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Bernard Crettaz : «Avec la mort de «L’Hebdo», c’est toute une communauté qui doit faire son deuil»

Mis en ligne le 03.02.2017 à 05:55

© Vincent



Isabelle Falconnier

Savoir mourir. Spécialiste des rituels mortuaires, le sociologue Bernard Crettaz raconte ce que le titre représentait pour lui et comment se fait, et se fera, le deuil d’un journal.

«Lorsque j’ai appris l’arrêt de L’Hebdo, j’ai eu plusieurs niveaux de réactions. J’ai pensé aux personnes licenciées qui devront se demander comment subsister, trouver un emploi, et au sentiment d’insécurité que les employés ressentent actuellement. J’ai ensuite ressenti cette fin comme le dernier épisode d’une série de morts qui s’abattent sur nous. Je déteste le mot de «paradigme», mais il y a une série de fins que nous recevons en pleine figure depuis quelques années.

Je n’ai jamais autant lu d’articles sur la mort de la Suisse qu’après le Brexit. On ne parle que de la mort possible de l’Europe. Et de la mort de l’Occident en tant qu’Occident. Je pense que nous vivons une période aussi importante que lorsque la fin de l’Empire romain a fait place au début du Moyen Age. C’est un basculement de la même importance. Cette série de morts est significative pour ma génération, qui a cru qu’un certain nombre de problèmes étaient résolus. La fin de L’Hebdo est la fin des espoirs de notre génération. Elle parle de nos fins à nous.

Je dois beaucoup à L’Hebdo. Ce média a été une mutation dans notre conscience, a permis de jeter un regard neuf sur une région, d’en faire une interprétation qui faisait éclater les frontières. Il a contribué à cette universalisation du local qui est si précieuse aujourd’hui, qui aide à sortir de l’esprit de clocher. L’Hebdo a symbolisé le passage de l’ancienne Romandie à la conscience neuve de la francophonie, à une nouvelle conscience de notre identité. Quand le monde est devenu consensuel, que la critique s’est tue, L’Hebdo a donné une lecture critique du monde et des choses sans pour autant se transformer en chapelle. Sa mort nous fait penser à notre propre mort. J’y pense, moi qui suis en train d’écrire un livre sur ma mort…

L’Hebdo, l’équipe de L’Hebdo, les lecteurs de L’Hebdo, la Suisse romande vivent un deuil comparable à la mort d’une personne. C’est un processus de deuil que vivent tant les lecteurs que la rédaction. Il faut imaginer des rites autour de cet événement. Il y a quelques années, j’ai reçu un appel d’une corporation des photographes. Ils se disaient catastrophés par la mort de leur métier et par l’arrivée de barbares sur l’internet qui leur volaient leur métier en s’improvisant photographes.

Nous avons mené un Café mortel ensemble au Café Romand, où ils ont pu exprimer leur tristesse et leur colère devant la fin de leur profession telle qu’ils la pratiquaient, du monde qui était le leur depuis des décennies. J’ai vu des photographes pleurer. Mais certains parlaient aussi du numérique comme d’une chance de renouvellement. C’était un bel échange, rempli de sens et d’émotions. Après le Café mortel, ils ont effectué un rite et brûlé de la pellicule et des appareils photos anciens sur la place Saint-François.

Un deuil comparable à la mort d’une personne

Quels rites pour L’Hebdo maintenant? Quels gestes feraient sens? Une cérémonie autour du papier sans doute, parce que la mort du magazine, pour moi et beaucoup de lecteurs, c’est la disparition de la culture de la plume et du papier. Un brunch et des portes ouvertes à la rédaction pour les lecteurs, comme la rédaction l’a proposé samedi dernier, est une excellente chose pour incarner les liens forts, affectifs, réels qui existent entre les lecteurs et une équipe de journalistes.

Les personnes en deuil se mettent automatiquement dans une bulle qui peut être plus ou moins ouverte ou fermée, et vivent trois éléments fondamentaux: la déchirure d’abord, la coupure, avec plus ou moins de violence. L’affect ensuite: certains pleurent, crient ou encaissent. Le troisième élément est l’exigence de la normalisation: la vie autour continue, il y a les enfants, les proches, les amis qui compatissent mais poursuivent leur propre vie.

