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Les tourtereaux de «L’Hebdo»

Mis en ligne le 03.02.2017 à 05:56

DÉBUTS  Le 21 mars 1985, publication de la page de lancement des annonces «Contacts».

DÉBUTS Le 21 mars 1985, publication de la page de lancement des annonces «Contacts».

ANNONCE 14-12026  «C’est lui!» s’écrie une lectrice. C’était lui.

ANNONCE 14-12026 «C’est lui!» s’écrie une lectrice. C’était lui.

SOPHIE GRAF  Depuis dix ans, c’est elle l’ange gardien des petites annonces au secrétariat de Ringier Romandie.

SOPHIE GRAF Depuis dix ans, c’est elle l’ange gardien des petites annonces au secrétariat de Ringier Romandie.

  1. Les tourtereaux de «L’Hebdo»

    DÉBUTS Le 21 mars 1985, publication de la page de lancement des annonces «Contacts».  © Hebdo
  2. Les tourtereaux de «L’Hebdo»

    ANNONCE 14-12026 «C’est lui!» s’écrie une lectrice. C’était lui.  © Hebdo
  3. Les tourtereaux de «L’Hebdo»

    SOPHIE GRAF Depuis dix ans, c’est elle l’ange gardien des petites annonces au secrétariat de Ringier Romandie. © Lea Kloos

Anna Lietti Histoire des mœurs. Dès 1985, avec la page Contacts, un vent frais a soufflé sur les annonces dites «matrimoniales» en Suisse romande. Récits et révélations de coulisses. Cinq ans...

Anna Lietti

Histoire des mœurs. Dès 1985, avec la page Contacts, un vent frais a soufflé sur les annonces dites «matrimoniales» en Suisse romande. Récits et révélations de coulisses.

Cinq ans plus tard, elle conserve encore l’annonce, pliée dans son porte­feuille. No 14-12026. «Quand je l’ai lue, je me suis dit: c’est lui. Je ne sais pas trop pourquoi d’ailleurs, vu que le texte n’était pas franchement original…» Il proteste, mi-figue, mi-sérieux: «Comment, pas original? Le début, c’était assez audacieux, tout de même…»

Voici l’annonce: «Coup de foudre! Amour-passion-fusion… un mythe? Artiste et enseignant; libre, tendre, attentionné, svelte, soigné, NF, 60 ans, 170 cm. J’ai envie de croire à l’âme sœur, non conformiste, mélomane classique, fine, féminine, franche et positive, amoureuse aussi de la nature (montagne, mer), des voyages, ou simplement de moments de partage au coin du feu. Photo indispensable. Merci.»

Donc, elle a su. Mais attendez, ce n’était que la confirmation de sa première «intuition forte»: «Après quelques expériences décevantes et pénibles sur les sites de rencontre, je me suis dit: j’arrête tout, et si je dois rencontrer quelqu’un, ce sera par L’Hebdo.»

Elle a su, l’adorable lectrice, comme dans un film américain. Et moi, je bois du petit-lait. Dérogeant à toutes les règles de la déontologie journalistique, je ne peux pas m’empêcher de lui dire: «Vous savez, ces annonces Contacts de L’Hebdo, c’est moi qui en ai eu l’idée. Et rédigé, en 1985, la page qui les lançait.» Oui, oui, vous avez bien compris, votre bon Dieu, c’est moi. La puissance de la presse, c’est quelque chose, hein?

Pour nos deux héros, tout s’est donc passé comme au cinéma. Suspense compris: après avoir répondu à son annonce, elle a dû supporter un silence radio de trois interminables semaines. «Ma conviction n’était pas ébranlée, mais je me disais: c’est incroyable, il n’a pas compris que c’est moi!»

Eh bien non, lui, il n’a pas compris tout de suite: il avait reçu vingt-cinq réponses, bu des cafés sans suite avec deux ou trois aspirantes au bonheur. «J’avais besoin d’un peu de temps, dit-il, il a fallu que je la rencontre pour savoir.» Et elle, du tac au tac: «C’est la peur de la réussite!»

La suite, c’est comme au cinéma, on vous dit. «Comme dans le rêve que j’avais et dont je n’imaginais pas qu’il puisse se concrétiser», dit-elle. Ils vivent aujourd’hui dans une belle maison avec vue sur le lac, où ils reçoivent leurs petits-enfants, fruit de leurs vies d’avant. Musique.

«Pas idiote, pas sectaire, pas banale»

Un journal, c’est fait pour créer du lien. Quelle plus jolie métaphore que les tourtereaux de L’Hebdo pour dire ce sentiment d’appartenir à une communauté? Bon, je ne dis pas que le lancement d’une page Contacts n’a pas suscité quelques regards désapprobateurs au sein même de la rédaction: en cette époque lointaine, la petite annonce autrefois dite «matrimoniale» traîne encore une réputation entre le honteux et le ringard.

Les choses sont cependant en train de changer, grâce notamment au Nouvel Observateur, pionnier de la petite annonce bobo. Dans nos pages comme dans les leurs, l’âme sœur a ce quelque chose qui fait la distinction: «Pas idiote, pas sectaire, pas banale…»

21 mars 1985, lancement: «C’est l’printemps, et quelque chose, un petit rien, vous préoccupe…» écrivions-nous, nous efforçant, avec toute notre candeur juvénile, de donner le ton – de l’humour, du style. Ah, le style! On peut dire que vous vous êtes lâchés, chers lecteurs-annonceurs. «Regard île où je me noie. Y sois belle quoi. Cœur qui encore y croit…» A quand le cercle poétique?

