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Ils connaissent l’envers de la chanson

Mis en ligne le 27.03.2014 à 05:57

© Lea Kloos



Stéphane Gobbo

Le marché du disque est en pleine restructuration. Le point avec trois Romands qui œuvrent dans l’ombre des artistes.

Ventes de disques en constante baisse, marché du piratage en hausse, faibles gains liés au téléchargement légal, explosion des cachets: depuis maintenant dix ans, le marché de la musique est dépeint comme un secteur en crise, à la restructuration nécessaire mais aux solutions concrètes souvent floues ou guère applicables. Qu’en est-il réellement? Est-il possible, en Suisse, en 2014, de vivre de la musique? Ces questions sont au centre des nombreux débats et rencontres qui vont émailler jusqu’au 29 mars le festival m4music.

Une manifestation lancée par le Pour-cent culturel Migros avec la volonté d’offrir une visibilité à la scène musicale helvétique, aussi bien aux artistes qu’aux structures sans lesquelles ils ne pourraient exister. Le m4music distribue notamment des prix d’encouragement en espèces, dont nombre d’acteurs romands ont déjà bénéficié. Par exemple les labels Mental Groove et Two Gentlemen, ainsi que l’agence de management et de booking Lokomotion. A l’invitation de L’Hebdo, leurs trois responsables, Olivier Ducret, Christian Fighera et Antonin Rousseau, se sont assis autour d’une table pour évoquer leur passion pour un métier précaire mais à la visibilité croissante, comme le montre la création toute récente d’une association suisse des labels indépendants, baptisée IndieSuisse.

La question de la croissance. De la passion, pour travailler dans la musique, il en faut. «Mais sans perdre de vue la nécessité de trouver le bon équilibre entre cette flamme et la viabilité économique, souligne Antonin Rousseau, ce qui implique des choix parfois difficiles.» Petite structure lors de sa création à Lausanne au tout début des années 2000, Two Gentlemen a par exemple rapidement pris de l’ampleur grâce à de jolis coups, comme le repérage précoce d’une jeune artiste bernoise au potentiel évident, Sophie Hunger, ou la récupération des Young Gods, le seul groupe suisse, avec Yello, à la renommée mondiale. S’est alors posée la question de la croissance.

«Ce sont les règles du jeu, et elles ne sont pas propres à la musique, explique Christian Fighera. Tu montes ta petite entreprise, tu grandis, tu engages du monde, et tu fais face à la concurrence. Il y a certes des difficultés, mais en même temps tu es plus visible, c’est plus facile de communiquer. Tu n’es plus un petit artisan issu de nulle part.»

Contrats à 360°. Pionnière en matière de musiques électroniques, Mental Groove est de son côté restée une petite structure. Olivier Ducret, qui s’en occupe seul, avoue du coup impliquer ses artistes dans le processus créatif des albums qu’il produit, demandant aux uns leur avis sur les autres. Ce qui le fait avancer, c’est le luxe de la liberté. Et, parfois, la prise de risques se révèle payante. La preuve avec Kadebostany, un projet de fanfare électro-rock qui cumule plus d’un million de vues sur YouTube. Avec ce paradoxe, qu’il relève avec amusement: «Il a fallu que le groupe joue dans Taratata pour que son succès soit validé en Suisse romande. J’ai même eu des retours de gens qui d’habitude n’aiment pas ce genre d’émissions grand public. Mais, même à ce niveau, qui reste très modeste, c’est du travail de malade: Kadebostany, ce sont sept-huit personnes qui bossent à fond, avec de l’argent qui rentre mais qui ressort aussitôt.» La situation d’un label indépendant reste toujours sur le fil, et la prudence de mise – on se souvient de nombreuses structures anglaises qui ont rapidement pris de l’ampleur à la suite du succès d’un seul groupe puis ont fait faillite à cause d’une mauvaise gestion.

Pour équilibrer leurs comptes et payer les salaires de leurs employés, la plupart des labels sont aujourd’hui plus que de simples producteurs. Two Gentlemen a très vite pris conscience de l’importance de signer avec les artistes des contrats dits à 360 degrés, qui comprennent, outre la musique à proprement parler, tout ce qui touche à la gestion de l’image d’un musicien (site internet, merchandising, sponsoring), à son management et à l’organisation de ses concerts.

Importance du Net. «Acquérir tous les droits de nos groupes est le seul moyen de transformer notre passion en économie, et donc de survivre, avoue Christian Fighera. C’est pour cela que la crise liée à la chute des ventes de disques nous a moins touchés.» Two Gentlemen s’occupe également du booking, pour la Suisse, de nombreux artistes internationaux. La branche est en pleine mutation, ce qui oblige ses acteurs à expérimenter de nouveaux modèles, liés notamment à l’avènement de l’internet, que le Lausannois voit comme une bonne chose alors que certains crient encore au loup.

