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«L’Hebdo» a donné une voix aux banlieues françaises

Mis en ligne le 03.02.2017 à 05:58
TREMPLIN  Le Bondy Blog continue d’être un média à part entière, avec à sa tête la journaliste Nassira El Moaddem, et il est devenu une antenne de l’Ecole supérieure de journalisme de Lille (ESJ).

TREMPLIN Le Bondy Blog continue d’être un média à part entière, avec à sa tête la journaliste Nassira El Moaddem, et il est devenu une antenne de l’Ecole supérieure de journalisme de Lille (ESJ).

© Corentin Fohlen / Divergence



Sabine Pirolt

Récit. En 2005, alors que la France fait face aux émeutes dans les banlieues, notre magazine part s’établir durant trois mois au cœur d’une cité, dans le «9-3», pour décoder et relater les événements. Le Bondy Blog fut une expérience sans précédent.

Comprendre pourquoi la France en est arrivée là en cet automne 2005. Déchiffrer l’immense colère qui éclate et provoque alors un soulèvement dans les banlieues françaises où des milliers de voitures sont brûlées, où des bâtiments publics et commerciaux sont incendiés pour dire le ras-le-bol du chômage et de la discrimination.

Vivre et se réveiller au cœur d’une cité, jour après jour, semaine après semaine, durant trois mois. Et surtout donner la parole et une voix aux habitants de ces banlieues, tel était le projet du Bondy Blog lorsqu’il a été lancé par L’Hebdo, le 11 novembre 2005.

Le Vaudois Serge Michel, alors à la tête de la rubrique étrangère, part installer un blog à Bondy, où il connaît une famille, et écrit son premier post: «Pas de cravate pour Bondy». Il se démènera pour trouver un endroit où dormiront et travailleront les journalistes qui lui succéderont, et pour y installer une connexion internet. C’est finalement dans le petit local du RC Blanqui – le club de foot de la cité de Bondy sud – que L’Hebdo élira domicile.

Nous avons été quatorze journalistes à nous succéder. J’ai été la deuxième à me rendre à Bondy, pour prendre la succession de Serge Michel. Comme nous n’avions pas encore trouvé où nous établir, je logeais à l’hôtel, où vivaient beaucoup de rejetés de la vie, un endroit idéal pour comprendre la France «d’en bas». Le Bondy Blog fut une expérience extraordinaire. D’une part, nous étions seuls maîtres à bord et pouvions traiter tous les sujets, d’autre part, nous avions enfin la place que nous souhaitions. Un rêve lorsque l’on travaille dans un hebdomadaire.

De plus, les réactions et commentaires des lecteurs de Bondy et d’ailleurs ne se faisaient pas attendre. De quoi pimenter cet exercice de journalisme 2.0. Mais au-delà de ces considérations égoïstes, il y avait le bonheur de la rencontre avec des gens accueillants, généreux et contents que des journalistes leur offrent enfin la parole. Des gens que nous présentait notamment Mohamed Djeroudi, alors animateur de jeunesse à Bondy et président du RC Blanqui, ainsi que Radouane Berrokia, entraîneur au même club.

Tsunami de réactions 

Le Bondy Blog a remporté un succès phénoménal, un écho médiatique mondial et de multiples récompenses, dont le prix Jean Dumur et celui attribué par le groupe Ringier. En tout, la rédaction ainsi délocalisée a écrit près de 270 articles qui ont suscité pas moins de 1300 commentaires. Rédacteur en chef puis président du Bondy Blog durant dix ans, soit jusqu’en août 2016, Nordine Nabili, enseignant «presse écrite» à l’Université de Cergy-Pontoise, explique:

«Le Bondy Blog, qui continue d’exister, est l’ambassadeur de L’Hebdo en France. Aujourd’hui encore, il n’y a pas une semaine sans que je parle du magazine qui, voici plus de dix ans, a fait un pied de nez à toute la presse française en ouvrant une antenne du journal dans les banlieues.»

Alors professeur d’économie dans un lycée, Mohamed Hamidi est devenu rédacteur en chef du Bondy Blog après le départ de L’Hebdo à la mi-février 2016. A ses côtés, une petite équipe d’une dizaine de blogueurs et blogueuses du cru qu’il s’agissait de former. Aujourd’hui, devenu réalisateur et metteur en scène, il se souvient que les journalistes français se sont sentis «bêtes et jaloux» de ne pas avoir eu l’idée de lancer un tel média, eux qui vivent et travaillent à deux ou trois stations de RER de la banlieue.

