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Hélène B. et Zep In love

Par Isabelle Falconnier - Mis en ligne le 12.11.2009 à 11:13

Les deux dessinateurs genevois sont devenus les sexologues préférés des Romands. A quoi ressemble leur couple? Entre «Happy Sex» de Monsieur et «Love» de Madame, confidences.

Ils se sont rencontrés il y a dix ans, se sont plu, se sont mariés et ont fait deux beaux enfants. Le couple star de la bande dessinée romande, Philippe Chappuis, alias Zep en hommage à Led Zeppelin, et la piquante Hélène Bruller, alias Cette-salope-d’Hélène-Bruller en hommage à son excellent Hélène Bruller est une vraie salope, passent désormais, forts de leurs livres écrits séparément (Je veux le prince charmant ou Love pour elle, le 18 novembre, Découpé en tranches ou Happy Sex pour lui) ou ensemble (Le guide du zizi sexuel) pour les spécialistes universels de la sexologie et du couple. Les cordonniers sont-ils les plus mal chaussés? A cette question taraudante, ils répondent en chœur «oui». Elle, visage d’ange et langue de vipère, parle tout le temps, finissant à sa place les phrases de son homme, taiseux impassible qui la laisse faire en souriant béatement. Avec le fracas de deux ego d’artistes, ils s’aiment. Sans aucune recette à partager.

De leur rencontre

Hélène Bruller Lorsqu’il m’a vue, c’était pour lui un choc thermique, nucléaire. Zep pensait qu’une femme intelligente ne pouvait être qu’un gros boudin vieux et moche. Une bonne leçon.

Zep C’est vrai, honte à moi, je pensais qu’une femme qui écrivait pour la Bibliothèque rose ne pouvait être qu’Enid Blyton ou une autre vieille dame de 80 ans... (Sous le nom de Shirley Anguerrand, Hélène a signé les adaptations de Titeuf pour la Bibliothèque rose, ndlr.)

De leurs derniers livres, «Love» et «Happy Sex»

Zep J’ai lu Love il y a quelques jours dans le TGV. Je riais tout seul, ce qui faisait se retourner tout le monde. Mais c’est bon signe: souvent je me marre mais sans rire vraiment. Là, c’est d’autant plus drôle pour moi que je connais les personnages, puisque ce sont nos amis et connaissances. Elle a écrit des dialogues superdrôles, et j’adore son côté supermégagrossier: personne ne dit autant «merde» qu’un personnage d’Hélène. Et son dessin, qui n’est pas du tout académique, a une personnalité très forte.

Hélène Bruller Mais j’en prends autant dans la gueule comme personnage que les autres dans mon livre! Moi, j’ai été très surprise par Happy Sex. Quand Zep m’a dit qu’il avait envie de faire un bouquin «sur le cul», j’ai compris «livre de cul» et je me suis rétractée comme une huître: il allait faire un livre de vieux dégueulasse avec vue sur les jolis petits culs fermes, et celui d’Enid Blyton qui pendouille à côté... Je n’avais pas envie de devoir assumer le côté vieux saligaud de Zep. Ni d’en prendre plein la tronche, et qu’il donne aux autres ce qui de notre monde était resté intime, ses fantasmes. Comme d’habitude il n’en a pas tenu compte. Mais le résultat n’est pas du tout ce que je craignais. Happy Sex est génial! Il a trouvé une manière nouvelle de raconter la sexualité: il y a des bites, des gros plans, des culs, c’est sexuel mais en même temps accessible à tout le monde. Il a relié deux mondes: celui des voyeurs et celui des gens qui ont une sexualité normale, sans artifice. Happy Sex n’est ni du porno, ni de l’intimiste, mais le chaînon manquant entre les deux. C’est révolutionnaire!

De leur admiration mutuelle

Hélène Bruller J’ai beaucoup d’admiration pour Zep. C’est nécessaire. Ça ne marcherait pas entre nous sans cela.

Zep On ne se supporterait pas sinon. On accepte beaucoup de choses parce qu’on a de l’admiration l’un pour l’autre. Ce n’est pas que l’on se considère soi-même, ou l’autre, comme un génie. Je n’ai pas l’impression de vivre avec Léonard de Vinci – excuse-moi ma chérie. Mais on comprend que quelque chose d’important se passe à ce moment-là, que c’est normal que l’autre soit insupportable.

De Zep et d’Hélène sexologues

Zep Depuis le Zizi sexuel, lecteurs et journalistes nous parlent comme si nous étions des spécialistes du sexe ou de la conjugalité. Ce n’est sans doute pas justifié, mais c’est propre à la bande dessinée d’humour. Rire de soi, c’est la première manière de se remettre en question. Les auteurs de bandes dessinées que nous sommes déclenchent cela. En nous lisant, les couples commencent souvent à parler de choses taboues que le rire permet d’aborder. Mais dès qu’ils nous posent des questions sérieuses, alors on ne répond plus aux attentes. Là, il faut aller voir un thérapeute de couple. En plus, si je peux parler des heures du papier ou des crayons que j’utilise, ce que j’ai à dire sur le couple ou le sexe, je le dis dans mes albums... Heureusement, Hélène adore ça!

