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Guerres: l’histoire cachée de l’Europe moderne

Mis en ligne le 03.10.2013 à 06:00

BERLIN, OCTOBRE 1945 Des soldats et civils allemands arrivant  à la gare après  leur évacuation forcée  de la Pologne et de la Tchécoslovaquie, libérées par les forces alliées.

BERLIN, OCTOBRE 1945 Des soldats et civils allemands arrivant à la gare après leur évacuation forcée de la Pologne et de la Tchécoslovaquie, libérées par les forces alliées.

ALLEMAGNE, JANVIER 1945 Des Juifs polonais parvenant dans le secteur américain où ils trouvent refuge.

ALLEMAGNE, JANVIER 1945 Des Juifs polonais parvenant dans le secteur américain où ils trouvent refuge.

RENNES, AOÛT 1944 Arrestation d’un collabo. L’épuration ne se fit pas toujours devant les tribunaux.

RENNES, AOÛT 1944 Arrestation d’un collabo. L’épuration ne se fit pas toujours devant les tribunaux.

Keith Lowe, auteur de «L’Europe barbare»

Keith Lowe, auteur de «L’Europe barbare»

  1. Guerres: l’histoire cachée de l’Europe moderne

    BERLIN, OCTOBRE 1945 Des soldats et civils allemands arrivant à la gare après leur évacuation forcée de la Pologne et de la Tchécoslovaquie, libérées par les forces alliées. © Time & Life pictures / Getty images
  2. Guerres: l’histoire cachée de l’Europe moderne

    ALLEMAGNE, JANVIER 1945 Des Juifs polonais parvenant dans le secteur américain où ils trouvent refuge.  © Gamma-keystone via Getty images
  3. Guerres: l’histoire cachée de l’Europe moderne

    RENNES, AOÛT 1944 Arrestation d’un collabo. L’épuration ne se fit pas toujours devant les tribunaux. © Time & Life pictures / Getty images
  4. Guerres: l’histoire cachée de l’Europe moderne

    Keith Lowe, auteur de «L’Europe barbare» © Bruno Klein

Les sombres événements de l’immédiat après-guerre ont trop longtemps été escamotés au nom de la reconstruction et de la réconciliation. Des historiens y reviennent aujourd’hui. Survol des...

Les sombres événements de l’immédiat après-guerre ont trop longtemps été escamotés au nom de la reconstruction et de la réconciliation. Des historiens y reviennent aujourd’hui. Survol des faits les plus marquants de la période 1945-1950.

Nous avons cru que la défaite du nazisme marquait la fin des guerres. Nous avons craint la dictature et l’expansion soviétiques, mais depuis la chute du mur de Berlin, nous sommes rassurés. Les horreurs, c’est fini.

La construction de l’Union européenne a en effet réussi une performance unique: la réconciliation et la définition de la démocratie.

Pourtant, dans les profondeurs de l’Europe centrale et orientale, dans les Balkans, les vieux démons rôdent encore. Et quels démons! Les mettre au jour, c’est mieux comprendre les réalités d’aujourd’hui et ce qui pourrait arriver demain si l’on y prend garde.

De jeunes historiens anglo-saxons, plurilingues, chercheurs acharnés, ont plongé dans les archives longtemps enfouies. Et ils décrivent un pan terrifiant de l’histoire: ce qui s’est passé entre l’effondrement du Reich et les années 50.

L’Europe barbare de l’Américain Keith Lowe (Ed. Perrin) fait le tour du déferlement de violences qui s’est poursuivi après la chute de Hitler. On n’imagine pas le chaos que laissa la Seconde Guerre mondiale. Villes rasées, 35 millions de morts, toutes les institutions effondrées. Chacun se battait pour sa survie, la criminalité augmentait, la famine et la maladie tuaient.

L’horreur s’inversait et se prolongeait. Le chiffre, enfin vérifié hors des propagandes, est inouï: on estime à 13 millions le nombre d’Allemands chassés de territoires où ils vivaient souvent depuis des siècles, en Pologne, en Tchécoslovaquie, en Hongrie, en Roumanie, en Yougoslavie. Surtout des vieux, des femmes et des enfants: les hommes étaient soit morts, soit prisonniers.

A la vengeance antiallemande qui prit des formes de cruauté rarement décrites, explicable après les abominations commises par le Reich, s’ajouta l’émergence de poussées ultranationalistes et de conflits ethniques terrifiants. Entre Polonais et Ukrainiens. Entre Roumains, Slovaques et Hongrois. Entre Croates, Bosniaques et Serbes.