«Par la suite, certains médias, comme Libération, ont tenté de faire la même chose, mais aucune initiative n’a tenu aussi longtemps que le Bondy Blog, un projet très fort qui répondait à un vide. Il y avait une espèce d’urgence.» Le réalisateur des films Né quelque part et La vache rappelle que c’était la première fois que l’on donnait la parole aux habitants de la banlieue de manière aussi «longue et fine».

Auparavant, les médias débarquaient lors de situations de crise, restaient quelques heures puis repartaient à Paris. Evidemment, à cette vitesse-là, impossible d’effectuer un travail en profondeur.

Cette démarche en immersion était d’autant plus innovante que «L’Hebdo est le premier média qui a fait d’Internet un support sérieux», comme le rappelle Florence Aubenas, journaliste au Monde qui s’est intéressée de près au Bondy Blog. Internet était un média encore nouveau dont la rédaction a fait usage de manière optimale.

Aujourd’hui rédacteur en chef du Monde Afrique, Serge Michel rappelle que le Bondy Blog était le premier pure player de France, soit une entreprise qui n’œuvre que sur Internet; il s’est lancé dix-huit mois avant Rue 89 et deux ans et demi ans avant Mediapart. «Cette expérience a montré ce que l’on peut faire avec une petite équipe de bons journalistes et l’impact que l’on peut avoir. Je trouve dommage que L’Hebdo n’en ait pas profité et tiré la substance de cette histoire.»

Septième de la rédaction à se rendre sur place, Alain Rebetez, aujourd’hui correspondant parlementaire à la RTS, parle du Bondy Blog comme de l’une de ses plus belles expériences journalistiques. «Nous avons été très inventifs et avons pratiqué un journalisme économique en logeant dans le local du RC Blanqui où les jeunes venaient passer leur temps, à cause de la connexion internet. Nous étions au cœur de leurs discussions. Et ça, c’était bouleversant.»

Un bémol? «Nous étions quand même embeded. Il y avait des sujets que l’on ne pouvait pas aborder.» Un exemple? «Le fait que nous étions tolérés par les dealers du quartier, à condition que l’on ne parle pas d’eux, je ne l’ai appris qu’a posteriori. Je me souviens juste que l’on m’avait dit: «De ce côté-là, c’est dangereux, ne va pas y mettre ton nez. La banlieue est un univers qui peut être extrêmement violent. Des débats et des questions qui nous paraissent normaux sont inacceptables dans certains milieux.»

Une place dans le paysage médiatique français

Avec du recul, Pierre Nebel, actuellement journaliste à la RTS, constate que les journalistes se sont concentrés sur une lecture sociale de la banlieue, dénonçant la discrimination et le racisme. «Nous n’avons presque pas parlé du problème de compatibilité des valeurs de certaines couches de la société musulmane des banlieues avec celles de la société occidentale. Il y avait déjà des éléments qui auraient pu nous mettre la puce à l’oreille sur le salafisme rampant.»

Aujourd’hui, plus de onze ans après sa création, le Bondy Blog – dont la rédactrice en chef est l’énergique Nassira El Moaddem – s’est fait sa place dans le paysage médiatique français. Il publie 600 articles par an, compte 20 000 abonnés sur Twitter, a produit 50 émissions de télévision du Bondy Blog Café diffusées sur France Ô et LCP et 30 émissions de radio publiées sur le site. En outre, pas moins d’une trentaine de jeunes blogueurs des banlieues sont devenus journalistes et travaillent, à plein temps, dans de grands médias français.

Une belle réussite. Comme celle de Dolly Buabua, une mère congolaise dont trois journalistes du Bondy Blog avaient parlé en 2005, alors qu’elle était sans papiers, à la rue avec ses trois enfants. Depuis, elle a fait du chemin, Dolly. Elle a déménagé à Lille, travaille comme auxiliaire de vie sociale et ses trois filles étudient. Ce que le Bondy Blog a changé dans sa vie?

«Il m’a aidé à m’ouvrir, à parler de ma situation, à aller voir des associations pour obtenir un titre de séjour. Mais il y a encore beaucoup de migrantes seules avec leurs enfants. Et les médias n’en parlent toujours pas trop…» 


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