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Alain Berset: «L’Hebdo» a détonné par son indépendance»

Mis en ligne le 03.02.2017 à 06:00
ALAIN BERSET  1972 Naissance à Fribourg.  2000 Election à la Constituante fribourgeoise. 2001 Conseiller stratégique de Bernard Soguel (conseiller d’Etat/NE). 2003 Election au Conseil des Etats. 2008 Président du Conseil des Etats. 2011 Election au Conseil fédéral.

ALAIN BERSET 1972 Naissance à Fribourg. 2000 Election à la Constituante fribourgeoise. 2001 Conseiller stratégique de Bernard Soguel (conseiller d’Etat/NE). 2003 Election au Conseil des Etats. 2008 Président du Conseil des Etats. 2011 Election au Conseil fédéral.

© Paolo Dutto / 13 Photo



Michel Guillaume

Interview. De gauche, «L’Hebdo»? Le conseiller fédéral socialiste avoue qu’il serait incapable de définir la ligne politique du magazine, avec lequel il dit avoir grandi: «L’Hebdo» a 35  ans, j’en ai 44. Il a toujours fait partie de mes sources d’information.»

Quelques minutes après que Ringier Axel Springer a annoncé qu’il cessait la parution de L’Hebdo le 23  janvier dernier, le conseiller fédéral Alain Berset a rédigé un tweet qui a fait chaud au cœur de toute la rédaction. Celui qui est aussi ministre de la Culture raconte ce que notre magazine a apporté aux Romands et à leur région.

Comment vous informez-vous en tant que conseiller fédéral?

J’ai une équipe qui me prépare chaque matin une revue de presse. Je reçois plusieurs quotidiens à la maison – dont La Liberté, Le Temps et le Tages-Anzeiger. Je lis également tous les jours la NZZ et Le Monde.

C’est dire que vous préférez encore le support du papier?

J’ai bien sûr toujours une tablette avec moi. Mais j’aime ce rapport physique au papier qu’offre les journaux. Je pense même être capable de reconnaître certains d’entre-eux au toucher. Par rapport à la revue de presse de mon équipe, je préfère lire le journal pour comprendre comment il a hiérarchisé et mis en pages l’information.

Le 23  janvier, vous avez tweeté: «Quand on a grandi comme moi avec «L’Hebdo», c’est difficile d’imaginer sa disparition. Hommage à tous ceux qui l’ont fait vivre.» Vous êtes touché par sa disparition?

J’ai appris la nouvelle alors que j’assistais à une séance de la Commission de la santé. J’ai été surpris, même si je n’ignore pas les difficultés actuelles que connaît la presse. J’ai éprouvé une certaine incrédulité. L’Hebdo a 35 ans, j’en ai 44. Il a toujours fait partie de mes sources d’information: à la maison, à l’université, puis dans mon travail. Tous les gens de ma génération l’ont lu. Sa disparition risque d’affaiblir la diversité des opinions et donc des éléments d’information qui permettent de se forger un avis. Or cette diversité est cruciale dans une démocratie directe.

Que vous a-t-il apporté?

Il a mis en perspective une Suisse solide, sûre d’elle, consciente de ses valeurs et ouverte au monde. Son histoire est aussi liée à l’émergence de la Suisse romande en tant qu’entité. Avant sa création, cette région n’est encore qu’un puzzle de cantons. Elle va peu à peu s’affirmer comme une entité qui partage une langue et une culture, même si elle n’est pas homogène. L’Hebdo a accompagné et porté cette prise de conscience d’une Suisse romande qui est une puissance économique et démographique importante du pays. C’est l’un des points où il nous manquera le plus.

«L’Hebdo» a toujours été un journal engagé. En 2001, il a pris position pour l’élection de la Genevoise Micheline Calmy-Rey au Conseil fédéral. Vous qui assistiez la Fribourgeoise Ruth Lüthi, avez-vous eu l’impression qu’il l’a mal traitée?

L’Hebdo a toujours eu des partis pris, mais en prenant soin de distinguer le fait de l’engagement. C’est vrai que, à l’époque, j’ai été heurté de la manière dont votre magazine a écarté la candidature de Ruth Lüthi. Vu de Lausanne, j’ai eu l’impression que votre journal n’avait pas compris toute la complexité d’un canton bilingue comme Fribourg.

«L’Hebdo» a souvent été étiqueté «de gauche, pro-européen, primitivement anti-UDC». Qu’en pensez-vous?

Votre journal a suscité beaucoup de débats d’idées. Parfois, j’ai été d’accord avec lui, d’autres fois pas. Si vous me demandiez de définir la ligne du journal, je ne pourrais pas le faire. Je n’ai pas l’impression – comme je l’ai entendu parfois – qu’il ait été l’organe du Parti socialiste, au contraire même sur certains dossiers. Il a surtout fait preuve d’indépendance, et cette indépendance a détonné dans le contexte de la montée d’une droite dure.

«L’Hebdo» a aussi jugé et noté les parlementaires. Une démarche trop subjective à votre avis?

En tant que parlementaire, j’ai été soumis à pas mal de ratings, en Suisse alémanique comme en Suisse romande. C’est vrai qu’il y a une part de subjectivité importante dans cet exercice. Il faut prendre ces classements avec une certaine distance. Je n’ai jamais surestimé les bons résultats ni sous-estimé les mauvais. Peut-être que le sport m’a appris cela, soit à vivre avec les défaites comme avec les victoires.

Parmi les combats qu’il a menés, «L’Hebdo» a permis la création du centre culturel de Pro Helvetia à Paris en 1986, dont le conseiller fédéral de l’époque, Alphons Egli, ne voyait pas la nécessité. Qu’en dit aujourd’hui le ministre de la Culture?

