Canton après canton, titre après titre, il plante son drapeau en Suisse romande. Depuis dix ans, l’envahisseur français a la réputation d’un homme secret. C’est ainsi lorsqu’une personnalité refuse de répondre aux journalistes. Son père pratiquait similaire ascèse, mais là où Robert portait tempérament sanguin, son dernier fils Philippe, 58 ans cette année, est dit civil, morgue légère parfois, simplement jaloux de sa tranquillité.
«PHILIPPE HERSANT CONNAÎT TOUT DE LA PRESSE RÉGIONALE, DANS LES MOINDRES DÉTAILS.» Patrik Chabbey, Le Nouvelliste
Car avant les ambitions suisses de Philippe, il y eut Robert Hersant, le père. Le Papivore. Une carrière sulfureuse, commencée dans l’antisémitisme du Pilori, passant par l’indignité nationale avant de continuer en notable sur les bancs de la droite à l’Assemblée. L’aventure industrielle se termine, à son décès en 1996, avec en poche plus de 27 journaux, du Figaro à La Voix du Nord.
On prêtait ces mots à Robert: «Le premier jour, je demande aux journalistes l’autorisation d’aller pisser. Le lendemain, je pisse sans leur autorisation. Ensuite, je pisse sur les journalistes.» D’aucuns prétendent qu’il n’a jamais dit une chose pareille. Mais d’autres, qui le croisèrent en ses temps fastes dans Paris, sourient en revanche, soulignant qu’il savait accomplir cette maxime en une seule journée.
En 1996, Robert Hersant laisse donc un empire, et trop d’héritiers. Trois mariages, sept enfants, une douzaine de petits-enfants à l’époque. Cela explique en partie les errements qui ne manquèrent pas de se multiplier. Aujourd’hui, c’est plusieurs centaines de millions de dettes que le Groupe Hersant accumule en France.
«J’AI DU MAL AVEC LES GÉNIAUX CONFRÈRES QUI PERSISTENT À CRIMINALISER HERSANT.» Isidore Raposo, La Côte
Il s’agit du plus important redressement judiciaire en cours dans le pays, et un plan de sauvetage doit être évalué d’ici à la fin de mai: les difficultés de l’hebdomadaire d’annonces Paru Vendu menacent ainsi plus de 1000 emplois. La crise publicitaire, des journaux gratuits particulièrement, a été terrible. Si la fortune personnelle de Philippe Hersant, en 2008, était encore évaluée par le magazine Challenges à 700 millions d’euros, elle pèserait désormais presque cinq ou dix fois moins.
Mais Philippe Hersant, dès le début des années 2000, a eu une fameuse intuition: s’installer en Suisse, y monter une affaire de presse parfaitement séparée, et étanche en regard de ses engagements dans l’Hexagone. Depuis 2003, il a aussi trouvé sur la commune de Presinge, près de Genève, une demeure lui permettant de conjuguer ses habitudes de discrétion, un plaisir sincère aux joies bucoliques et un goût familial pour les chevaux.
Les seules fois où il est possible de croiser le couple Hersant en public sont liées à l’hippisme: il arrive qu’il fréquente le Concours international de Genève.
Philippe Hersant aurait pu se contenter de dorloter, en Suisse, une fortune mieux à l’abri des voracités fiscales: c’est ce que se contentent de faire tant de ses compatriotes. Mais en 2001, avec sa nouvelle société Editions Suisses Holding SA, il rachète le quotidien La Côte, à Nyon. L’affaire fait lever quelques sourcils: la réputation de son père, forcément, et puis un sentiment de méfiance classique envers l’étranger lorsqu’il reprend, par ici, un produit de presse.
Hersant a remarqué deux spécificités éclairantes de la presse régionale romande. D’abord, elle fonctionne sur une fidélité des abonnés: ils représentent parfois plus de 90% des lecteurs. En France, aucun titre comparable ne dépasse les 40 ou 50%. Ensuite, les taux de rentabilité des journaux (le ratio entre résultat d’exploitation et chiffre d’affaires), dus notamment à une bonne présence d’annonceurs locaux, peuvent atteindre 10 ou 12%, contre à peine 3 ou 4% en France.
