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Les élites, ce sont les autres

Mis en ligne le 05.01.2017 à 06:00
GUY SORMAN  Chroniqueur de la mondialisation et spécialiste de la Chine, il a enseigné l’économie à Sciences-po Paris et dans de nombreuses universités étrangères. Il est aussi l’auteur d’une trentaine de livres, dont le dernier s’intitule "J’aurais voulu être Français".

GUY SORMAN Chroniqueur de la mondialisation et spécialiste de la Chine, il a enseigné l’économie à Sciences-po Paris et dans de nombreuses universités étrangères. Il est aussi l’auteur d’une trentaine de livres, dont le dernier s’intitule "J’aurais voulu être Français".

© Hebdo



Guy Sorman

Les discours antiélitaires fleurissent en Europe comme aux Etats-Unis. Ces partis n’envisagent pourtant pas d’araser les peuples, pour qu’aucune tête ne dépasse. Ils veulent simplement remplacer les mauvaises élites par les bonnes. Mais qui est cette caste présentée comme exploiteuse et haïssable, s’interroge Guy Sorman.

Il y a les élites et puis il y a les élites: les bonnes et les mauvaises. Mais comment les départager? Le premier, je crois, à s’y être essayé, s’appelait Claude Henri de Rouvroy de Saint-Simon. Dans une parabole qui le conduira en cour d’assises, en 1819, il imagina une France dont disparaîtraient, par malheur, les meilleurs savants, fabricants, entrepreneurs et les plus capables dans les beaux-arts: il estimait cette classe élitaire à trois mille personnes, dont dépendaient, selon lui, le bien-être et le rang de la nation.

Cette disparition entraînerait «un malheur tel qu’il faudrait une génération pour s’en remettre». Mais si, en parallèle, disparaissaient la cour et les princes, l’auteur estime leur nombre à trente mille, «le peuple en serait très affligé», mais il n’en résulterait aucun mal ni politique ni économique.

La prospérité d’un pays serait donc tributaire du sort réservé à ses bonnes élites et indifférente au destin des élites inutiles ou considérées comme telles. On comprend pourquoi ce texte, vieux de deux siècles, n’a jamais été oublié. Mais son interprétation reste controversée. Pour certains, il fonde le socialisme, parce qu’il introduit, dans le débat politique, les notions d’exploiteurs et d’exploités et de parasites sociaux qui feront les beaux jours des régimes répressifs se réclamant de Karl Marx.

Tandis que les libéraux voient en Saint-Simon un ancêtre, puisqu’il exalte l’entrepreneur qui serait le moteur de toute prospérité, à condition que l’Etat le laisse en paix. A aucun moment, notre fabuliste n’avait envisagé une société sans élites du tout.

Aujourd’hui encore, si l’on décrypte le discours antiélitaire de partis dits populistes, en Europe comme aux Etats-Unis, aucun d’entre eux n’envisage d’araser les peuples, afin que nulle tête ne dépasse. Beppe Grillo en Italie, Marine Le Pen en France, Donald Trump aux Etats-Unis font campagne contre les élites, mais seulement contre les mauvaises qu’ils proposent de remplacer par les bonnes, au nom du peuple exploité et contre les exploiteurs.

Mais qui sont ces élites exploiteuses et haïssables? Dès l’instant où il n’y a plus ni roi, ni duc, ni prince, il reste à définir d’autres repères que ceux de Saint-Simon. Et ce n’est pas si facile de définir ces mauvaises élites, même à s’en tenir aux discours qui leur sont hostiles: elles sont d’autant plus haïssables qu’on les définit peu.

Ces élites décriées, dont on sait mal si elles constituent un groupe social réel ou imaginaire, partagent tout de même quelques gènes collectifs. Dont un dominant en particulier: elles sont mondialisées plus que nationales, des «cosmopolites» comme on disait dans les années 30.

Ces mauvaises élites transnationales, sans racines profondes, se partageraient une sorte de nouveau pouvoir mondialiste, basé sur l’argent, beaucoup d’argent, leurs réseaux d’intérêt et de connivences. Au-dessus du «peuple», notion tout aussi floue, ces élites se moqueraient des nations, des frontières et de la démocratie qui est locale par essence; on lit parfois que ces élites-là auraient en partage une capitale théorique, à Davos, qui par son forum annuel est devenue un mythe autant qu’un lieu, un état d’esprit.

A Davos, esprit de Davos es-tu là? Les mauvaises élites s’assemblent et se ressemblent, convergeant depuis Wall Street, la City de Londres, Shanghai, Hong Kong, Moscou, Lagos. Mais comment rejoint-on ce cercle des comploteurs mondialistes? Au temps de Saint-Simon, il suffisait d’hériter d’une couronne et d’un domaine.

Mais les nouvelles élites mondialistes sont rarement héréditaires: elles sont le plus souvent recrutées et formatées par ces écoles diaboliques qui s’appellent Harvard, l’Ecole nationale d’administration, la London School of Economics et l’Université de Pékin. C’est là qu’on se mondialise, que l’on apprend les ficelles de la finance internationale et le «globish», cet anglais mondialisé. Voici donc repéré, je crois, le premier cercle des élites haïssables.

Toujours au travers du filtre populiste, on peut repérer un deuxième cercle plus près de chez nous, les technocrates qui nous gouvernent, sans cœur, souffrant, de surcroît, d’un tropisme européen. Pour la France, l’Ecole nationale d’administration (ENA) est leur antichambre: les «pompeux cornichons» (une expression du surréaliste belge Noël Godin), qui en sortent formatés, sont des robots, déracinés, pour qui les chiffres et les constructions théoriques, l’Europe par exemple, tiennent lieu de langage articulé.

