Chères lectrices, chers lecteurs,

Nous vous informons que le dernier numéro de L'Hebdo paraîtra exceptionnellement le vendredi 3 février 2017.

En vous remerciant de votre compréhension.

Texte plus petit Texte plus grand Imprimer cette page

Réactions

Mis en ligne le 03.02.2017 à 05:59

Blogueurs sur le site de «L’Hebdo», politiciens, écrivains, journalistes… Diverses personnalités de Suisse romande réagissent à la disparition du magazine, expriment leur émotion, témoignent de leur attachement au titre, s’interrogent. Jusqu’au bout, «L’Hebdo» aura su susciter le débat, y compris sur sa propre mort.


Journalistes, écrivains, polémistes
 

Christine Salvadé

Vous n’aurez pas son âme

Le jour où L’Hebdo nous a fait le coup de l’interrupteur pour la première couverture de son histoire, le Téléjournal de Suisse romande était encore diffusé de Zurich et la presse était essentiellement régionale. Ça vous fiche un coup de vieux, à moi aussi. En 1981 mouraient Brassens et Abel Gance, et L’Hebdo nous tricotait la layette de l’identité romande. Au fil des semaines, les Romands curieux y trouvaient leur compte, sans (presque) jamais de ce lémano-centrisme qui énerve plus haut qu’Yverdon ou plus à l’est que Montreux.

Le Jura venait d’obtenir sa souveraineté et L’Hebdo est devenu à point nommé le catalyseur médiatique de cette nouvelle Suisse romande en pointant de ses belles plumes les créatifs de tous les cantons, dont beaucoup d’artistes et d’écrivains. Lire la construction du canton du Jura sous la plume d’Eric Hoesli éclairait même ceux du lieu qui croyaient tout savoir, et il a fallu que Bertil Galland plonge dans la poésie jurassienne pour qu’elle soit lue comme un exemple d’expression identitaire.

J’en parle comme si j’en étais, mais je n’ai jamais travaillé à L’Hebdo. Sauf un peu, vers la fin, entre deux emplois, comme on retourne au chaud chez papa-maman après un chagrin d’amour. Je ne suis pas une enfant de L’Hebdo, mais j’appartiens à l’esprit Hebdo. Son fondateur, Jacques Pilet, est aussi celui du Nouveau Quotidien, mon premier employeur. Les deux journaux partageaient les mêmes valeurs et elles se sont inscrites durablement dans ma manière de penser, même au-delà du journalisme.

J’ai hérité de cet état intellectuel permanent d’intranquillité qui consiste à éprouver toutes les certitudes et à démonter les clichés. J’ai proscrit pour toujours l’expression «barrière de röstis» qui faisait grimper le chef aux rideaux. Car l’esprit Hebdo a réussi le tour de force de défendre la Suisse romande en se gardant de toute forme de repli. La défense de l’apprentissage des langues, le combat pour l’Europe, l’engagement en faveur de l’égalité («L’Hebda»!), la volonté de faire vivre la culture suisse au-delà des frontières, toutes ces causes défendues avec courage et conviction étaient empreintes de la même idée de progrès et d’ouverture.

Bien sûr, j’irai pleurer sur sa tombe. Le mag est mort. Mais l’esprit Hebdo, non. Il a nourri des générations de journalistes et de lecteurs, imprégné durablement la culture romande. Si on lui en donnait les moyens, L’Hebdo aurait tout, dans son ADN, pour inventer sans barrière mentale ce média électronique romand instructif et dérangeant dont la génération du «j’aime» a tant besoin. Après tout, les cendres ne sont que du papier. 
 



Metin Arditi

Merde alors

Ce furent mes premiers mots. J’étais à table, j’avais invité deux amis à déjeuner à la maison, nous nous rapprochions du dessert et je me disais que j’avais assez souffert d’être privé d’iPhone, que l’heure était venue d’enfin le consulter. Et paf. Ce qui s’appelle prendre un coup sur le crâne.

Je savais, par Alain, qu’une nouvelle maquette était en préparation, qu’initialement elle devait voir le jour à la rentrée d’automne 2016, puis au printemps 2017; on murmurait que peut-être le jour de sortie du magazine serait décalé du jeudi au samedi, qu’il pourrait être distribué avec l’édition du week-end du Temps, qu’il serait orienté vers une formule du type New Yorker, avec articles longs, vrais essais et short stories, bref, je tablais sur une résurrection.

Alain devait m’appeler pour que nous parlions d’un article sur plusieurs pages, je m’en réjouissais. Et voilà qu’on annonce une mort. Je ne m’attendais pas à ça, et ce fut le premier choc.

Le deuxième devait arriver plus tard dans la journée, une fois passé le moment d’incrédulité. Et si j’avais mal lu? Et s’ils s’étaient trompés? Eh, l’annonce vient de disparaître du site de la RTS… Mais non. Le journal est mort et bien mort. Pour la première fois de ma vie, je ressens une tristesse liée à la disparition d’un journal. La surprise est aussi grande que l’émotion elle-même. Je ne m’attendais pas à autant de chagrin.