Ensuite, la mort contamine, laisse des traces sur les lieux du crime. Il faudra décontaminer en quelque sorte les lieux, enlever au pont Bessières, lieu déjà chargé s’il en est, l’ombre chargée de la mort de L’Hebdo.

Dans ce processus de deuil, les lecteurs font office de proches, d’amis, de conjoint. Toutes les réactions sont et seront encore possibles: certains vont encourager, pleurer avec vous, ou relativiser, ou vous envahir, ou vous emmerder, ou fuir en courant. Au moment d’une mort, une communauté se forme autour du ou des survivants.

Cette communauté peut être éphémère, ou encombrante, ou aux instincts voyeurs, ou hypocrite aussi – le regard de L’Hebdo sur les choses devait agacer beaucoup de gens d’une part, et d’autre part les lecteurs ont en partie déserté les kiosques à journaux… Il faut assumer la solidarité mais ne pas se laisser coloniser. Il y a les agents normalisateurs, que sont les pasteurs ou les pompes funèbres dans un deuil de personne, qui sont dans le cas de L’Hebdo peut-être les ressources humaines ou les autres médias qui rendent compte de l’événement avec leur propre distance critique.

Nier l’inéluctable

Les rites de deuil consistent à trouver comment laisser partir le mort pour revenir à la vie. Dans un même temps, c’est normal que certains essaient de le ressusciter, par une pétition ou des projets qui tentent de contrer ou nier l’inéluctable. On s’en sort par le biais de deux éléments: il faudra du temps pour faire le deuil du magazine. Autant pour les équipes qui le concevaient chaque semaine que pour les lecteurs. Ces derniers ont le bon réflexe en vous écrivant des lettres de remerciements, d’au revoir, de reconnaissance. Mais vous ne pouvez pas vous occuper que des autres et pas de vous!

Le brunch de samedi a été comme un repas d’enterrement: c’est profond, indispensable, mais ensuite il y a la solitude du deuil, individuellement ou en groupe, puis enfin le récit du deuil et de l’avenir. Les moindres détails des jours de la mort entrent dans la mémoire. Il faut s’en souvenir. Vous devez faire le récit de cette mort, la chroniquer d’une manière ou d’une autre. Chaque détail peut prendre une signification éminente.

Vous organisez une fête entre vous pour marquer la sortie du dernier numéro, c’est tant mieux. Même si le mot «fête» sonne mal, il faut quelque chose de festif, de l’ordre de boustifailles mortuaires, de la vie dans la mort, de la joie même. Quant à ce dernier numéro, il fallait le faire, évidemment, mais il est très proche – il faut ensuite le temps du deuil. Ce numéro est comme un témoignage qu’on lit sur le cercueil. Il se fait forcément dans une sorte de précipitation.

C’est ensuite que commence vraiment le récit de la mort. Pourquoi pas un atelier de témoignages au Salon du livre et de la presse de Genève, où L’Hebdo a été si actif et présent? Je me souviens d’un Café mortel fantastique sur sa scène… Tous les lecteurs attendent ce numéro comme un point final. Mais ensuite on va se rendre compte, lentement, chacun de nous lecteurs, et vous journalistes ou graphistes, des manques, des trous, des espaces que l’absence de L’Hebdo crée. Et c’est là que se négocie le récit avec lequel on pourra vivre.

Ensuite, un nouveau magazine? Pourquoi pas? Le besoin de réparer autant que d’avancer est incommensurable. Il faut brûler une partie du passé mais en garder une autre part! Et puis faire du papier fou, créatif! Je pense enfin au livre de Claude Mauriac, Et comme l’espérance est violente, au titre tiré du poème d’Apollinaire Le pont Mirabeau: c’est la fin d’une aventure, certes, mais L’Hebdo nous lègue une chose unique, c’est un regard qui a su ne jamais être nostalgique. L’Hebdo a toujours eu la capacité de regarder vers l’avenir. C’est le moment de se souvenir de cette force.» 

 


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