Dans ce climat, l’antisémitisme resta vif. Les Juifs qui avaient survécu, qui rentraient des camps ou de l’exil, furent repoussés par les habitants et les pouvoirs des régions où ils vivaient avant la guerre. Contraints à partir beaucoup plus loin.

Conflits étouffés

Ces pages récentes et sombres de l’histoire européenne ont été escamotées pour des raisons qui s’entendent. A l’Ouest, on se tourna vers la reconstruction et la marche difficile vers la réconciliation. A l’Est, la dictature soviétique étouffa les conflits nationaux et installa un récit historique fabriqué.

Quant aux souffrances des Allemands, personne, ni à l’Ouest ni à l’Est, ne voulut les voir. «Parce qu’ils l’avaient bien mérité!» Il n’est pas question de relativiser l’horreur nazie en évoquant celle qui a suivi. Mais regarder l’histoire en face, sans la manipuler, est un exercice que l’on peut enfin entreprendre. «Le choix de l’oubli nous est interdit, écrit Keith Lowe. Ce n’est pas notre souvenir des péchés du passé qui suscite la haine, mais la manière dont nous les remémorons. Tous, nous avons systématiquement négligé la période de l’immédiat après-guerre, nous en avons falsifié et détourné la mémoire.»

Aujourd’hui encore, les nationalistes échauffent les opinions avec le souvenir des drames d’hier. L’autre jour à Vukovar, des militants croates cassaient des plaques bilingues (en caractères cyrilliques et latins) par haine antiserbe. En 2005, des amis de Berlusconi ont manifesté en hommage aux milliers de civils italiens massacrés en 1945 par les partisans yougoslaves… sans rappeler que ce sont les fascistes mussoliniens qui avaient envahi ce pays, commis des atrocités et mis au pouvoir les Oustachis croates connus pour leur sauvagerie.

«Les expulsés»

C’est le titre d’un ouvrage du Britannique R. M. Douglas (Ed. Flammarion), le plus fouillé, le plus serein sur un chapitre du XXe siècle peu abordé, sinon en Allemagne dans une approche passionnelle. La chasse aux Allemands commença spontanément dès le départ de leur armée. Les autorités locales, pas toutes encore sous le contrôle des Soviétiques, emboîtèrent le pas. En Pologne, en Tchécoslovaquie, en Roumanie, c’est un programme d’épuration ethnique qui s’engagea. Avant même que les Alliés se soient déterminés sur son opportunité. Mais eux aussi ne tardèrent pas à donner le blanc-seing.

Aucun déplacement de populations ne fut aussi massif en Europe. Il y en eut certes en URSS où Staline jouait volontiers de cette arme. Mais les chiffres sont loin d’atteindre les 13 millions d’Allemands expulsés.

Un précédent servit de modèle: le traité de Lausanne (1923) «invita» 1,2 million de Grecs à quitter la Turquie et 350 000 Turcs à quitter la Grèce qui, elle, se trouva débordée par l’afflux de ses compatriotes.

Churchill, d’abord opposé aux modifications de frontières, approuva la nouvelle carte de la Pologne, amputée à l’est au profit de l’Ukraine, étendue sur les territoires allemands à l’ouest et au nord. Avec à la clé, le départ des Allemands. Son discours du 15 décembre 1944 fait froid dans le dos: «Cela devrait bien sûr s’accompagner de mesures visant à “désenchevêtrer” les populations (…) Plusieurs millions d’individus devraient être transférés de l’est vers l’ouest ou le nord et les Allemands devraient être totalement expulsés (…) Il n’y aura plus de mélanges de populations susceptibles de causer des difficultés à l’infini comme ce fut le cas en Alsace-Lorraine. Il faut faire un grand ménage.»

Cela pour le discours. Les actes, eux, furent terrifiants. Contrairement à ce qu’affirmait Staline, la plupart des Allemands ne quittèrent pas d’eux-mêmes leurs terres. Ces vieux, ces femmes s’accrochaient à leurs maisons dont ils furent chassés manu militari. Enfermés dans des camps. Souvent tués au coin des bois et des routes, dépouillés de leurs biens, violés.