Ceux-là voudraient raboter nos identités nationales, imposer un goût unique à nos fromages, et des impératifs aussi abstraits que dépenser moins que ce que l’on gagne, l’équilibre budgétaire en somme: «l’horreur économique», disait Baudelaire.

On pourrait continuer, mais restons-en là pour nous demander si le financier davosien et le technocrate énarchique sont aussi inutiles que le furent les ducs et princes en 1819. Sans doute leur pouvoir, qui est réel, et leurs rémunérations sont-ils quelque peu disproportionnés par rapport aux services qu’ils rendent. Mais il est démagogique de leur nier toute utilité sociale: il n’y aurait pas d’Etat sans technocrates ni de marché mondial sans financiers. Ils sont les ingénieurs de la modernité.

On peut ne pas aimer notre époque, regretter que plus rien ne soit vraiment de chez nous; mais il est paradoxal de dénoncer les temps modernes et leurs ingénieurs sur Facebook qui est américain, à partir d’un smartphone qui est coréano-nippo-sino-américain! Les nouvelles mauvaises élites ne sont pas nécessairement sympathiques, ni même subtiles, mais leur utilité est indéniable et leur fonction non transmissible. A ce seuil s’interrompt la comparaison avec les parasites aristocratiques de Saint-Simon.

Devrait-on remplacer ces mauvaises élites par des bonnes, ce qui est, au final, le programme de tous les mouvements populistes? Mais qui seraient les bonnes, à quel signe devrait-on les reconnaître? Marine Le Pen serait-elle de bonne souche parce qu’elle n’est pas issue de l’ENA et, par déduction, à l’écoute du vrai peuple? Christine Lagarde, mondialiste type, ne sort pas de l’ENA non plus, les deux sont avocates de formation.

Et la politique économique préconisée par le Front national, si d’aventure elle était appliquée, ruinerait tous les Français, les plus modestes d’abord, parce que les plus fortunés, les vilaines élites, auraient au préalable exporté leur patrimoine et leur savoir. Va-t-on m’objecter que Mme Lagarde, au nom du FMI, a ruiné le bon peuple de Grèce en lui imposant une purge concoctée à Davos?

La chanson plaît, mais le peuple grec avait été ruiné avant que n’intervienne le vilain Dr Lagarde: la Grèce a été détruite par ses propres élites, bonnes et mauvaises, les armateurs qui ne paient pas d’impôts, les popes orthodoxes qui n’en paient pas davantage et les détourneurs de fonds publics de tous les partis.

Les Etats-Unis, en ce moment, sont devenus un laboratoire grandeur nature de la dénonciation des élites et de ce qui devrait les remplacer. Donald Trump a mené, on s’en rappelle, une violente campagne contre les élites parasitaires, entrepreneurs cosmopolites, financiers mondialistes et journalistes impertinents. Il est en voie d’y substituer des financiers mondialistes, des entrepreneurs cosmopolites et des médias à sa solde.

Le discours antiélite est, en vérité, vieux comme le monde connu. A Rome, un siècle avant notre ère, les frères Gracchus dénonçaient déjà les sénateurs qui n’étaient pas des Romains authentiques et s’accaparaient les biens du peuple. Le peuple en fut enthousiasmé, à l’exception des femmes et des esclaves qui n’avaient pas voix au chapitre.

Vingt siècles plus tard, Trump, Le Pen, Blocher, Grillo, Orbán, Kaczynski, Farage entonnent ce vieux tube à succès, dont le refrain est la diabolisation de l’autre qui n’est pas du bon sexe, de la bonne couleur de peau ou de la bonne religion. C’est l’autre qui est à l’origine des malheurs du peuple, de vos malheurs: supprimez l’autre et vous lui prendrez le beurre, l’argent du beurre, voire la crémière.

Rien ne change, mais aussi tout change. Car le succès présent du discours antiélitaire et identitaire s’inscrit dans des circonstances singulières qui, on doit le comprendre, troublent et déstabilisent sinon «le peuple», ce qui ne fait pas trop sens, mais certains dans le peuple. Ce que l’on appelle, pour faire court, la mondialisation est un changement réel de civilisation auquel certains sont mieux préparés que d’autres.

Selon la formation que l’on a reçue, la fonction que l’on exerce, le lieu où l’on vit, voire le tempérament personnel, la mondialisation vous porte ou vous enfonce. Et c’est difficile à prévoir: j’ai souvenir qu’étudiant à l’université, à Paris, – il y a cinquante ans déjà – les meilleurs choisissaient la fonction publique et les moins bons… la banque. Depuis lors, les banquiers ont fait fortune, tandis que l’influence des hauts fonctionnaires n’a cessé de se réduire. Nul ne l’avait envisagé et l’on ne sait pas plus aujourd’hui qui seront, dans dix ans, les élites économiques, administratives et politiques.

Quelles que soient ces futures élites, elles seront décriées, puisque le moteur de la politique est le ressentiment. Je confesse être moi-même tenté de rallier le discours contre les élites quand certaines, devenues riches et puissantes par le hasard plus souvent que par le talent, considèrent qu’elles l’ont bien mérité: ce n’est en général pas le cas, elles se sont seulement trouvées au bon carrefour au bon moment.

Les plus insupportables sont celles qui, juchées sur une fortune et un pouvoir bien ou mal acquis, non seulement estiment leur position légitime mais nous infligent, de surcroît, des leçons de morale. Ces pompeux cornichons me donnent furieusement envie de rallier les populistes. A moins que, allez savoir, je ne sois moi-même perçu comme un pompeux cornichon, distributeur de jugements, au nom de quoi, on se le demande. Les élites, ce sont les autres et c’est nous. 


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