Mon troisième choc vint plus tard encore, à la lecture de divers commentaires. «A l’annonce de la disparition du magazine, les réactions sont contrastées», disait un article de presse. Attendez, j’ai dû mal comprendre. Vous avez dit «contrastées»? «Contrastées???» Vous entendez: il y a des gens qui s’en réjouissent? C’est une plaisanterie! Mais non, mon bon Monsieur, nous disons ce qui est. Tiens donc…

Et qui, si on ose demander, a des réactions «contrastées»? Monsieur Yvan Perrin, de Neuchâtel. Monsieur Perrin? Le gars de l’UDC? Lui-même. Attendez, il doit y avoir erreur. Le monsieur Perrin du parti qui dit que rien ne doit en Suisse dépendre de centres de décision situés à l’étranger? Du parti qui met en péril Horizon 2020 parce qu’il ne souhaite pas, dans la foulée, que des juges européens puissent avoir un mot à dire sur nos affaires à nous tout seuls? Un membre éminent de ce même parti se réjouirait de voir le groupe Axel Springer exécuter L’Hebdo? Oui, Monsieur! Lui-même.

Eh bien merde alors.

P.-S. Je t’aime, mon Hebdo
 



Slobodan Despot

La raison des chiffres

La Suisse romande parle français, consomme de la télévision et de la presse françaises, mais ne pense pas français. Elle ne pense pas non plus alémanique. Elle ne pense même pas tant «romand» que cantonal. Au milieu de ce creuset de particularismes, il y avait un magazine qui ambitionnait d’élever le regard par-delà les bocages, de relier le particulier à l’universel. L’idée était audacieuse, l’espace de manœuvre millimétré.

Par-delà ses partis pris, L’Hebdo de Jacques Pilet instaurait un forum où la culture, la politique et les questions de société laissaient leurs couleurs locales au vestiaire. Un dress code chic selon les uns, snob selon les autres. Pour ma part, j’y trouvais des débats et des sujets pour lesquels les pages de L’Hebdo offraient la seule piste d’atterrissage possible dans ce coin de pays. C’était malgré tout un outil de désenclavement. Faut-il être myope pour se réjouir de sa disparition!

Mais je ne me joindrai pas au chœur des pleureuses. On m’a demandé un témoignage, non des condoléances.

Pour croître et durer, L’Hebdo n’avait que deux options: soit s’implanter fermement dans son pot, soit étendre son terreau. Il en a choisi une troisième en forme d’oxymore: l’internationalisme provincial. Il s’est arcbouté sur une prédication européiste qui n’intéressait personne depuis 1992 et faisait sourire hors frontières, là où l’on vivait ces illusions plutôt qu’on ne les rêvait. Comme sa religion ne «vendait» plus, il s’est mis à vanter les terrasses de Suisse romande en parodiant L’illustré.

De fait, ce n’étaient pas les «sujets sérieux» qui fatiguaient le public, mais bien la rigidité mécanique et la ringardise de l’approche. L’Hebdo a connu une forte érosion de ses abonnés durant la dernière décennie sans jamais se remettre en question. Car ce n’était pas un désaveu: c’étaient juste des réacs qui n’avaient rien compris!

Ayant curieusement été coopté au Forum des 100, j’ai assisté voici quelques années à un «petit-déjeuner» organisé par Ringier. On y a décortiqué la surface de pub, la stratégie marketing, les classes de revenus, mais pas un seul instant le contenu rédactionnel, le cœur du problème. Je me suis dit alors que l’affaire était pliée. Le destin de L’Hebdo résume à lui seul la tragédie de l’idéalisme soixante-huitard dont il était l’un des derniers échos. A force de vouloir rectifier la raison des gens, il a été rectifié par la raison des chiffres. 
 



François Longchamp

Ils ont inventé une Suisse romande

Bien plus qu’un journal et davantage qu’un témoin, L’Hebdo a été un acteur. Qu’on ait aimé ou non son style, il a contribué à façonner une Suisse romande qui s’ignorait. Souvent encore, dans les années 80, on se désintéressait du canton voisin comme si interaction et destin commun n’existaient pas dans les usages romands. Les repères connus des Suisses se nommaient Furg­ler, président de la Confédération en 1981, Tinguely, Gilles ou Dürrenmatt.

Hors du Conseil fédéral, il fallait, pour être connu d’un bout à l’autre de notre pays, avoir mené carrière en Allemagne – capitale Bonn – ou à Paris. Parfois, L’illustré fédérait ce pays autour de noms consensuels, comme Knie ou Emil. Mais de la vie sociale, économique, politique, culturelle, entrepreneuriale, institutionnelle des autres cantons romands, on ne savait pas grand-chose.

En 1981, François Mitterrand devenait président de la République française et Ronald Reagan président des Etats-Unis. En Suisse, à Lausanne, Jean-Pascal Delamuraz entrait au Conseil d’Etat vaudois et Jacques Pilet fondait L’Hebdo. La Suisse romande allait changer pour la simple raison que leur regard ne s’arrêtait pas aux frontières cantonales. La Suisse romande, bientôt, n’allait plus être observée comme une addition de bourgs et de campagnes partageant monnaie, langue et armée mais pour ce qu’elle est: une pépinière de talents, un chaudron créatif et le creuset de riches interactions.

Au sens propre, L’Hebdo a favorisé la catalyse. C’est-à-dire qu’il a augmenté la vitesse de réactions chimiques qu’il a favorisées, voire provoquées. Si l’union fait la force, la Suisse romande a gagné en muscles.

Conscience et confiance

Ce que l’on doit à L’Hebdo, c’est d’avoir secoué les conservatismes et montré que si, «au-delà des bornes, il n’y a plus de limites» (Alfred Jarry), alors il vaut la peine de dépasser les frontières, dans tous les sens du terme. Dans les années 70, la Suisse voit s’installer la pensée xénophobe. Elle subit les effets de la première crise pétrolière puis elle essuie le choc de la crise horlogère. A ces temps d’inquiétude et de morosité, il s’imposait, pour y voir clair, une vision d’ensemble.