Ainsi, depuis dix ans, en rationalisant, concentrant les efforts, Hersant n’a cessé en Suisse romande de tisser une toile désormais épaisse, pesant aujourd’hui entre 80 et 100 millions de francs de chiffre d’affaires annuel.
"La Côte": le quartier général de la conquête
Isidore Raposo, directeur de la rédaction de La Côte depuis 2008, s’étonne: «Il faudra un jour que les critiques envers l’activisme de Philippe Hersant en Suisse soient confrontées au résultat: il n’a jamais cessé de construire.» Raposo, barbe poivre et sel et terroir dans la voix, est une légende du journalisme local en Suisse romande.
Il est passé par 24 heures, L’illustré ou Blick, a contribué personnellement à lancer La Région dans le Nord vaudois. Combatif, très attaché au terrain, à un métier de proximité, il considère qu’Hersant a été une chance pour la presse régionale.
Bien sûr, il s’est agi de serrer les coûts et de réorganiser les rédactions de façon plus efficace. Hersant s’est adjoint en Suisse, pour diriger ses éditions, le concours d’un briscard: Jacques Richard. Ce Français pas toujours commode, dont le bureau est aussi à Nyon, n’est pas du genre, lui non plus, à perdre du temps en interviews. Mais il a aussi des qualités louées par ceux qui travaillent à ses côtés.
Isidore Raposo: «Il a cette gouaille française, très directe, et il faut savoir encaisser. Mais surtout, j’ai retrouvé avec lui des valeurs qui étaient autrefois celles de feu Marcel Pasche, dirigeant d’Edipresse. Il s’intéresse à toutes les étapes, il connaît les gens, sait de quoi il parle: Jacques Richard a pratiqué ce métier depuis la base, partant de Forbach, en Moselle. C’est un vrai interlocuteur. Pas comme ces financiers qui encombrent les directions d’autres maisons de presse.»
Suivez son regard. Raposo vise Edipresse, et le ratage des activités du groupe désormais zurichois dans ses stratégies régionales des dernières années. En 2002, Edipresse reprend ainsi les activités du groupe Corbaz, qui édite dans le canton de Vaud deux journaux importants: La Presse Riviera Chablais tire alors à près de 25 000 exemplaires, et La Presse Nord Vaudois à 11 000. A l’époque, 24 heures, titre d’Edipresse dans le canton de Vaud, sort à 88 000 exemplaires.
L’idée d’Edipresse est une construction cynique et financière: fermer les deux journaux de Corbaz et imposer 24 heures à tout le canton, mâtiné d’éditions régionales. «On avait beau leur expliquer que c’était une erreur», poursuit Raposo avec une déception qui perdure, «que la proximité, ça comptait, que leur plan était suicidaire, rien n’y faisait. Ces trentenaires à MBA, accrochés à leur machine à calculer, nous regardaient comme si on n’y comprenait rien.»
Edipresse court sans états d’âme à l’échec. Les deux journaux de Corbaz mettent la clé sous la porte, leurs 36 000 exemplaires partent en fumée. Et aujourd’hui, le tirage de 24 heures dans le canton de Vaud plafonne à 79 000 exemplaires. «Quand on sait cela», poursuit Raposo, «on a un peu de mal avec les géniaux confrères qui persistent à criminaliser Philippe Hersant, à supposer des choses, à le traiter comme le grand méchant loup.
La réalité, c’est que depuis qu’il rachète des titres en Suisse, Hersant n’en a pas fermé.» Y compris lorsqu’il s’agit de très petits journaux comme L’Echo Rollois, ou le Journal de Cossonay. Seule exception: Le Courrier du Val-de-Ruz, disparu en 2009.
"L'Express" et "L'Impartial": l'offensive neuchâteloise
Nicolas Willemin, rédacteur en chef de L’Express et L’Impartial, est serein: «J’ai dû croiser Philippe Hersant trois fois en cinq ans, et ce fut lors de mondanités ou de lancements de formules. Avec Jacques Richard, les contacts sont aussi assez rares. Il a un côté français dans le rapport humain, qui peut sembler un peu sec, mais ça me va parfaitement: ma mère est française.»