Hélène Bruller J’adore ça, c’est vrai, mais je ne me prends pas pour une spécialiste. Les gens confondent connaissance et sens de l’observation: avoir une connaissance d’un sujet, c’est faire la synthèse des recherches sur le thème, de l’analyse. Nous avons une culture privée et totalement aléatoire de ces sujets. Je raconte mes histoires de cœur et de cul et j’ai l’impression que c’est très intéressant. C’est un point de départ sincère et égocentrique. Le seul chemin qui me relie aux autres, comme Zep, c’est la sincérité. Nous parlons des sujets que nous connaissons et aimons. Nous donnons l’air de connaître l’humain parce que nous transpirons de l’humain dans notre travail. C’est d’ailleurs la seule recette du succès de Titeuf, cette sincérité, et la raison qui fait que toutes les tentatives de copies de Titeuf n’aient pas marché!

De l’amour

Zep C’est le plus important – l’amour et le sexe. C’est le moteur. C’est infini comme truc. Des guerres se déclarent à cause de ça.

Hélène Bruller Nous n’existons, je n’existe que par cela. La clé, c’est de parler d’amour. Il régit tout.

Du dialogue sur l’amour entre eux

Hélène Bruller Ce sont ceux qui en parlent le plus qui le font le moins, le vieux truc! (Elle hurle de rire.) Nous sommes incapables de communiquer entre nous là-dessus. Nous n’avons aucun sujet tabou, nous nous marrons bien quels que soient les sujets. Mais quand nous nous retrouvons en tant qu’êtres humains, non plus dessinateurs, et que nous parlons de notre réalité amoureuse, nous sommes supermaladroits. On est les champions de la mauvaise communication! On arrive à se dire qu’il faut racheter des pâtes et du jus d’orange, ce qui n’est déjà pas mal. Nous avons deux mondes imaginaires énormes, chacun de notre côté, qui nous ont gênés lorsque nous étions enfants parfois, dont nous avons souffert, mais qui nous ont aussi propulsés de manière très forte. Nous nous sommes construits avec une puissance phénoménale. J’adore son monde, je le comprends, je m’en sens complice, mais à l’instant où l’on doit faire ensemble en tant qu’humains traditionnels, nos deux mondes interfèrent mal. Je ne veux pas modifier le mien pour arriver à mixer avec le sien, et lui non plus! Nous sommes deux boules de puissance et le pont entre les deux n’est pas facile à construire. Là, on veut bien l’aide d’un spécialiste!

Zep Disons que l’on comprend l’univers de l’autre, mais en évoluant de manière assez solitaire. C’est comme écrire des chansons d’amour: ça donne un pouvoir qui nous dépasse complètement. Comme Cabrel: il a écrit les plus belles chansons d’amour, mais quand tu le vois, il est tout timide, l’air de rien. C’est un pouvoir qui nous dépasse, ou une hypersensibilité enfantine que nous aurions gardée. D’ailleurs nous sommes allés chez une thérapeute de couple, mais ça n’a servi à rien, nous étions comme en interview, à faire notre cinéma!

De l’enfance en eux

Hélène Bruller C’est vrai, on a gardé un truc de l’enfance très puéril. Il y a un stade de l’enfance ou l’on est convaincu d’avoir des superpouvoirs, où l’on croit qu’il suffit de désirer très fort quelque chose pour que ça ait lieu. Zep et moi, on est restés à ce stade.

Zep Nous avons appris à faire les malins. Comme nous devons souvent répondre à des questions, nous ne sommes pas perdus en tant qu’auteurs. Je peux parler de mon métier, même de sexologie, j’ai appris à me débrouiller. Mais objectivement, je me sens plus proche de Titeuf que d’un sexologue: le monde est étrange et bizarre, les gens me font envie et me font peur, et je n’ai rien d’autre à dire. Contrairement à Hélène qui a des avis sur tout!

De leur couple

Hélène Bruller Notre couple ne ressemble à rien! Mais il est magique! Nous sommes comme deux planètes avec un gouvernement bien installé sur chacune, et il ne faut pas que l’autre essaie de prendre le dessus sinon ça tourne vite à la guerre nucléaire. Mais on a beau tenter de se détruire, nous sommes toujours ensemble et amoureux. C’est pour cela qu’il nous est impossible de vivre avec une personne qui n’a pas cette pulsion, cette force – elle se ferait dévorer. Zep, je le vois comme un animal intéressant pour moi. En tant qu’homme et en tant que créateur.