Inutile de se lamenter sous le clocher. Mieux vaut grimper en son sommet pour voir au loin. L’Hebdo a offert ce modèle. Il a donné à la Suisse romande conscience et confiance. Conscience d’elle-même et de ses forces, confiance en un destin de progrès. L’Hebdo, c’est le passage d’un temps de condescendance à une ère de curiosité mutuelle. L’Hebdo, c’est le temps des ponts et des échanges. L’Hebdo, c’est la fin du cloisonnement cantonal de l’information romande à une époque où seul le quotidien La Suisse y parvenait, en matière sportive du moins.

L’Hebdo, c’est le temps du journal acteur de la société. De grands quotidiens d’opinion prenaient position mais L’Hebdo, souvent, anticipait les mouvements et créait lui-même le débat. C’est son génie originel. Il obligeait les forces vives de Suisse romande à se positionner. Cela a été déterminant, par exemple, dans le processus qui a mené à la création à Paris, en 1985, du Centre culturel suisse.

Son appel au public a réuni 250 000 francs pour convaincre la Confédération d’acheter l’Hôtel Poussepin, «au prix d’un tapis d’ambassade». Aujourd’hui, il doit valoir davantage que l’usine entière.

De l’engagement créatif

Longtemps, les positions de son fondateur, Jacques Pilet, et de L’Hebdo se sont confondues comme, en France, celles de Jean-François Kahn avec L’Evénement du Jeudi (puis Marianne) ou celles de Serge July avec Libé. Son engagement européen a été souvent commenté, pas toujours favorablement. Il convient pourtant de le saluer, quelle que soit son opinion propre à cet égard. L’essentiel, en effet, c’est que ce débat a existé.

Ce journal s’est engagé car il ne pouvait rester indifférent à la construction d’un modèle nouveau. Le débat a existé parce que L’Hebdo l’a entretenu. C’est une responsabilité politique. Oui, L’Hebdo a envisagé en Europe une union qui ne tienne pas la Suisse à l’écart. Jusqu’au «dimanche noir» du 6 décembre 1992, il y a cru. Et davantage encore lorsqu’il a constaté que l’entrée de la Suisse dans l’Espace économique européen a été refusée de si peu, ce jour-là, à 50,3%. Les conséquences se paient aujourd’hui encore.

Une solution clés en main, propre à régler durablement nos relations avec nos voisins sans pour autant adhérer à l’Union européenne, rejetée d’un rien et qui nous a amenés à errer, durant dix ans d’abord, dans une récession majeure pour notre pays, puis durant quinze ans à zigzaguer d’accords bilatéraux fragiles en initiatives trompeuses.

On peut se gausser de l’Europe, souligner ses lourdeurs, la rendre responsable de tous nos maux et la trouver tout à la fois intrusive et inepte. On peut aussi se dire qu’elle est perfectible. Et reconnaître que certains des défis majeurs de notre temps, comme la migration et le terrorisme, auraient, peut-être, à gagner d’une Europe plus forte.

Avec L’Hebdo, la Suisse romande s’est donné un corps. Chaque canton vit par lui-même, mais il n’y a pas que l’Escalade, la poya et les combats de reines. Il y a aussi la technologie, les pôles académiques, l’excellence industrielle, la place financière, la coopération multilatérale. Il faut ouvrir la fenêtre. C’est ce qu’a fait L’Hebdo.

Le lisant, la Suisse alémanique a découvert que la Romandie n’est pas terre pittoresque mais terreau de forces intellectuelles et d’innovation de premier plan. Le Forum de Glion, créé par Le Nouveau Quotidien en collaboration avec la TSR en 1992, puis le Forum des 100 se sont imposés en véritables Davos de la vie romande. La réflexion continuera, mais avec un organisateur de seconde main.

De l’avenir de l’information

Ce n’est pas de la fin d’un journal qu’il s’agit mais de la fin d’une époque. On ne dirige plus sur place mais au loin, là où se concentrent des pouvoirs qui ne connaissent rien des réalités locales. Et d’autres, déjà, rêvent d’une Suisse sans SSR, comme pour souligner que tout ce qui crée de la cohésion dans notre pays serait désormais de trop.

A ceux qui s’interrogent à chaque disparition de titre sur une possible aide étatique à la presse, je réponds que celle-ci existe et qu’il nous appartient d’abord de la préserver et de la moderniser. C’est précisément de la SSR, de la définition du mandat de service public et de sa dépendance ou non à l’égard d’une publicité devenue volage qu’il doit être question aujourd’hui. Car sans une presse vivante et diversifiée, il n’y a pas de démocratie.

Ils ignorent que la fin de L’Hebdo, c’est aussi l’approche d’une nouvelle ère. A la presse industrielle succédera la presse d’opinion qui l’avait précédée. On imagine les fortunes dépensées par certains milieux, en Suisse et à l’étranger, pour répandre leurs opinions dans des organes de presse affidés.

Ou sur les réseaux sociaux qui sont aujourd’hui le porte-voix des mensonges et fausses nouvelles. Combien les défenseurs de la liberté, de l’ouverture et du progrès sont-ils prêts à consacrer? Combien nous, lecteurs et citoyens, sommes-nous prêts à investir dans la recherche sincère et sérieuse de l’information?

Un autre projet, un jour, viendra restituer à la pensée et au débat leurs droits. Non pas dans une vision romantique mais parce que sans débat et sans pensée il n’y a pas de commerce, pas de recherche, pas de culture, pas d’innovation, pas de vie.

