Texte plus petit Texte plus grand Imprimer cette page

Caméras à Genève: effet placebo ou effet papillon?

Mis en ligne le 28.01.2016 à 06:00

Raoul Kaenzig et Francisco Klauser

La mise en service de 29 caméras de vidéoprotection fin 2014 dans  le quartier des Pâquis avait fait grand bruit. Des associations d’habitants,  les syndicats des travailleuses du sexe ainsi que certains politiques s’étaient farouchement opposés à ce que l’Etat filme leur quartier vingt-quatre heures sur vingt-quatre. A l’inverse, certains commerçants et habitants accueillaient favorablement ce système de surveillance. Qu’en est-il un an après l’installation des caméras? Le point en détail.

Si débat il y avait à l’époque, aujourd’hui la situation est plus apaisée: 70% des habitants des Pâquis se disent satisfaits de la présence des caméras et 60% estiment même que la vidéosurveillance devrait être étendue à d’autres quartiers genevois. C’est ce que montre notre enquête représentative par questionnaire, mandatée par les autorités genevoises (lire encadré ci-contre). Pour autant, les caméras seraient-elles un instrument miracle, unanimement apprécié par la population? Le bilan n’est pas si univoque.

Une expérience pilote

Le système de caméras installé aux Pâquis est un projet pilote visant à renforcer l’efficacité de toute la chaîne sécuritaire. Les expériences et effets de ce «système test» orienteront les décisions futures en matière de vidéosurveillance à Genève et probablement ailleurs en Suisse. L’enjeu principal est ici de pouvoir appréhender les questions de proportionnalité et du rapport coût-bénéfice du système. Les résultats des caméras justifient-ils l’investissement dans ces nouvelles technologies? Notre enquête sonde tous les effets du système ainsi que l’opinion des protagonistes, tant du côté des citoyens et des usagers que de celui de la police et des autorités.

Des habitants rassurés

A première vue, la présence des caméras semble avoir un effet rassurant. Notre sondage indique que les habitants des Pâquis se sentent plus en sécurité depuis que leur quartier est filmé. Cette évolution est d’autant plus marquée la nuit, où le nombre de personnes qui ne se sentent «pas du tout en sécurité» diminue de plus de la moitié, passant de 22% à 9% actuellement. Cet effet «rassurant» des caméras peut être lié au fort écho médiatique qu’a connu le projet à Genève. La ville du bout du lac est une exception à ce titre: la communication et les débats qui ont suivi l’installation des caméras y ont été bien plus marqués que dans d’autres villes suisses ayant vécu des expériences similaires. Cette visibilité «symbolique» joue ainsi un rôle essentiel en rappelant la présence de ce dispositif de contrôle, tant aux habitants qu’aux délinquants. De ce point de vue là, l’opération est un succès.

La vidéosurveillance fait peur

Si la majorité des personnes interrogées se sent plus en sécurité, de nombreux doutes sont également exprimés. Le premier concerne l’usage des images filmées sur l’espace public. Notre enquête indique que 37% des personnes craignent en effet que les images enregistrées ne soient vues par d’autres que la police. Les travailleuses du sexe étaient les premières à s’en inquiéter: peur que les images ne «fuitent» et ne se retrouvent sur des plateformes telles que YouTube. «Il n’y avait plus de clients, on criait famine! Les rues étaient complètement désertes!» raconte une prostituée, se souvenant des quelques jours qui ont suivi la mise en service des caméras.

Du côté de la gendarmerie, on rassure: la salle de visionnage n’est accessible qu’aux opérateurs et policiers dûment habilités. Les images sont conservées durant sept jours sur des serveurs informatiques sécurisés et celles qui sont extraites ne sont utilisées que dans le cadre d’enquêtes. Les travailleuses du sexe se sont donc attachées à rassurer leurs clients en leur garantissant la stricte confidentialité de l’usage des images! D’ailleurs, jusqu’à ce jour, aucune «fuite» n’est à déplorer.

L’autre crainte liée à l’implantation des caméras était celle de voir ces dernières remplacer la présence des policiers aux Pâquis. Les statistiques policières sont sans équivoque: l’activité policière dans le secteur n’a pas diminué depuis l’instauration du système de caméras. Il est pourtant intéressant de constater que, malgré cela, plus de 80% des répondants souhaitent néanmoins une augmentation des patrouilles dans les rues. La présence de policiers est donc toujours plébiscitée, reste à savoir comment les caméras influencent le travail de terrain de ceux-ci et les effets sur la criminalité.

Un outil efficace pour la police?