La suite a montré qu’il n’y avait pas, derrière ces envolées littéraires, que de blanches colombes et des aspirants amoureux transis. J’ai connu un serial tombeur – très menteur – qui recrutait via L’Hebdo. Sophie Graf, responsable des annonces au secrétariat depuis dix ans, a dû faire preuve de vigilance pour garantir la bonne tenue des pages. «Les plans partouze, ça ne passe pas. Ni des grossièretés du genre «Cherche femme avec gros clitoris». C’est peut-être arbitraire, mais j’ai téléphoné au monsieur pour lui dire que je rayais la phrase.»

Oui, chers adeptes de la page Contacts, Sophie est votre ange gardien. Et depuis que les annonces paraissent aussi sur le site web du journal, elle a même un meilleur contrôle sur elles, puisqu’elle peut lire le contenu des réponses, autrefois envoyées au secrétariat dans une enveloppe fermée.

Ainsi, il y a quelques mois, en bloquant des messages en provenance de Côte d’Ivoire, elle a sauvé une dame piégée dans une arnaque qui rappelait furieusement le roman de Nadine Richon Crois-moi, je mens.

Ce que Sophie ne songerait pas à faire aujourd’hui, c’est de recaler les annonces de recherche de personnes du même sexe. Nous devons à la vérité de dire que pendant les toutes premières années, cette censure eut lieu, à L’Hebdo comme ailleurs. Qui l’avait décidée? Personne en particulier. Je ne me souviens pas d’une seule discussion là-dessus. «C’était la mentalité de l’époque, tout le monde trouvait ça normal», se souvient Antoine Duplan, chargé, un temps, d’ouvrir le courrier.


Disons qu’en cette circonstance, l’esprit d’ouverture de L’Hebdo s’est arrêté aux limites convenues.


Dès leur lancement, en 1985, les annonces Contacts ont cartonné. Dans les glorieuses années 1990, elles occupaient deux ou trois pages du journal. La multiplication des sites de rencontre sur le web a marqué leur déclin. Ces derniers temps, les bonnes semaines en totalisaient sept ou huit. Chacun sait pourtant que les voyous et les menteurs sont bien plus nombreux sur la Toile, et que ce n’est pas un robot qui va leur boucler le caquet.

Les annonces qui marchent le mieux, Sophie? «Clairement celles des femmes mariées qui cherchent à améliorer l’ordinaire.» Très demandées parce que minoritaires. Les hommes «pas libres» sont plus nombreux, mais ils font un flop. De manière générale, ici comme ailleurs, l’agaçant constat perdure: trop de femmes qui cherchent des histoires d’amour pour trop d’hommes qui cherchent des plans cul.

Notez, celle-là, on ne sait pas trop ce qu’elle cherchait: «Avec mon regard assidu de lectrice assoiffée de vertu, avec ma satiété des plaisirs qui fait les autres femmes pâlir, moi je traque la superficialité masculine […] machos associés votre règne est achevé.» Devinez quoi? Elle n’a pas reçu une avalanche de réponses.

Combien sont-ils?

«Mon épouse et moi nous sommes rencontrés grâce aux annonces de L’Hebdo, il y a déjà trente et un ans. Cette disparition n’en est donc que plus sensible pour nous», nous écrit un des innombrables lecteurs qui se sont manifestés ces derniers jours. C’est le mariage hebdoporté d’une amie à elle qui avait nourri l’intuition de l’heureuse élue de l’annonce No 14-12026.

Combien sont-ils, les tourtereaux de L’Hebdo? Nous aimons à les imaginer innombrables mais nous n’en savons rien. Aussi parce que, on a beau être en 2016, les gens n’avouent pas volontiers qu’ils se sont connus par ce biais.

J’ai un couple d’amis qui doivent leur rencontre à la page Contacts. Mais j’ai l’interdiction formelle d’en parler dans le journal.

Il faut ajouter que si l’on parle des amoureux de L’Hebdo, il n’y a pas que les petites annonces: il y a ceux qui se sont rencontrés durant un voyage de lecteurs, ou à la rédaction. Tenez, Julie (Zaugg) et Clément (Bürge), un couple «100% Hebdo». Quand ils ont commencé à s’échanger des ondes positives et plus si entente, elle était journaliste à la rubrique suisse et lui stagiaire issu du vivier blogtrotters. «Nous étions assis l’un à côté de l’autre. On parlait beaucoup, puis on a fait des articles ensemble…»

Il l’a retrouvée à Londres, où elle est partie comme correspondante. Puis elle l’a suivi à New York, où il est allé en formation. Depuis, ils n’ont cessé de réaliser pour L’Hebdo leurs reportages au long cours. «Nos projets les plus ambitieux, c’est ce journal qui nous a permis de les réaliser», dit Clément. «On vit des moments si forts, dans ce métier, ajoute Julie. C’est beau de les partager avec celui qu’on aime. Travailler ensemble, ça permet de mieux se connaître.»

Je n’ai pas résisté à l’envie de demander une photo à Julie et Clément (ci-dessous): les voici à Hong Kong, où ils ont posé leurs valises en 2015.



Pour revenir à notre sujet de départ: «Il y a longtemps que j’hésite à écrire une annonce, c’est le dernier moment…» Dans les jours qui ont suivi la nouvelle de la mort du journal, le nombre d’enveloppes arrivées au secrétariat a connu une flambée. Voici la dernière récolte de Sophie. Elle promet de gérer les réponses avec diligence. 

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