«Sans l’internet, nous serions morts! Même si, sur les sites d’écoute en ligne, la rémunération n’est pas terrible, elle offre au moins la possibilité d’être écouté à l’autre bout du monde. Et, dans certains pays, ça marche: en Suède, 25% des habitants sont abonnés à un service payant. Du coup, cela dégage des recettes de 78 000 millions d’euros, ce qui correspond à peu près au chiffre d’affaires total de la musique en Suisse. Cet outil est très intéressant, et, à mon avis, les rétributions vont être corrigées. A un moment donné, si des artistes qui ont de gros succès sur Spotify restent mal payés, ils vont aller négocier l’exclusivité de leur catalogue avec une plateforme concurrente. Il existe donc une marge de progression énorme pour ces sites qui sont les grands magasins de disques du futur, avec pour chacun la possibilité de se spécialiser dans un genre précis, rock indé, jazz ou métal. La location de musique payante en ligne, c’est l’avenir.»

L’export, une nécessité. Si Christian Fighera est de manière générale contre la gratuité, Antonin Rousseau la juge quant à lui utile, pour autant qu’elle soit employée à bon escient, par exemple pour faire grandir une communauté de fans qui permettra aux groupes de ne pas se produire dans des salles vides. Car on le sait, c’est aujourd’hui le marché du live, et non plus celui du disque, qui est source de profits.

Olivier Ducret estime de même qu’une offre payante peut parfaitement cohabiter avec une offre gratuite. «Tu peux offrir à tes abonnés ton contenu en téléchargement sans aucune rémunération tout en le proposant à la vente sur des plates-formes digitales et chez les disquaires. Au final, tu ne vendras pas beaucoup moins, et l’image du label et de l’artiste n’en sera que meilleure. Ceux qui téléchargent illégalement pourront en outre se servir directement à la source, sans additifs.»

Le monde des musiques actuelles peut compter sur l’aide financière de quelques organismes comme le Pour-cent culturel Migros, Pro Helvetia ou la Fondation romande pour la chanson et les musiques actuelles. C’est trop peu, juge Antonin Rousseau, qui estime que la politique de saupoudrage qui est encore celle de trop d’autorités n’est guère efficace. A une association comme IndieSuisse, dès lors, de faire du lobbying et d’aller convaincre les services culturels tant communaux que cantonaux et fédéraux de ne pas uniquement aider par à-coups des artistes, mais de subventionner en priorité ceux qui, sur le long terme, aident à pérenniser leur travail. Avec comme finalité l’export. «Car il faut regarder la réalité en face: qu’est-ce qui marche aujourd’hui en Suisse? La musique étrangère, qui occupe 90% du marché et fait fonctionner l’industrie, conclut Christian Fighera. Notre but ne doit donc pas être de faire de la musique suisse pour les Suisses, mais de viser en même temps l’étranger.»

Festival m4music, du 27 au 29 mars à Lausanne et à Zurich. Jeudi 27 à Lausanne (Le Bourg, de 14 h à 15 h 30), présentation de l’association IndieSuisse suivie d’un débat sur le financement des artistes et des productions musicales à l’ère numérique. Vendredi 28 et samedi 29, concerts, débats et rencontres à Zurich. www.m4music.ch


Antonin Rousseau
«La gratuité de la musique fait grossir sa base de fans»


Fondateur et directeur depuis 2005 de l’agence de management et de booking Lokomotion, directeur et programmateur du festival Festi’neuch, Neuchâtel.

«Quand on aborde le sujet de la gratuité de la musique, même parmi les groupes qui ont un certain succès, il y en a qui se posent la question de ce modèle. Donner sa musique pour faire grossir sa base de fans est quelque chose de très actuel. Car le fait d’offrir sa musique fidélise des personnes qui seront ensuite les premières à acheter des billets de concert et des objets plus exclusifs. Il y a plusieurs groupes qui, à l’étranger, ont testé cette façon de faire, et cela commence à venir en Suisse.»


Christian Fighera
«Aider les structures qui œuvrent dans l’ombre»

Cofondateur et codirecteur depuis 2000 du label, agence de management et de booking Two Gentlemen, Lausanne.

«Les indépendants représentent au niveau mondial 30% du marché, mais comptent plus de 10 000 labels. Les 70% qui restent, c’est de la musique mainstream, formatée, protégée par des lobbys et entre les mains de trois grosses majors. Il faut choisir la cour dans laquelle on veut jouer, et la nôtre est passionnante. On est libres, mais il arrive néanmoins parfois qu’un de nos artistes finisse par rejoindre ces 70%. En Suisse, le secteur de la musique s’est professionnalisé et génère des emplois. Il commence dès lors à y avoir une prise de conscience de la nécessité d’aider les structures qui travaillent dans l’ombre des artistes.»


Olivier Ducret
«Les mentalités ont de la peine à évoluer»


Fondateur et directeur depuis 1989 du label et agence de booking Mental Groove, Genève.

«J’ai souvent affaire à des programmateurs qui proposent des microcachets aux artistes locaux parce qu’ils sont justement locaux. Même si un groupe est   confirmé et bénéficie d’une certaine reconnaissance au-delà de la scène nationale, sa rémunération semble souvent calculée sur la distance qui sépare le club du studio de répétition. Malgré certaines évidences, ce type de mentalité vis-à-vis de l’artiste local a de la peine à évoluer. Dans l’autre sens, revoir ses prétentions à la baisse pour participer à un événement médiatisé est un investissement pertinent en termes de promotion et d’image.»


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