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Chine
Henry Kissinger : «Un sentiment de supériorité»

Par Gregor Peter Schmitz, Bernhard Zahnd - Mis en ligne le 06.07.2011 à 13:27

Ancien secrétaire d’Etat américain, Henry Kissinger évoque ses rencontres avec Mao, l’avenir du Parti communiste chinois et la rivalité entre Pékin et Washington.

Le Parti communiste chinois (PCC) mérite-t-il encore son nom? La Chine, à laquelle vous venez de consacrer un ouvrage, reste-t-elle un Etat communiste?

Il l’est surtout dans la mesure où l’Etat règle l’économie, la répartition des revenus et détient un monopole sur tous les aspects de la vie intellectuelle. Avec les réformes de Jiang Zemin, il a tenté d’élargir les fondements doctrinaux du Parti. Mais la Chine reste communiste puisque le Parti garde le monopole du pouvoir.

Vous rappelez-vous quand vous avez perçu le PCC comme un mouvement historique?

Dans les années 1960, j’estimais la Chine et le PCC plus dynamiques et idéologiquement plus périlleux que l’Union soviétique – qui, à vrai dire, était stratégiquement plus dangereuse.

Mais cela ne vous a pas empêchés, avec le président Nixon, de rétablir les relations avec Pékin en 1973.

La Grande-Bretagne et la France l’avaient déjà fait. Nous avions toujours soigné nos relations avec les satellites européens de l’URSS. Et surtout, en allant à Pékin, nous voulions nous assurer qu’il n’y aurait pas d’alliance contre nous entre la Chine et l’Union soviétique.

Vous étiez déjà documenté à l’époque. Selon les historiens, le Grand Bond en avant de Mao avait causé jusqu’à 45 millions de victimes chinoises.

La souffrance et la famine étaient connues quand nous sommes partis pour Pékin, mais pas dans toute leur horreur. Toutefois, nous traitions la Chine comme un Etat. Tous nos alliés européens et le Japon ont salué notre démarche. Notre propos était la promotion de la paix. L’alternative eût été de n’entretenir aucun contact avec la Chine. Ce n’était pas une option.

Pensez-vous que le PCC, qui a eu 90 ans le 1er juillet, dirigera encore la Chine dans 90 ans?

Pour cela, il doit élargir sa base, ce qu’il est en train de faire, car il existe d’autres forces en Chine. Mais la question est de savoir si, avec le temps, les dirigeants du Parti autoriseront d’autres partis. Je suis convaincu que le PCC conservera un noyau idéologique mais il ne devrait plus jouer un rôle essentiel.

On pourrait voir votre rapprochement avec Pékin comme le début d’un processus qui affaiblit l’Amérique et renforce la Chine. Les échanges se soldent pour vous par un déficit commercial gigantesque et la Chine détient plus de 1000 milliards en bons du Trésor américains.

Lorsque nous avons entamé des entretiens, il était inimaginable que la Chine pût devenir un rival économique des Etats-Unis. Toutefois, le déséquilibre financier n’a pas été engendré par le rapprochement mais par une politique américaine malheureuse.

Ce déséquilibre inquiète la secrétaire d’Etat Hillary Clinton. Elle s’est demandé comment on doit s’adresser à un banquier à qui on doit beaucoup d’argent.

Les rapports avec le banquier deviennent tendus quand on lui doit une somme raisonnable. Dans le cas qui nous occupe, si les Chinois voulaient faire valoir leur position de créanciers contre les Etats-Unis et liquider d’un coup leurs réserves de dollars, ils dévalueraient certes le cours du dollar mais, en même temps, leurs propres réserves de devises. Ils n’ont donc pas barre sur nous comme on le dit si souvent.

Hillary Clinton voit aussi la réaction chinoise au printemps arabe d’un oeil critique…

Je suis ami avec Hillary Clinton. Tactiquement et psychologiquement, elle a tort: on ne donne pas des cours d’histoire à un pays qui a 4000 ans d’histoire. Cela dit, il reste vrai que les possibles développements du printemps arabe inquiètent les dirigeants de Pékin.

Que se passerait-il si des troubles sociaux éclataient en Chine et que le pouvoir les matait comme en 1989 à Tianan men?

La position américaine a toujours été claire: nous rejetons tout recours à la violence par des gouvernements contre leur peuple. Ce principe est intangible. Mais il faut, dans chaque cas particulier, mettre ses conséquences en accord avec des réflexions de politique étrangère.

La marge de manœuvre est large.

Quand les critères de droit humanitaire sont en cause, nous devons nous engager. Mais nous devons alors être conscients qu’il y a un prix à payer.