Zep Je ressens du désir pour Hélène. C’est simple. Mais nous sommes deux personnes très réactives à ce qui ne va pas. Si on blesse l’autre, il le prend de suite comme une déclaration de guerre. On a moins de simplicité que d’autres couples. Nos amis sont beaucoup plus dans le consensus, le dialogue. Entre nous, c’est plus sauvage. Si je dois dire un truc de type qui se la joue habitué des plateaux TV: l’amour, c’est la manière dont on s’abandonne à l’autre. Nous ne savons pas trop faire cela. Autour de nous, les couples arrivent mieux à s’abandonner à l’autre. Ils n’ont pas peur de baisser la garde. Si nous n’étions pas des créateurs, si nos livres n’avaient pas marché, peut-être que nous aurions appris. Mais nous valorisons notre vie. Donc nous ne lâchons pas ce qui nous a fait arriver jusque-là.

De leur position sexuelle préférée

(A ce moment, leur fille Justine, 3 ans, se met à hurler derrière la porte. Diversion savamment programmée par ses parents.)

De Hélène Bruller qui parle beaucoup

Zep Hélène parle les trois quarts du temps, moi ce qui reste. C’est pour cela que nous faisons peu d’interviews ensemble. C’est pareil dans la vie. Ça me permet de penser à autre chose. Mais j’adore l’écouter! On est une caricature de couple franco-suisse: je parle si on me demande quelque chose. Elle est dans cette croyance que celui qui a la parole a le pouvoir. Je suis assez bavard en fait, mais pas avec Hélène. Dès le début, je savais que le dialogue entre nous serait difficile. La première fois que je l’ai rencontrée, elle n’a parlé que d’elle pendant une heure, sans me poser la moindre question. C’était bizarre, mais ça n’a rien empêché.

De ce qui les a séduits

Hélène Bruller On est de la même planète. La manière dont les autres couples se retrouvent, se parlent, communiquent, se disent: «Chéri, nous avons un problème, parlons-en ce soir», c’est chiant. Je suis une vraie psychopathe. Je m’ennuie si je ne vis pas avec un extraterrestre comme Zep. Avec Zep, il se passe des choses, il y a du suspense, de l’action. La vie avec lui est un bon film. J’ai besoin de vivre comme une héroïne de BD. Je ne peux pas vivre une histoire si elle n’est pas digne de mon imaginaire.

Zep On s’est trouvés. Avec Hélène, j’ai trouvé quelqu’un que j’ai reconnu.

Des hommes qui viennent de Mars, des femmes qui viennent de Vénus

Zep J’ai un scoop: les hommes mangent des Mars, les femmes n’aiment pas l’anus. (Il se croit dans une BD de Titeuf.) Ce qui m’intéresse, ce sont les malentendus amoureux, pas les généralités. Les clichés sont souvent faux. Je suis certain qu’il y a beaucoup de femmes qui ont envie de sexe tout le temps, mariées à des mecs qui se disent le soir trop fatigués pour faire l’amour.

Hélène Bruller Présente-les moi!

Du genre d’amoureux qu’ils sont

Hélène Bruller Je suis une amoureuse folle. Pathologique. N’importe quel mot extrême. Dans la même journée, je peux l’aimer follement, passionnément, et le haïr, le rejeter. Mais je suis très affectueuse. Zep, c’est mon gris-gris, mon grou-grou (grognements amoureux).

Zep Moi, je suis romantique suisse. Je suis du genre qui dit: «Mon amour, passons notre vie ensemble, mais donnons-nous peut-être d’abord deux semaines pour y réfléchir, et lançons un référendum.»

De la manière dont ils déteignent l’un sur l’autre

Zep Hélène m’a appris la mauvaise foi. Je ne connaissais pas cette chose avant.

Hélène Bruller J’ai absorbé toutes ses qualités et lui tous mes défauts! Non, en fait, il est très cool, je n’ai même pas eu besoin de le décoincer. Il n’y a qu’une seule chose étrange chez lui, c’est qu’on lui a greffé une horloge dans le cerveau. On a passé quinze jours au Seychelles, sans montre, sans réveil – à la minute près, il savait toujours quelle heure il était!


REPÈRES

1967 Naissance de Philippe Chappuis à Genève.
1968 Naissance d’Hélène Bruller à Paris.
1993 Naissance de Titeuf (lui).
1998 Lancement de Tchô! (lui).
2000 Même pô mal, première adaptation de Titeuf en Bibliothèque rose (elle). Rencontre.
2001 Le guide du zizi sexuel (ensemble).
2002 Les autres filles (elle).
2003 Les minijusticiers (ensemble).
2004 Je veux le prince charmant (elle).
2008 Hélène Bruller est une vraie salope (elle).
2009 Le zizi sexuel, l’expo, à Genève (ensemble).
2009 Happy Sex (lui), Love (elle).

Livres
Love






Tags: Hélène Bruller, Zep, Happy Sex,

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