Philippe Hersant prend en 2002 le contrôle de 62% de la Société neuchâteloise de presse (SNP), qui édite L’Express à Neuchâtel et L’Impartial à La Chaux-de-Fonds. Il n’était pas forcément chasseur. Fabien Wolfrath, qui dirigeait la SNP, était venu le chercher. Les années suivantes sont destinées à l’observation et à la consolidation. Une première crise survient en 2006 avec le départ du rédacteur en chef Mario Sessa.
Nicolas Willemin lui succède. C’est à lui d’assumer, en 2008, la violence des décisions économiques que lui imposent ses patrons français: 10 postes supprimés sur 45. «Les rédactions ont compris que j’appliquais les mesures voulues par l’éditeur. Ce fut dur, mais les choses ont continué, et désormais les journaux vont mieux.»
Hersant ou Richard mettent-ils la pression sur le contenu des titres? Y a-t-il une ligne imposée aux rédactions? Jean-François Fournier à Sion est réputé conservateur, Isidore Raposo se considère «économiquement à droite et socialement à gauche», Nicolas Willemin eut un passé syndicaliste chez les journalistes.
Mais Willemin veut convaincre qu’il n’existe aucune tension. «Jacques Richard se contente de remarques sur l’organisation, comme lorsqu’il s’agit de construire une nouvelle formule mettant en avant les infos régionales, mais ça s’arrête à ce genre de choses.»
Nicolas Willemin a aussi été nommé, depuis quelques semaines, à la tête de la nouvelle Agence romande de presse (ARP), structure regroupant à Neuchâtel 8 journalistes et fournissant quotidiennement 5 pages de contenu commun à quatre titres d’Hersant: L’Express, L’Impartial, La Côte et Le Nouvelliste. Ces journaux ont adopté depuis le 5 avril une formule graphique commune, qui permet facilement d’insérer ces pages économiques, société, actualité suisse et internationale.
«Chaque titre peut se concentrer sur la partie régionale, celle qui fidélise nos lecteurs, et par laquelle s’ouvrent désormais tous les journaux du groupe.» Une souplesse existe, qui permet aussi aux rédactions de privilégier telle ou telle info, y compris dans ces pages communes.
Mais l’uniformité sur ces rubriques est la règle de base, et une façon d’économiser sur des coûts. Un autre journal, le toujours indépendant Journal du Jura, a aussi choisi d’adapter sa formule graphique et de profiter de l’offre de ces pages fabriquées à Neuchâtel.
"Le Nouvellliste": la bonne affaire
Jean-François Fournier, rédacteur en chef du Nouvelliste, s’exclame: «Avec Hersant, j’ai affaire à des professionnels de la presse, et la qualité journalistique du titre est meilleure.» Devenu à l’été 2010 le propriétaire du Nouvelliste, Hersant a changé de dimension.
Il possède aujourd’hui entre 80 et peut-être au-delà de 90% des parts du quotidien valaisan. Avec ses quelque 40 millions de chiffre d’affaires, le titre représente presque la moitié de son activité helvétique et – les chiffres sont confidentiels – la plus grosse partie des bénéfices d’Editions Suisses Holding SA.
«SANS LES REGROUPEMENTS, IL N’Y A PLUS DE SALUT POUR LA PRESSE RÉGIONALE.» Jean-François Fournier, Le Nouvelliste
Dès lors, Hersant surveille le quotidien de Sion avec une attention particulière. Il est présent lors des conseils d’administration, et impressionne. Patrik Chabbey, directeur général du Nouvelliste: «Il connaît tout de la presse régionale. Du coût de la moindre plaque d’imprimerie aux moindres détails d’organisation. Ce n’est pas le genre d’éditeur devant lequel vous pouvez être évasif durant les séances.»
Philippe Hersant a aussi apporté une clarté après les années d’opaques batailles claniques au sein de l’actionnariat du journal, partisans de Jean-Marie Fournier ou ceux de Jacques Lathion. Pour Jean-François Fournier, l’apport des Français est donc positif, il n’y voit que des avantages: «Grâce aux pages communes, j’ai pu réaffecter des postes de journalistes supplémentaires sur la partie régionale, qui demeure notre core business.