Chaque destruction d’emploi est une épreuve. Certains, ivres d’aigreurs, s’en sont félicités. A ceux qui ont écrit, illustré, relu, corrigé, imprimé, administré, transporté ou vendu L’Hebdo, mes sentiments se résumeront en un mot, guère usité en politique: l’affection. Et la gratitude d’avoir contribué à une Suisse romande plus audacieuse. 
 



Sylviane Dupuis

C’est votre faute, après tout

Vous avez cru que le journalisme était affaire d’enquêtes. D’investigations. De débats contradictoires. De prises de risques. Vous avez dénoncé, faits à l’appui, les dessous du monde politique de ce pays et ses réseaux d’influence (ceux, en particulier, de la puissante «Union démagogique des comploteurs», qui fit si souvent votre une et ne rêvait depuis dix ans que de vous flinguer une bonne fois pour toutes).

Vous vous êtes voulus pourfendeurs de la bêtise et du populisme qui l’exploite, tout en continuant à croire dans le peuple (non pas la foule, mais le peuple, selon la subtile distinction d’Hugo qui déplorait que, souvent, la première trahisse le second). Vous n’avez cessé de dénoncer une entreprise politique de destruction du système de concordance et de la démocratie par la propagande, qui est en train d’aboutir sous nos yeux mais que le «soft goulag»* auquel nous nous sommes progressivement habitués nous empêche de voir. Vous avez voulu nous interdire de dormir et d’ignorer. C’est votre faute.

Vous avez défendu la liberté de parole (même dérangeante), la vérité des faits contre leur manipulation, et vous avez cru qu’avec ça on vous laisserait continuer – en dépit de l’extension mondialisée de l’empire (non pas romain, mais économique) – à jouer tout seuls à Astérix, vous, le dernier magazine romand généraliste à résister. Comme si vous ne saviez pas qu’on n’a jamais qu’un choix, dans la nature (et la nature, c’est aussi l’homme): se rallier aux plus forts ou disparaître… Mais non: vous avez prétendu à la fois vous tenir au-dessus de la mêlée (là où ça pense) et (comme en 2005, avec le Bondy Blog) descendre dans la réalité qu’on ne voit pas, qu’on n’entend pas – sauf émeutes, grèves ou attentats djihadistes.

Quelle mouche vous a piqués? On est si bien, tellement au calme en Suisse, où les banlieues n’existent pas, où il y a des assurances pour les pauvres, des plans sociaux quand on veut la mort d’un titre, des banques qui veillent au grain et, surtout, jamais d’attentat.

On dirait que vous êtes les derniers à ne pas avoir compris que les idées, et ceux qui pensent, le journalisme d’enquêtes, la vérification des faits, le débat démocratique, la survie de la Suisse romande et de la langue française, ou même l’humour (depuis que Mix & Remix a tiré sa révérence, juste avant vous, en refermant la trappe), tout ça n’intéresse plus personne. Qu’on n’a pas le temps de penser. De se regarder vivre. De se poser des questions. De résister. De rire. Et pas envie.

C’est votre faute, ce qui arrive. Pas la nôtre.

P.-S. Merci quand même d’avoir tenu trente-cinq ans. Et à jeudi. Parce qu’on ne sait jamais. Des fois qu’il y en aurait pour avoir envie de nouveau. De relancer la machine ou d’aider à sa résurrection. Ou de se réabonner… 

* Titre d’un roman d’anticipation visionnaire du romancier suisse Yves Velan, paru en 1977 et qui vient de reparaître chez Zoé Poche. Il s’inspire du long séjour américain de son auteur, qui lui a servi de poste d’observation avancé pour prédire le développement de la pensée unique et du contrôle généralisé des médias et des individus.
 



Blogueurs de «L’Hebdo» 


Grégoire Barbey

Le combat continue

L’Hebdo, c’est fini. Ainsi en a décidé Ringier. Mais que les lecteurs et autres amoureux de la diversité de la presse se rassurent: cela permettra d’investir davantage dans Le Temps. Nous sommes donc sains et saufs. Ou pas. Qu’on le veuille ou non, la disparition de ce grand magazine est un coup porté à la qualité de notre presse romande. Je prends à témoin tous ceux qui, surtout du côté de l’extrême droite, se frottent déjà les mains.

Et, oui, bien que je n’aie pas toujours été d’accord avec la ligne éditoriale de L’Hebdo, il donnait la parole à des idées, à des visions du monde qui pourraient manquer en son absence. Trop à gauche, trop européen, trop tout, voici ce qu’en disent déjà ceux qui pissent gaiement sur la tombe de ce média. N’est-ce pas là un signe ô combien révélateur de la symbolique que représente cette disparition?

Oui, L’Hebdo faisait la démonstration d’une ligne éditoriale franche, assumée, et revendiquait sa dimension profondément engagée. L’opinion, un gros mot aujourd’hui dans la profession journalistique, avait au moins le mérite de vivre à travers ce titre. Combien de médias aujourd’hui assument ce rôle? Très peu. Trop peu. Parce qu’il semble acquis que la presse ne peut être d’une obédience, d’un parti, d’une idée. Or donc, il vaut mieux se donner des airs d’observateurs qui font semblant de pas y toucher.

Oui, navré de décevoir nos grands démocrates, mais avec la mort de L’Hebdo, c’est un peu de cet idéal, de cette part historique de la presse qui s’en va. On peut être en désaccord avec un journal. C’est même nécessaire, car cela implique de développer son esprit critique. Quand une ligne dérange, c’est qu’elle suscite en nous des questionnements. (...) Nous, et je crois que nous sommes plus nombreux qu’il n’y paraît, nous n’attendons pas de la presse qu’elle ne nous montre que ce que nous souhaitons voir, qu’elle utilise des mots que nous comprenons, qu’elle tienne le langage qui soit le nôtre.