On estime que 500 000 d’entre eux trouvèrent la mort dans les opérations de transit. Des millions de personnes furent entassées dans des trains et envoyées vers l’Allemagne en ruine. Là, les autorités d’occupation s’inquiétèrent de cet afflux. Des convois furent refoulés, parqués sans nourriture dans l’attente de poursuivre leur voyage. Mais tous les expulsés de l’est furent finalement accueillis. En un peu plus d’un an, l’épuration antiallemande fut achevée en Pologne, en Tchécoslovaquie, en Hongrie, en Roumanie et en Yougoslavie.

Le monde des vainqueurs détourna son attention des atrocités commises. En dépit des alarmes lancées par le CICR dont les délégués suisses rapportaient des récits effroyables. En Tchécoslovaquie, ils n’étaient pas admis dans tous les centres de détention. A Prague, où fut instaurée l’obligation de porter un triangle jaune avec une croix gammée, dix mille personnes enfermées dans un stade étaient laissées plusieurs jours sans nourriture. La vengeance était attisée par les autorités, pourtant encore démocratiques à ce moment.

Le pire se produisit en Yougoslavie, où les nazis et leurs alliés oustachis avaient commis des massacres de masse. Les Allemands et des collaborateurs furent tués sur place, puis chassés vers l’Autriche et, pour la plupart, éliminés en route: on estime que ces représailles et ces expulsions ont fait là 70 000 victimes.

La liste des horreurs est longue. Il n’est pas question de les mettre en parallèle avec celles, bien pires encore, commises par les nazis. Mais le recul permet de voir l’histoire en face. Elle n’est pas toujours à l’honneur des vainqueurs.

Les Juifs persécutés

Egalement choquant et moins connu, le sort qui fut fait aux Juifs au lendemain de la guerre. Keith Lowe écrit: «Les Juifs n’ont pas cessé d’être persécutés, comme ils l’avaient été pendant le conflit.» L’historien britannique rappelle avec chiffres à l’appui comment la population juive de l’Est européen fut massacrée dans le pire génocide de l’histoire. Cependant, certains avaient survécu: 300 000 furent libérés des camps, des milliers d’autres qui s’étaient cachés dans les forêts, jusqu’au fond des égouts de Varsovie, chez des protecteurs courageux, purent revenir au grand jour. On estime que 1,6 million de Juifs européens réussirent à échapper à la mort. Tentant de rentrer chez eux, ils furent mal reçus et mal traités par les populations locales. La plupart furent contraints à l’exil. En Palestine et dans le reste du monde.

Lowe cite des témoignages qui font froid dans le dos. «A Eindhoven, des rapatriés juifs furent reçus en ces termes par un fonctionnaire: “Encore un Juif? Ils ont dû oublier de vous gazer.” Ou: “C’est fini tout ça, estimez-vous heureux d’avoir survécu.”» Ceux qui espéraient retrouver leur cadre d’antan déchantèrent vite. «Le pillage des biens des Juifs pendant la guerre avait eu lieu dans tous les pays et dans toutes les couches de la société.» L’antisémitisme qui avait pris le relais de celui des nazis aboutit même à des pogroms, notamment en Hongrie et en Pologne où environ 1500 Juifs furent tués entre la capitulation allemande et l’été 1946.

La guerre Pologne-Ukraine

La Pologne était avant la guerre un pays pluriculturel, avec une forte minorité juive, éliminée comme on sait, et ukrainienne. Celle-ci fut aussi chassée ou dispersée dès 1945. Les nationalistes d’Ukraine, croyant résister aux Soviétiques, s’allièrent aux occupants allemands, participèrent à l’élimination des Juifs et, au nom du slogan «L’Ukraine aux Ukrainiens», entreprirent un nettoyage ethnique anti-Polonais. Des centaines de communautés furent agressées et massacrées. Rien qu’en août 1943, plus de 15 000 Polonais furent tués. Les chiffres globaux varient de 1 à 5 selon qui les cite. Les historiens indépendants comptent environ 90 000 personnes ainsi éliminées par haine ethnique.

Dès le départ des Allemands, les représailles polonaises furent non moins cruelles. Les villages ukrainiens de la Pologne orientale furent à leur tour victimes d’exactions. Autour de 20 000 tués. Et des dizaines de milliers de familles refoulées vers l’Ukraine ou, plus tard, contraintes à s’assimiler, déplacées à travers tout le pays.

La plaie est encore sensible. Après le silence imposé à la mémoire par les Soviétiques, le sujet a émergé ces dernières années. Sous l’impulsion de l’Union européenne, de militants pacifistes et des Eglises, un processus de réconciliation est en cours dans les profondeurs des deux sociétés.

