Intense et poignant, "La bascule du souffle", le dernier des livres traduits en français de Herta Müller, Prix Nobel de littérature 2009, mérite cependant quelques explications historiques.
L’écrivaine quitte avec ce récit son Banat natal et sa propre expérience de la dictature pour s’attacher à décrire le drame vécu au lendemain de la Seconde Guerre mondiale par les Saxons de Transylvanie.
Cette population germanique, appelée vers 1200 par les rois de Hongrie pour défricher les forêts au nord des Carpates et sécuriser d’importantes voies commerciales, vit dans une très large autonomie jusqu’à l’effondrement de l’Empire austro-hongrois.
Sur un territoire ressemblant à notre Plateau, les Saxons construisent au fil des siècles une civilisation fort semblable à celle des Suisses alémaniques: des villes bourgeoises et commerçantes – Hermannstadt/Sibiu, Kronstadt/ Brasov, Schässburg/Sighisoara... – dominant de belles campagnes vouées à l’agri-viticulture.
Leur sort bascule en 1918 avec l’incorporation de la Transylvanie à la Grande Roumanie et la revanche des nationalistes roumains sur des gens qui jusqu’alors les méprisaient.
Devenus soudain des citoyens de seconde zone, les Allemands transylvains s’enflamment pour le nazisme, se lancent avec autant d’enthousiasme que d’aveuglement à l’assaut de la Russie soviétique et paient une lourde facture au moment de la défaite. Exécutions, déportations, expropriations.
Alors que la Roumanie comptait près de 800 000 Allemands avant la guerre, il n’en reste aujourd’hui que quelques milliers. Si les villes ont été «roumanisées», les villages, à l’abandon, sont désormais squattés par les Tsiganes.
Née en 1953, Herta Müller n’a jamais connu la déportation. Son expérience et l’envie d’en parler viennent, d’une part, de sa mère déportée pendant cinq ans et, par ailleurs, d’une longue amitié partagée avec Oskar Pastior (1927-2006), écrivain et poète germano-roumain lui aussi, originaire de Hermannstadt/ Sibiu où il vécut jusqu’à sa fuite à l’Ouest en 1968.
Pastor, protagoniste sous le nom de Leopold de "La bascule du souffle2, passa sa jeunesse de 1945 à 1949 dans un camp de travail forcé en URSS.
De retour en Roumanie, il devint journaliste. Hélas, comme pour ajouter au tragique, la Frankfurter Allgemeine Zeitung révélait il y a quelques jours que, de 1961 à 1968, la police politique roumaine (la trop fameuse Securitate) le força à collaborer en faisant du chantage sur son homosexualité, sinistre collaboration que même Herta Müller ignorait.
De Zola au surréalisme. Au départ, les deux écrivains avaient l’intention d’écrire à quatre mains ce témoignage déchirant sur l’univers concentrationnaire. La mort de Pastior en 2006 laissa Herta Müller seule face à un projet qu’après une longue réflexion, elle décida de prendre à sa charge.
Ses lecteurs français, particulièrement ceux qui ont lu "L’homme est un grand faisan sur terre", y retrouveront le style très typé d’une auteure passant mine de rien, souvent dans la même phrase, d’un naturalisme digne de Zola à un surréalisme éthéré, irréel, mais d’une bestialité crue.
En apparence, le protagoniste de "La bascule du souffle" est la faim, une faim omniprésente dont le poids malaxe le corps et l’esprit des victimes, mais en toile de fond, l’univers concentrationnaire en est l’unique sujet.
Ce roman qui n’en est pas un entraîne le lecteur au fil d’une soixantaine de tableaux de dimensions et d’intensités poétiques diverses qui tous tentent de dire l’insoutenable. Lire Herta Müller n’est pas chose facile mais participe, dans les tréfonds de l’âme, de l’échange humain.
La Bascule du souffle. De Herta Müller. Gallimard, 310 p.
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