Non, ce que nous voulons, par-dessus tout, c’est une presse qui élève la pensée, qui sublime la contradiction, qui nourrit la liberté de penser. Et notre époque est bien pauvre en la matière, que cela soit ici ou ailleurs. Avec L’Hebdo, il y avait cette dimension si importante, celle qui nous donne envie de dire que nous ne sommes pas d’accord. (...) L’argent est une fois de plus vainqueur. Il n’y a pas d’espérance à avoir dans notre profession, tel est le message envoyé par cette triste nouvelle.

Mais la société du rendement financier n’est pas seule à remporter une victoire. Non. Ceux qui justement détestent le débat, la réflexion et tout ce qui s’ensuit voient dans cette nouvelle une avancée majeure dans la bataille pour leurs idées. Pour ces gens, un journal qui pense, et plus encore qui pense différemment, est coupable du crime par-devant tous les crimes. C’est ainsi que l’on repère les fanatiques, qu’ils soient religieux ou politiques, car il y a bien une part de foi dans les idées, comme il y a la foi dans le domaine spirituel.

Mais l’un et l’autre se nourrissent du doute, de l’interrogation. Et les fanatiques, les extrémistes n’ont justement pas le même rapport vis-à-vis des idées politiques ou spirituelles. (...) L’Hebdo, sans le savoir, démontre à quel point notre société est malade en matière d’esprit critique. Mais qui, aujourd’hui, dans la profession ou la société civile, s’en offusquera au point de partir au combat le poing levé? A l’heure où le président des Etats-Unis himself déclare que les journalistes sont parmi les êtres humains les plus malhonnêtes qui soient, il est difficile d’imaginer une mobilisation contre la destruction de notre patrimoine médiatique. (...)

Nous ne laisserons pas les médias disparaître les uns après les autres, nous ne nous soumettrons jamais à la perspective d’une presse uniformisée, soumise, silencieuse, résignée, et aussi longtemps que l’humain vivra, il y aura pour cette presse de combat un espoir, une volonté, un langage. Puisse la disparition de L’Hebdo réveiller quelques consciences. Qu’au moins les sacrifiés du rendement ne le soient pas en vain.

Merci encore. 
 



Pierre Dessemontet

«L’Hebdo» meurt, et avec lui une partie de moi-même

L’Hebdo meurt. Il a toujours fait partie de mon paysage médiatique, moi qui ai été abonné, via mes parents, puis en personne dès que j’ai pu, du premier au dernier numéro. L’Hebdo qui fut le lien avec mon pays durant les quatre années que j’ai passées au Texas, au tournant du siècle.

Une voix qui se voulait moderne, ouverte sur le monde, rétive à tous les conservatismes, quels qu’ils soient – et Dieu sait si ce pays en est perclus. Elle le fit parfois avec un côté naïvement boy-scout, et n’échappait pas toujours à la critique qui en faisait le héraut d’une élite bien-pensante. Elle en a d’ailleurs énormément souffert – moquée, vilipendée, détestée, haïe, même, pour cela. Reste que je considère comme un honneur d’avoir pu écrire quelques billets dans ce pilier de la presse romande qui disparaît aujourd’hui.

Je formule le souhait que Le Temps, dont il se dit qu’il hérite de certains moyens dévolus à L’Hebdo, mais qui subit lui aussi une restructuration drastique de ses effectifs, puisse reprendre tout ou partie du flambeau que ce dernier aura porté entre 1981 et 2017 – à savoir une certaine idée de la Suisse romande, cet indispensable moteur, guide et ouvreur de la Suisse tout court. Ne nous y trompons pas: avec L’Hebdo, c’est bien un pan de l’histoire des idées de ce bout de pays qui meurt.

Il aura fallu que, dans la débâcle actuelle de la presse romande, ce soit précisément cette voix, celle de l’ouverture et de la modernité, celle du post-nationalisme et de l’idée européenne, qui se taise au moment précis où Donald Trump accède au pouvoir et établit la notion de «fait alternatif» (lisez: mensonge éhontément assumé et propagé comme vérité) et où le Brexit menace les fondements de la construction européenne. La portée symbolique en est forte.

Le soleil se couche sur les idées de progrès, quelles qu’elles soient. Nous vivons des temps dangereux. 
 



Caroline Iberg

Lettre ouverte à Yvan Perrin

Vous vous êtes emparé avec délices de la mort annoncée de L’Hebdo, ne cachant pas votre plaisir de voir disparaître l’une des dernières voix médiatiques pro-européennes de Suisse romande, l’une des dernières qui avaient le cran de lutter ouvertement contre les idées de votre parti. Vous vous réjouissez même que le Nomes doive dorénavant «payer pour faire sa propagande». Il est vrai que, en la matière, vous avez une expérience qui pèse quelques milliards bien placés dans la banlieue dorée de Zurich.

Alors, certes, les pro-européens ne pourront plus faire entendre leur voix dans les pages du magazine romand qui osait donner une chance aux jeunes et aux femmes – ce qui diffère fortement des habitudes de votre parti, je vous l’accorde – mais ce n’est pas pour autant que nous, les lecteurs et contributeurs de L’Hebdo, ne continuerons pas à lutter contre le désir de fermeture, les idées xénophobes et les campagnes europhobes de l’UDC.