Les «Frères de la forêt»

Autre chapitre méconnu de l’histoire européenne: la résistance acharnée contre les Soviétiques en Ukraine et dans les pays baltes. Une vraie guerre qui se prolongea jusque tard dans les années 50 et se solda par des dizaines de milliers de morts dans chaque camp. En Ukraine, les «partisans» engagèrent près de 400 000 hommes et femmes. Assez tôt vaincus par l’Armée rouge. Les combats se prolongèrent en revanche dans les Etats baltes. On appela ces rebelles les «Frères de la Forêt», célébrés aujourd’hui encore comme des héros. Qualifiés par les Soviétiques de «bandits».

Campés dans les campagnes de Lituanie et de Lettonie, ces résistants – il est vrai que nombre d’entre eux s’étaient alliés aux Allemands pendant la guerre – menèrent de vrais combats contre les Soviétiques qui ripostèrent avec des moyens bien supérieurs, retournant peu à peu une partie de la population contre la rébellion. La terreur soviétique mit cependant du temps à écraser les dernières poches de résistance. En 1956, il en restait quelques-unes. Et en 1965 encore, la police vint à bout de deux groupes de combattants lituaniens.

Les insurrections

L’Europe barbare rafraîchit aussi la mémoire des Européens de l’Ouest. On sait que les vengeances éclatèrent à la fin de la guerre, avec quelques milliers de «collabos» tués en France, et bien plus en Italie: entre 12 et 20 000 fascistes ont été liquidés. Mais on se souvient moins des révoltes qui éclatèrent à la fin de l’Occupation.

La colère des paysans pauvres du sud de l’Italie, des milieux populaires en France, se tourna aussi contre les possédants et les dirigeants d’avant-guerre. Pour les plus politisés, la libération devait amener la révolution. Pour les communistes bien sûr, mais ceux-ci furent vite calmés par Moscou qui ne souhaitait pas ces troubles. Les révoltes furent le plus souvent spontanées.

En Italie du Sud, en Sicile, en Sardaigne, les paysans, poussés par la faim et les injustices, occupèrent les terres des aristocrates et de l’Eglise. Ils furent durement réprimés par les nouveaux pouvoirs, lâchés même par les dirigeants communistes.

En France, on vit des occupations d’usines, une chasse aux patrons «collabos» et aux «aristocrates». Quelques porteurs de particules furent retenus et torturés pourtant sans avoir fricoté avec les Allemands. Les ecclésiastiques eurent aussi du souci à se faire. Mais là encore, le Parti communiste désamorça les révoltes. Au nom de «l’unité nationale». Conscient aussi que les Américains, bien présents, n’auraient jamais admis que la France devienne rouge.

La guerre civile en Grèce

Parmi bien d’autres épisodes passionnants de l’après-guerre, comme la prise du pouvoir des communistes en Roumanie, Rowe s’attarde sur la guerre civile en Grèce. Epuisée et saignée par l’occupation allemande. Les résistants, nombreux et puissants, tentèrent de prendre le pouvoir à la Libération. Mais les Britanniques ne l’entendaient pas ainsi et réprimèrent ces velléités par la force. Ils tirèrent sur les hommes qui avaient combattu les Allemands. Et mirent au pouvoir une droite musclée qui fit la guerre aux communistes, eux aussi lâchés par Staline, mais restés déterminés. Ceux-ci commirent aussi des atrocités. Mais la répression contre les «Rouges» et leurs prétendus sympathisants prit des proportions souvent oubliées: des dizaines de milliers de personnes furent enfermées dans des camps, sur des îles où ils végétèrent dans des conditions extrêmement dures.

Il reste encore des blessures profondes de ces épisodes dans la société grecque. Elles ont leur part – non dite – dans les éruptions politiques d’aujourd’hui.

L’Europe transformée

En conclusion, l’imposant ouvrage de Rowe décrit la transformation du continent qui s’est poursuivie après les traumatismes de la Seconde Guerre mondiale. Là où tant de pays avaient des visages multiples, l’épuration ethnique a fait naître des nations prétendument homogènes qui ne s’en portent pas mieux. Là où nous avions cru facile de distinguer les «bons» et les «méchants», nous découvrons la complexité des sociétés travaillées par les haines. Là où nous pensions l’histoire écrite simplement et pour toujours, nous la découvrons manipulée par les légendes nationales, amputée par les oublis volontaires des historiographes officiels.

«L’Europe barbare». De Keith Lowe. Editions Perrin, 496 p.

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