Tout d’abord, notre enquête confirme que les caméras n’agissent que sur certains types de criminalité. La présence de la vidéosurveillance a en effet permis de diminuer les actes de cambriolage et de vol. On peut imaginer que les potentiels délinquants préfèrent ne pas passer à l’acte, car ils prennent en considération le risque d’être filmés et donc d’être reconnus. En revanche, la criminalité «impulsive», soit des dommages à la propriété (déprédations, graffitis, etc.) ou des actes commis sous le coup de l’alcool ne sont, eux, pas freinés par la vidéosurveillance. Dans ce cas, les personnes agissent de manière émotionnelle et le risque d’être filmé n’est donc pas considéré.

Les caméras font réellement leurs preuves lors des opérations sur le terrain et des enquêtes. Avec l’assistance des opérateurs qui scrutent les images filmées, les policiers sur le terrain peuvent agir de manière plus efficace et coordonnée. En outre, les images filmées fournissent de précieux éléments aux enquêteurs qui, grâce aux images, peuvent identifier des modes opératoires, parfois même des personnes. Par exemple, les images des caméras ont récemment permis l’arrestation de plusieurs individus qui volaient des passants, et sont utilisées comme moyen de preuve durant les enquêtes.

Les caméras déplacent le deal

Aux Pâquis, la vente de stupéfiants se fait au vu et au su de tous. Le phénomène n’a rien de nouveau; de nombreux consommateurs se rendent dans le quartier pour s’approvisionner et les transactions se font généralement dans la rue. Depuis la présence des caméras, le deal a certes diminué dans la zone surveillée, mais il a augmenté aux abords des rues filmées. Ce déplacement géographique de certaines activités criminelles est bien connu des scientifiques et se nomme «l’effet plumeau».

Il est régulièrement observé dans les villes équipées de systèmes de caméras. Aux Pâquis, le deal se fait désormais en marge de la zone surveillée: derrière les pâtés de maisons contrôlés ou quelques dizaines de mètres au-delà de la portée des dernières caméras. Ironie de l’histoire, le trafic s’est donc densifié dans des zones où se trouvent des écoles primaires. Cette situation ayant soulevé de vives inquiétudes auprès de parents d’élèves, la police a dès lors renforcé sa présence aux abords des préaux scolaires.

Un quartier en mutation?

Tour à tour perçues comme une atteinte à la sphère privée puis comme le symbole d’une volonté de sécurisation croissante de la Cité de Calvin, les caméras ne semblent finalement pas avoir fondamentalement bouleversé la vie des Pâquis. Les nuits du quartier continuent d’être animées et les badauds restent nombreux en journée. Quelles seront donc l’utilité et l’efficacité des caméras sur le long terme? Les autres expériences en Suisse aboutissent à des résultats plutôt maigres. Le dispositif de vidéosurveillance installé dans la ville de Thoune a été jugé inefficace et trop onéreux: les caméras seront désinstallées d’ici à 2017.

A Zurich, la police et les autorités ont préféré miser sur les agents de proximité plutôt que sur la vidéosurveillance. A Genève, pour l’heure, le bilan est plus nuancé. Si certains effets comme le renforcement du sentiment de sécurité sont indéniablement positifs, d’autres comme le déplacement du trafic de drogue le sont moins. Dans quelle mesure ces effets dureront-ils? Comment évolueront-ils au-delà d’un certain effet d’annonce lié aux débats sur ces nouvelles caméras? L’évaluation actuellement en cours se fait, à dessein, sur deux ans, afin d’affiner les premières tendances observées. Le rendez-vous est donc pris pour la fin de l’année!

Selon les autorités genevoises, «le terme de vidéoprotection a été privilégié par le fait que le visionnage des images se fait en temps réel pour être utilisé comme un moyen d’action supplémentaire à disposition de la police active sur le terrain et visant à protéger la population». La littérature scientifique utilise quant à elle le terme de vidéosurveillance, que nous retenons par conséquent ici. Il s’agit également du terme utilisé dans la législation suisse sur la protection des données.


Une évaluation indépendante

Les chiffres et les données de cet article sont tirés d’une étude menée par l’Université de Neuchâtel sur mandat du Département de la sécurité et de l’économie de Genève (DSE). Cette évaluation indépendante mesure les différents impacts du dispositif de caméras de vidéosurveillance aux Pâquis en termes de criminalité, d’opérations policières, d’élucidation ainsi que sur le sentiment de sécurité et sur les habitudes des usagers du quartier.

Dans le cadre de l’enquête, plus d’un millier d’habitants sont consultés par sondage, les statistiques de la police sont analysées et de nombreux témoignages sont recueillis auprès d’habitants, de commerçants, de travailleuses du sexe, de policiers et autres usagers du quartier.
 


Hebdo » Idées & débats


Ajouter un commentaire

Pour commenter les articles de L'Hebdo et des blogs, vous devez être connecté. Créez un compte ou identifiez-vous.
L'Hebdo

Cette semaine
dans l'hebdo

ePAPER


Idées & débats

Diaboliques éoliennes?



Nos Hors-séries

Voyages


Prix des lecteurs