Nous nous engagerons activement pour cette «Suisse du vivre-ensemble, la Suisse culturellement, religieusement et linguistiquement diversifiée» dont votre section valaisanne se gausse sans vergogne sur son compte Facebook. Car, aussi choquant que cela puisse paraître, c’est cette Suisse-là que nous voulons et que L’Hebdo a si bien racontée pendant presque trente-six ans. 
 



Jean-Claude Domenjoz

Notre «Hebdo» ne peut pas disparaître

Catastrophe. L’Hebdo disparaît soudainement du paysage médiatique romand après trente-cinq années d’existence.

(...) Ainsi en a décidé son éditeur germano-suisse Ringier Axel Springer qui le biffe de son «portefeuille de titres». Les raisons avancées: le recul des recettes publicitaires et des ventes. Pas de mention du rôle culturel et d’agitateur d’idées pourtant éminent de L’Hebdo pour la Suisse romande dans le communiqué de l’éditeur, qui porte uniquement sur des considérations économiques.

La société éditrice semble avoir oublié que la presse n’est ni un produit ni un bien comme un autre, elle est un des rouages essentiels de notre démocratie. La presse, le «quatrième pouvoir», gardienne de l’intérêt public, a une fonction fondamentale dans la théorie démocratique. La diffusion d’une information de qualité et d’opinions, notamment politique, économique, sociale et culturelle, est tout simplement une nécessité. L’Hebdo joue ce rôle avec brio. (...)

A l’échelle romande, L’Hebdo dispose pourtant d’une large audience, environ 44 000 exemplaires vendus pour 156 000 lecteurs et lectrices. Ce n’est pas rien! Le lectorat s’est un peu érodé récemment. Ce n’est pas si grave, de nouveaux lecteurs et de nouvelles lectrices peuvent être gagné-e-s. L’éditeur supprime d’un trait de plume un titre qui fait partie de l’environnement romand depuis si longtemps et auquel tant de personnes sont attachées que c’était devenu une institution.

Notre hebdo. Dans le même temps, la société éditrice annonce le lancement du magazine T, qui sera encarté dans l’édition du week-end du quotidien Le Temps. Absurde. Et peu respectueux envers la rédaction qui élabore semaine après semaine l’hebdomadaire romand.

«Le seul garant d’un journalisme indépendant et de qualité, c’est l’indépendance économique. Aux éditeurs de trouver des formules adaptées aux exigences d’un marché des médias en pleine transformation», a déclaré Ralph Büchi, délégué du conseil d’administration de Ringier Axel Springer Suisse. A-t-il pris la mesure de son propos? Qui ne souscrirait pas à cette déclaration?

Pour assurer son indépendance et sa pérennité, la meilleure solution pour un média consiste à ce que ses lecteurs, ses lectrices et ses journalistes possèdent la majorité des parts de l’entreprise éditrice. Des sociétés de presse fonctionnent selon ce modèle, par exemple le journal Le Courrier à Genève, ou Mediapart en France. Il est aussi souhaitable que son financement ne repose pas sur la publicité mais uniquement sur des contributions librement consenties (achat au numéro, abonnements, dons).

De nombreuses voix se sont élevées en Suisse romande, de la part d’élu-e-s notamment, pour dire leur consternation depuis l’annonce de la disparition imminente de L’Hebdo. L’option d’acheter le titre et de donner une nouvelle vie à un Hebdo métamorphosé est-elle pensable? Possible? Qui pourrait en prendre l’initiative? Ce média a participé de manière notable au développement d’une économie dynamique dans notre région. Il serait bon de s’en souvenir, maintenant. 
 



Stephen Vasey

Un divorce peut-être, mais pas la fin!

Ringier se sépare de L’Hebdo. Comme tellement d’autres, je suis sous le choc, je suis triste, j’ai de la colère. J’ai encore de nombreux blogs à écrire. Et j’aime L’Hebdo. Né à Lausanne, je ne peux m’imaginer une Suisse romande sans lui. Il était bon pour la tête; maintenant, il nous touche le cœur. Bref, encore une histoire de couple. Le couple Ringier-Hebdo, le couple Hebdo-journalistes, Hebdo-blogueurs. L’un dit: «C’est fini.» Et l’autre, l’abandonné, que peut-il faire?

Dans tout processus de séparation, et donc de deuil, il y a des étapes. Le deuil, c’est l’art du passage, et nous sommes invités intérieurement à faire mourir quelque chose, quelqu’un, à passer à autre chose, sans doute. A rien, à un vide ou à une autre forme, une autre personne, un autre magazine.

Mais d’abord, il y a la consternation. Le choc. «Quoi, L’Hebdo?!»

Puis le déni. «Non, ce n’est pas possible! Pas L’Hebdo, sacrebleu!»

La colère! «Arrgghhh, punaise, cela me fâche tellement! J’en veux à Rinrin, au fric, à… etc.»

La tristesse. «Sniff, quel gâchis, quelle douleur…»

L’acceptation. «OK, j’arrête de me battre, je me rends à la réalité, c’est comme ça.»

La résilience et le rebond nous permettent d’avoir une vie après la rupture. Toute séparation fait de la place pour autre chose. Il s’agit d’apprendre à faire du deuil une expérience approfondie d’où souvent nous ressortons meilleurs, plus mûrs. Les sages nous rappellent que le deuil fait partie de la vie.

Cela peut durer trois semaines, trois mois comme trois ans, ou davantage. Parfois, bien plus tard, nous retombons sur une couche et nous revisitons une émotion, un souvenir encore chargé de sens et de sentiments. Pour les aigris, les revanchards, cela peut durer bien plus longtemps, bien sûr. Puis nous en gardons le souvenir, mais nous avons pu nous libérer du poids, de la charge émotionnelle.