Au début de sa présidence, Barack Obama a cherché un rapprochement avec Pékin. Mais les disputes se multiplient: à la conférence sur le climat de Copenhague, dans le débat sur la monnaie chinoise…

Les Chinois veulent vraiment améliorer leurs relations. Mais ni eux ni les Américains n’ont trouvé un langage commun, ce qui résulte aussi de questions culturelles. Les Américains voient la politique étrangère comme une série de problèmes à résoudre pragmatiquement. Dans l’histoire américaine, après tout, chaque problème a fini par être résolu.

Les Chinois voient les choses autrement?

Pour eux, la politique est une longue série d’événements liés entre eux. C’est pourquoi le débat sur le cours de change du yuan est aussi compliqué. Nous autres Américains ne voulons évoquer que le problème concret: le cours du yuan doit grimper. Mais les Chinois voient la chose comme partie intégrante de leurs relations avec les Etats-Unis: ils veulent une contrepartie.

Le pouvoir chinois pense-t-il ramener le pays à son ancienne grandeur?

De nos jours, on désigne souvent la Chine comme un «pouvoir émergent». Mais les Chinois ne voient pas du tout les choses comme ça. Pendant dix-huit des vingt dernières années, le produit intérieur brut de la Chine a été le plus grand du monde.

Si bien que la Chine a développé un sentiment de supériorité. Pékin voit les cent cinquante années précédentes comme une exception, une période d’humiliation et d’infamie.

Vous êtes allé en Chine plus de 70 fois et y avez rencontré tous les dirigeants importants des quarante dernières années. Mais avez-vous jamais parlé avec le Chinois de la rue, peut-être avec des opposants?

Lors de mes visites en Chine, comme ailleurs, je m’efforce toujours de rencontrer aussi des intellectuels.

Ceux-ci voient-ils l’évolution de la Chine comme leurs dirigeants?

D’après mes expériences, ils ne jugent pas les développements très différemment.

Vous aviez rencontré plusieurs fois le dictateur Mao Zedong. Que dirait-il de la Chine d’aujourd’hui?

Mao était plus intéressé par sa représentation de la pureté idéologique de la Chine qu’à son développement. Lors de nosentretiens, il n’a jamais voulu parler de coopération économique avec l’Occident. Je suppose que la Chine actuelle lui apparaîtrait matérialiste. Les yuppies de Shanghai et de Pékin ne lui plairaient pas, c’est sûr.

La pureté, est-ce vraiment une notion que vous liez à Mao?

Il a défini la pureté d’une manière différente que l’Occident. Je trouve moi aussi qu’il s’est comporté de manière effrayante avec son peuple. Mais beaucoup de Chinois apprécient qu’il ait tenu sa promesse de réunir le peuple chinois.

Les Chinois pensent-ils que Mao a eu des visions raisonnables mais que, parfois, ses actes ont dépassé le but fixé?

La génération précédente considérait la Révolution culturelle de Mao comme un désastre inimaginable. Tout comme moi. Mais il existe justement en Chine, aujourd’hui, des gens qui accordent du mérite à sa politique, même s’il est allé trop loin.

Les sociétés américaines qui ont investi en Chine dénoncent les vols massifs de production par Pékin, des représentants de Washington se plaignent du néocapitalisme chinois en Afrique. Comment fait-on pour aborder ces thèmes avec des interlocuteurs si susceptibles?

Pour ce qui est de la protection des produits, il en va d’intérêts nationaux que l’on est en droit de défendre ouvertement. La politique africaine s’avère plus épineuse: en parler, c’était jusqu’à présent s’ingérer dans les affaires intérieures. J’ai l’impression que l’on peut obtenir davantage de la Chine en se concentrant sur ce qui nous unit plutôt que sur ce qui nous divise.

Quand la Chine s’intéresse à d’autres pays, il s’agit toujours de matières premières ou d’intérêts économiques. Le pays semble avoir peu d’ambition de convertir le monde à son idéologie.

Nous autres Américains croyons que tout le monde peut devenir Américain. Les Chinois aussi considèrent leurs valeurs comme universelles. Mais ils sont également convaincus que l’on ne peut être Chinois que par la naissance.

© DER SPIEGEL TRADUCTION ET ADAPTATION GIAN POZZY


Profil

Henry Kissinger

Né en 1923 en Allemagne. Juif, il fuit le nazisme. Etudes à Harvard. Diplomate, Prix Nobel de la Paix 1973. Secrétaire d’Etat (1973-1977) sous Nixon puis Ford. Auteur de nombreux livres, dont On China en 2011 (Penguin Press, 608 p.)




Tags: Chine, Henry Kissinger, Mao,

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