Cela a été un grand plaisir pour moi de fêter les 30 ans de ce centre qui va très bien. En Suisse, nous sommes rarement à plus d’une heure d’une frontière en voiture. Nous avons donc besoin d’échanges, dans la culture également. Je suis toujours frappé de voir à quel point la Suisse est forte dans certains domaines, par exemple l’architecture. C’est du bâti, mais aussi de la culture. A une récente biennale d’architecture à Venise, il y avait une quinzaine de Suisses sur une centaine d’architectes invités. Vous vous rendez compte? Sur le plan démographique, la Suisse représente un millième de la population mondiale. Et là, c’était 15%!

Mais pouvez-vous vous imaginer que ce centre n’existerait pas sans «L’Hebdo»?

J’étais trop jeune à l’époque pour me souvenir de ce combat. Une chose est sûre: nous sommes très heureux de disposer de ce centre aujourd’hui. Entre la Suisse romande et la France, nous avons un rapport assumé et détendu. Quand nous sommes à Paris, nous avons l’impression d’être aussi un peu à la maison. Cela n’empêche pas qu’il faut aussi permettre aux artistes de s’affirmer en Suisse. Il faut trouver un bon équilibre à cet égard.

Lors du Forum des 100, «L’Hebdo» publie chaque année le PIB romand, ce qui a permis de constater que la croissance était ici parfois supérieure à celle de la Suisse. Comment l’économiste que vous êtes aussi a-t-il accueilli cet exercice?

Je l’ai vécu comme un exercice salutaire de transparence. Nous avons besoin de faits pour juger d’une situation. Jusque-là, nous ne connaissions pas ce PIB. Le résultat de ce calcul est très positif: il a permis de rappeler que la Suisse romande est aussi une force économique. Il n’y a pas que le triangle d’or en Suisse alémanique.

Beaucoup de Romands ont été surpris. Faisions-nous un complexe de minoritaires?

J’ai été aussi surpris, mais pas tant que cela. Nous n’avions jamais vraiment réfléchi à ce paramètre. Dans notre situation de minorité linguistique face à la force économique du bassin zurichois, nous avions tendance à sous-estimer nos propres forces. Le développement de l’EPFL a bien sûr aussi contribué à cette prise de conscience. L’émergence de cette région active et innovante est aussi une réponse à la globalisation. Celle-ci a débouché en Suisse romande non pas sur un repli sur soi, mais sur une ouverture.

Cette conscience de minoritaire n’avait-elle pas été exacerbée par le refus d’adhérer à l’Espace économique européen (EEE) en 1992?

Non, je ne fais pas ce lien. Bien sûr que cette votation a créé un clivage entre Romands et Alémaniques, mais les problèmes des années 90 ont surtout été dus au ralentissement économique et à un taux de chômage en hausse. En fait, le système politique nous oblige constamment à des remises en question. C’est cela, le miracle suisse. Face aux défis de la globalisation et des équilibres à trouver dans un pays aussi diversifié que le nôtre, la démocratie directe est un senseur très fin des mouvements sociaux qui le traversent. Nous sommes toujours en quête du consensus, du sens commun.

«L’Hebdo» a de profondes convictions européennes, comme vous. Comment avez-vous évolué sur cette question?

J’ai évolué avec la réalité du terrain. En 1992, lors de la votation sur l’EEE, j’avais 19 ans. C’est une des toutes premières fois que je pouvais voter, et ce fut un moment difficile. J’ai eu l’impression que nous nous étions fait couper les ailes. Car les faits sont têtus: nous sommes au cœur du continent européen. Il a donc fallu trouver un chemin pour collaborer, sans oublier que c’est toujours le peuple qui décide dans notre démocratie directe.

Comment évaluez-vous la situation aujourd’hui?


En Suisse, on a l’impression que ce n’est jamais le bon moment pour parler d’Europe. Nous avons stabilisé la situation avec la voie bilatérale, mais rien n’est jamais fini. Ces quinze dernières années, la mondialisation et la crise financière ont changé pas mal de choses. Aujourd’hui, on ressent au sein de la population un besoin de protection, notamment sur le plan social et dans la santé, besoin qui s’exprime par une attitude de repli.

Un besoin de protection auquel l’UE n’a pas su répondre?

J’aurais souhaité que l’Europe puisse mieux y répondre. Cela a fait partie de ce projet qui nous a apporté septante ans de paix. Mais, ces derniers temps, l’UE a connu beaucoup de crises qui ont mis ses structures à rude épreuve. Dans les faits, je constate que ce besoin de protection a été assouvi plutôt sur le plan national qu’international. Cela n’enlève rien à la pertinence de l’idée européenne et au fait qu’il faudra poursuivre la réflexion.

A la suite de la fermeture de «L’Hebdo», des voix s’élèvent en faveur d’un soutien direct à la presse. Y êtes-vous favorable?

Il faut trouver un équilibre entre, d’une part, la diversité des canaux d’information qui permettent à la démocratie directe de fonctionner et, d’autre part, la liberté et l’indépendance de la presse. C’est cela, l’enjeu. Un média privé qui serait subventionné durablement par l’Etat verrait son indépendance remise en question. Sa liberté de critiquer le gouvernement serait limitée, comme on le voit dans certains pays. Ce n’est pas ce qu’on peut souhaiter dans une démocratie directe.

En tant qu’abonné fidèle du magazine, qu’avez-vous lu en premier: les dossiers politiques ou les dessins de ses caricaturistes?

Mix & Remix, durant toute la période où il a collaboré à L’Hebdo. Ses dessins étaient fins, poétiques, jamais méchants. Très forts. Ils manquent, comme L’Hebdo manquera. 


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