Dans les couples, c’est pareil. Mais attention, l’abandonné passe en plus par des moments de honte, il peut le prendre très personnellement et le vivre comme un rejet. Alors les jugements négatifs peuvent s’autoalimenter; une descente aux enfers s’ensuit: «C’est ma faute, c’est injuste, je n’étais pas à la hauteur, etc.»

Si nous quittons notre partenaire, c’est en rapport à elle/lui, mais cela parle de nous d’abord. Certains chargent leur partenaire de la responsabilité de la rupture, cela soulage un peu, mais ce n’est pas très satisfaisant. C’est simplement de mauvaise guerre.

Nous avons aussi tendance à nous dire que si l’autre nous quitte, nous n’avons rien à dire. Faux! Il est vrai que nous ne pouvons pas retenir l’autre mais nous avons absolument le droit de dire notre position. «Tu veux me quitter? Eh bien non. Je ne suis pas d’accord, je te demande de rester avec moi!» Au moins, nous serons restés debout et clairs sur nos besoins. Par la suite, cela sera plus simple de lâcher prise ayant été au bout de nos possibilités.

Et pour les malicieux, vous pouvez essayer de faire comme dans la chanson: «Si tu me quittes, est-ce que je peux venir aussi?!…» (Mental As Anything, If you leave me, can I come too?, 1981).
J’aime qu’il y ait une pétition, une mobilisation et une créativité de circonstance qui montrent l’étendue de l’attachement et des sentiments positifs à l’égard de tous ces journalistes de qualité et de leur Hebdo.

L’Hebdo ne semble vraiment pas mort. Longue vie à L’Hebdo
 



René Longet

La fin brutale de «L’Hebdo» exige une réponse politique

On ne peut pas assister passivement à la fin brutale de L’Hebdo. Les pouvoirs publics ont une réflexion fondamentale à mener. Et chaque citoyenne, chaque citoyen également. A la légitime indignation des journalistes et des lecteurs doit faire écho une véritable analyse politique de la signification de l’événement.

Cette fermeture après plus de trente-cinq ans d’information originale, positive, diversifiée, remarquée et remarquable pose de nombreuses questions. Sur la logique des détenteurs du pouvoir économique. Sur la possibilité de soutenir et d’animer un espace de conscience, d’expression et de réflexion propre aux francophones de ce pays, un petit quart de la population – simple annexe sise dans un lointain et nébuleux «Far West» de la Suisse, ou contributeurs forts à sa dynamique économique, culturelle, sociale, politique?

Sur le soutien que méritent les forums de débats démocratiques, pour peu qu’ils respectent les valeurs fondamentales du pays, par exemple celles que rappellent les préambules des Constitutions fédérale et cantonales.

Tout cela a été rayé d’un trait de plume, sans concertation avec qui que ce soit.

C’est l’occasion de se rappeler que toute démocratie a besoin d’espaces pour construire des hypothèses d’analyse sociétale, pour réfléchir sur le vivre-ensemble, pour échanger sur ses perspectives économiques, écologiques, culturelles, sociales… Pour informer, avant de proférer condamnations, dénonciations, réclamations.

Besoin d’une recherche documentaire pour disposer des éléments permettant de distinguer les faits des opinions. D’une éthique de la prise de parole. D’un écho donné aux actions et aux acteurs. Bref, l’on trouve là la mission de service public de la RTS, d’ailleurs contestée par d’aucuns, qui préfèrent livrer les outils de la démocratie, et donc la démocratie elle-même, aux puissances d’argent.

La mort de L’Hebdo nous montre qu’il n’y a pas, d’un côté, un service public qui serait celui assuré sur les ondes et, d’un autre côté, une presse écrite que l’on pourrait livrer en pâture aux logiques commerciales et aux humeurs des investisseurs, puis encore, troisièmement, des médias sociaux de moins en moins sociaux, scellant non pas des liens mais poussant à la fragmentation et à l’autisme des perceptions du monde. Mais une fonction unique des médias – indépendamment de leurs modalités techniques – comme plateformes d’échange et animateurs désintéressés (et mus par la seule et exigeante déontologie du métier de journaliste) de ce qui fait la démocratie: la formation éclairée de l’opinion.

Dès lors si, parmi les talentueux journalistes qui se retrouvent désormais sur le carreau, devaient émerger des projets utiles à la démocratie – comme l’animation d’une plateforme virtuelle (ou réelle) d’information, de débat et d’enquête – et si les parts sociales, le crowdfunding et les dons ne suffisent pas pour les réaliser, il appartient clairement aux collectivités publiques, villes et cantons d’y participer avec de l’argent public.

Pour la construction de la démocratie, qui est une tâche permanente, c’est certainement tout aussi important que de subventionner des remonte-pentes dans des stations de ski sans neige ou de passer une autoroute de quatre à six pistes… 
 



Jacques Neirynck

Le prix réel de la publicité est trop élevé

Parmi les raisons invoquées pour arrêter la publication de L’Hebdo, on mentionne la diminution des recettes publicitaires. Cela soulève une question intéressante: une presse libre peut-elle ou doit-elle dépendre de son attirance pour les annonceurs?

Une économie d’abondance munie d’un aiguillon publicitaire ne constitue pas un choix aussi anodin qu’il y paraît à première vue. L’argent ne surgit pas d’une source mystérieuse et infinie. Ce que le lecteur, l’auditeur ou le téléspectateur ne paient pas directement par un abonnement ou par une redevance à Billag, ils le paient sous forme d’une taxe occulte à la consommation, collectée à bien plaire par les annonceurs les plus puissants.