Nous sommes bien plus solides, et je crois de toute façon qu’en dehors des synergies et des regroupements, il n’y a plus guère de salut pour la presse régionale.»
Où s’arrêtera Hersant? Il faudrait ajouter à son actuelle galaxie les deux titres gratuits de l’arc jurassien: Arc Hebdo à Delémont et Le Courrier Neuchâtelois. Mais la vraie proie intéressante est à Fribourg, où se situe le siège social d’Editions Suisses Holding SA.
"La Liberté" et "Le Quotidien Jurassien": des proies pour l'avenir
Louis Ruffieux, rédacteur en chef de La Liberté, s’inquiète: «Si le centre de décision du journal quittait le canton, ce serait très grave pour l’identité du titre.» La Liberté cherche de nouveaux actionnaires et ne s’en cache pas. Elle appartient au Groupe Saint-Paul, propriété de la Congrégation des religieuses du même nom. Il demeure une soixantaine de résidentes en Suisse, dont la moyenne d’âge est de 78 ans...
Le groupe possède également La Gruyère à Bulle, une imprimerie, une participation dans Le Quotidien Jurassien et les Freiburger Nachrichten: tout cela tomberait en même temps que La Liberté. La contrainte d’ouvrir le capital existe: les besoins de la Congrégation, les missions africaines, et la gestion des affaires de presse et d’édition nécessitent de l’argent frais.
Mais le journal fribourgeois reste surtout un symbole, un fleuron de la presse romande et de la qualité des titres régionaux. François Gross ou Roger de Diesbach, qui le dirigèrent, en ont fait un haut lieu respecté d’indépendance, voire de culot. Par ici, Hersant, c’est encore l’ennemi.
«SI LE CENTRE DE DÉCISION QUITTAIT LE CANTON, CE SERAIT TRÈS GRAVE POUR LA LIBERTÉ.» Louis Ruffieux, La Liberté
Thierry Mauron, ancien de la promotion économique cantonale, et nouveau directeur du groupe: «On ne peut pas fermer de portes. Mais pour le moment, cette option n’est pas envisagée. Il n’y a pas d’urgence, la situation est saine, et nous privilégions les pistes fribourgeoises, ou alors suisses.»
Le rédacteur en chef est sur la même longueur d’onde: «Je profite de chaque contact avec les acteurs économiques cantonaux pour leur expliquer l’enjeu.» Une holding devrait regrouper dès l’été prochain deux entités: l’une dédiée aux journaux et à l’imprimerie, l’autre aux activités d’édition, librairies et immeubles.
Pour Louis Ruffieux, «l’idée serait de construire quelque chose permettant l’entrée au capital d’acteurs institutionnels, de lecteurs, et de la rédaction. Avec une structure et un firewall permettant de garantir l’indépendance du titre. Nous serions tranquilles pour dix ou vingt ans.»
Car, à Fribourg, on ne croit guère à l’indépendance version Hersant. Des pressions discrètes sur les rédactions existeraient tout de même, Jacques Richard serait réputé parfois plus intrusif que ce qu’en disent ses subordonnés. Ses rencontres ici ou là avec Louis Ruffieux furent aussi électriques: les deux hommes ne s’entendent pas, ne s’en cachent guère. L’arrivée des Français provoquerait forcément une crise.
On en est là, entre deux constats. Le premier est celui d’une presse régionale sauvée peut-être, consolidée en tout cas, par Philippe Hersant. Décrit comme un diable sur la muraille, il s’est surtout montré, pour l’instant, patient et efficace. Désormais, il est plus qu’un outsider, mais bel et bien un acteur important du paysage médiatique. La seconde leçon est amèrement géographique.
Hersant le Français prend les régions, les Zurichois de Tamedia ont mis la main sur Edipresse, et les magazines Ringier (L’Hebdo, L’illustré, TV8, Edelweiss) sont aussi propriété d’un éditeur de Zurich: l’avenir de la presse écrite romande n’appartient plus aux Romands.
QUI SONT LES PROCHAINES CIBLES DE PHILIPPE HERSANT

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