TRANSPORT
Hermès à bicyclette

Par Clément Bürge - Mis en ligne le 19.07.2012 à 12:14

Reportage. Entre voitures, bus et scooters, le coursier à vélo se faufile dans les rues des villes de Suisse romande pour délivrer ses colis. Portrait d’un boulot qui est devenu en vogue depuis une dizaine d’années.

Ce jour-là, le pantalon est fourré dans la chaussette. La casquette est vissée sur le front. L’uniforme est bien ajusté. Mario est prêt à affronter la jungle urbaine, à esquiver les prédateurs motorisés et autres obstacles piétonniers pour délivrer ses colis, à temps et à l’heure. La performance de la journée est capitale, elle déterminera sa paie mensuelle. Le Bernois d’origine touche une part de 51% sur le prix de sa course, qui peut aller jusqu’à 36 francs lors de grands trajets, entre Genève ville et Meyrin par exemple. En moyenne, il perçoit entre 4000 et 5000 francs par mois. «Au début, nous ne gagnons pas grand-chose. Le pourcentage sur la course est moins élevé et nous nous perdons plus facilement, explique-t-il. De plus, tous les coursiers sont en compétition, celui qui fait le plus de livraisons empoche le plus.» Pour Mario, qui le soir devient framebuilder, ou fabricant de cadres de vélo, son job est plus qu’un job, il tourne à la passion, à l’obsession. 


Décimés par la crise. Aujourd’hui, chaque ville de Suisse romande héberge au moins une société de coursiers à vélo, employant entre 15 et 30 personnes. Porté par la vague écolo, le secteur a connu un boom au milieu des années 2000. Depuis, il s’est stabilisé. «La crise financière a décimé les coursiers à vélo de Londres, qui étaient pour la plupart embauchés par les banques. Notre activité est totalement collée à l’économie», précise Mario, qui a quitté la capitale anglaise pour Genève. En Suisse, les sociétés de négoce, les banques, les institutions internationales et les horlogers sont les clients rois de ces livreurs, transportant la plupart du temps des contrats et autres documents, ou des pièces horlogères et des bijoux. A en croire les différents mythes, le coursier à vélo convoie de tout, vraiment de tout: prothèses de jambe, des yeux, des roses, des clubs de golf ou encore des lettres d’amour à déposer en catimini sur des pare-brise, voire des cellules souches, «que nous venons chercher directement dans les chambres des nouveau-nés», raconte Laurent Sommer, gérant de la société de coursiers La Vélopostale à Genève. 


Le profil du coursier. Outre l’habillement classique du livreur, tatouages et barbe grungy s’imposent. Un look qui donne des idées. «Nous voyons souvent des types qui nous imitent, pour le style, sans être cyclistes, ça fait sourire, s’amuse Mario. Depuis petit, j’ai toujours pratiqué le vélo, jusqu’à en faire une vingtaine de kilomètres par jour.» Même principe pour l’un de ses partenaires, Marco, un Italien qui travaille aussi à la fourrière à vélos. Des bicyclettes, il en possède d’ailleurs une vingtaine de modèles. «Quand j’avais 4 ans, dans mon village en Italie, je faisais déjà le coursier, pour ma mère. Et depuis quinze ans, je parcours environ 100 km par jour. Au total, j’ai trotté 300 000 km, rien que pour mon boulot. Sans compter les vacances ou le plaisir. Lorsque j’ai arrêté de monter sur mon vélo pendant six mois, j’ai pris 15 kilos. Je ne peux pas fonctionner sans lui.» 


Un milieu solidaire. Pour ces kamikazes, les caprices de la météo sont un frisson d’adrénaline supplémentaire. «Quand la neige arrive, on devient tous un peu fou. Pour lutter contre le froid, on s’habille, on bouge. Par contre, le moral en prend un coup lorsqu’il pleut pendant quelques jours d’affilée», glisse Pascal Hunziker de Vélocité, une société de coursiers basée à Lausanne. Et de parler des conditions particulières de la capitale vaudoise, construite sur plusieurs collines: «Nous sommes très peu à travailler à 100% sur le vélo, le dénivelé rendant les courses plutôt usantes. Au début, je délivrais des colis une demi-journée et je dormais le reste du temps. Puis, on s’habitue à la topographie du lieu.»Leurs vacances passent par le vélo, dans tous les sens du terme. «Pour se loger, on compte sur le monde des coursiers. Où que nous allions, nous pouvons contacter quelqu’un et il nous héberge. C’est la règle», rappelle Laurent Sommer. Une communauté internationale qui se retrouve d’ailleurs pour ses championnats du monde. Un événement surréaliste où les coursiers simulent des livraisons. Le plus efficace remporte le concours. Les autres se rattrapent sur les compétitions annexes comme le skid (qui consiste à faire le plus long dérapage), le goldsprint (où des sprinters s’affrontent sur des vélos fixes, installés sur des rouleaux) ou le track stand (un concours de sur-place). Dénivelé oblige, le mythe veut que les Lausannois soient les meilleurs de Suisse. Des dingues qui, pour le lancement du métro, avaient fait le même parcours en moins de temps, et à la montée (15 minutes contre 18 pour le métro).«A chaque championnat, les gérants ont pas mal de problèmes à organiser les livraisons, raconte Marco. Tous les coursiers veulent y participer. Et surtout après, à cause des blessures!» Les accidents, ils font partie de leur quotidien. «La plupart du temps, il ne s’agit que de chutes bénignes. Cela peut être parfois plus grave lorsqu’un bus arrache une roue avant», se souvient Pascal. «Je me suis retrouvé coincé entre deux de ces véhicules, je me suis bien ramassé», raconte encore Mario. A Londres, les incidents sont tellement fréquents que des coursiers ont fondé la LCEF, la London Courier Emergency Fund, une fondation pour venir en aide aux coursiers les plus amochés et sans assurance.


Le recours à l’électricité. Le coursier à vélo existe depuis la production industrielle de l’engin, fin XIXe siècle, et était le moyen de transport favori des facteurs durant des décennies. Aujourd’hui, une évolution notable marque le domaine: les vélos électriques, qui se font de plus en plus fréquents. Et certaines sociétés font également recours à une arme ultime: la Twike. Une petite voiture en forme d’œuf qui fonctionne à la fois à l’énergie vélocipède et à l’électricité. La Vélopostale l’utilise pour ses courses sur Nyon. «On peut atteindre les 80 km/h, explique Laurent Sommer. Mais bon, il s’agit plus de frime qu’autre chose.» 

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