Mais ils doivent savoir qu’ils le paient de toute façon! Bien évidemment, une firme ne prélève pas les frais de sa publicité télévisuelle sur ses bénéfices. Elle augmente ceux-ci avec l’accroissement de ses ventes, qui dépendent précisément de la publicité. Si une publicité ne rapporte pas plus qu’elle ne coûte, elle s’éteint d’elle-même.

Il est donc évident que toute publicité continue influence le comportement des consommateurs de façon massive. Le consommateur de médias qui tâche de s’informer est conditionné, sans s’en rendre compte, pour effectuer des achats dont aucun n’est indispensable. Car si un produit est de première nécessité, il n’est pas nécessaire de lui faire de la publicité.

Et donc la publicité sous toutes ses formes n’apporte que peu ou pas d’informations objectives, permettant d’orienter rationnellement le choix du consommateur. Amarrée au sein d’un organe d’information, elle a pour but et pour résultat de désinformer. Elle suscite un état d’esprit gaspilleur. Elle déplace un pouvoir d’achat qui aurait pu et dû être affecté à des besoins plus essentiels.

A titre d’exemple, certaines années, l’assurance maladie a fait scandale en coûtant 5% de plus alors que le marché des gadgets électroniques croissait de 50% dans une approbation béate. Certes, cela créait des emplois, mais c’étaient précisément ceux qui manquaient dans les hôpitaux, la formation, les transports ou la sécurité.

«Pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible, c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible.» Tel est l’aveu cynique de Patrick Le Lay, PDG de TF1 de 1998 à 2008: la télévision comme outil d’anesthésie du sens critique.

Si un émetteur de télévision ou un journal «gratuit» ne vivent que de publicité, celle-ci mérite dès lors toute la sollicitude de la production, au point que le contenu soit conçu pour la servir, pour accroître la diffusion, pour recruter spécialement des téléspectateurs ou des lecteurs sensibles à la publicité, c’est-à-dire incapables de la décoder faute de formation, d’information, de culture.

L’Hebdo était «bon pour la tête» et donc mauvais pour la publicité. Il y a en Suisse et dans le vaste monde des médias vivant uniquement de publicité. Ils sont donc forcément mauvais pour la tête. Un critère pour les déceler est simple: publient-ils l’horoscope? Si oui, cela signifie qu’ils ont eux-mêmes choisi de désinformer leurs lecteurs et qu’ils sont prêts à les livrer aux annonceurs.
 



Cédric Tille

Faut-il un financement public de la presse?

La disparition soudaine de L’Hebdo est un choc qui interpelle sur la richesse de l’offre médiatique dans les années à venir. Tout d’abord, je tiens à exprimer ma reconnaissance à toutes celles et à tous ceux qui y ont travaillé pour offrir un angle critique et informé durant toutes ces années. Disposer de voix qui remettent les certitudes en question sur la base d’analyses solides est un élément crucial dans une société. Un grand merci pour votre travail.

Le cas de L’Hebdo n’est hélas pas isolé et soulève la question du maintien d’une offre médiatique suffisamment riche. La migration des revenus publicitaires vers des plateformes spécialisées déconnectées de l’activité journalistique implique que le modèle actuel de financement de la presse doit être revu. En particulier, faut-il impliquer les pouvoirs publics?

D’un point de vue économique, la question est de savoir si l’activité journalistique présente des «externalités», c’est-à-dire un impact sur la société plus large que la simple somme des impacts individuels sur les lecteurs. Je pense que c’est le cas. La présence de contributions critiques alimente le débat public, lequel est essentiel au fonctionnement d’une démocratie.

Lorsqu’un membre de mon entourage lit un point de vue dans un journal et l’amène dans la discussion, je bénéficie du fait d’y être exposé (même si je suis en désaccord avec le point de vue en question) sans avoir eu besoin de payer un abonnement audit journal.

De ce point de vue, la presse est similaire à la culture. Nous acceptons qu’une offre culturelle diversifiée soit utile à la richesse de notre société, quand bien même le prix des billets de spectacles ne suffit de loin pas à les financer. L’apport de fonds publics, qui se complètent mutuellement avec ceux de mécènes privés, fait partie de la pratique courante.

Pourquoi alors ne pas appliquer ce modèle à la presse? Soulignons qu’il n’implique pas que les pouvoirs publics soient la seule source de financement. Leur rôle serait plutôt de compléter des financements privés. La principale objection est que les pouvoirs publics ne doivent pas dicter la ligne éditoriale. C’est un point pertinent, mais il s’applique aussi au financement privé (la forte mainmise de Berlusconi sur les médias italiens ne laisse pas un bon souvenir).

En outre, il est tout à fait possible de gérer ce point en chargeant un comité de l’allocation des subsides sur base de critères clairs, comme le besoin d’une offre diversifiée ou le nombre de lecteurs, afin d’éviter de financer des publications que personne ne lit. Après tout, l’Etat ne décide pas des programmations des théâtres qu’il soutient financièrement. 


Hebdo » Idées & débats


Ajouter un commentaire

Pour commenter les articles de L'Hebdo et des blogs, vous devez être connecté. Créez un compte ou identifiez-vous.
L'Hebdo

Cette semaine
dans l'hebdo

ePAPER


Idées & débats

Réactions



Projecteurs

Le Forum des 100



Les rendez-vous du Forum



Nos Hors-séries

Voyages


Prix des lecteurs