Histoire suisse, le double jeu de la neutralité
Par HANS-ULRICH JOST - Mis en ligne le 23.06.2010 à 14:40
|
Les accords passés entre Guisan et la France dès les années 30 sont-ils un accident de l’histoire, une entorse voulue au principe de neutralité? Le professeur Hans-Ulrich Jost replace les récentes révélations de «L’Hebdo» dans un contexte bien plus large.
Dépourvue de perspectives politiques stimulantes ou généreuses, la Suisse du XXe siècle s’est focalisée sur son statut de pays neutre. Tout d’abord flou, ce statut a pris, au fil des événements, l’envergure d’une vertu nationale. Pour accéder finalement à un mythe, dont les figures convergent avec les propos lénifiants tenus par les autorités en matière de politique intérieure et de relations extérieures. Or, en examinant de plus près l’histoire des enjeux de la neutralité helvétique, on voit émerger des réalités moins lisses et plus déplaisantes.
Echafaudée par les grandes puissances réunies au Congrès de la paix de Vienne en 1815 et imposée à la Confédération pour des raisons géostratégiques, la neutralité helvétique n’avait guère enthousiasmé les milieux politiques suisses. Si bien que, en 1848, la commission chargée de la rédaction de la nouvelle Constitution refusa d’accorder à ce principe un statut particulier, se contentant de l’inscrire comme l’un des moyens destinés à mener la politique étrangère du pays.
Avec l’expérience, toutefois, cette neutralité s’avère propice au développement de toutes sortes d’affaires, notamment durant les guerres. Et les profits engrangés lors des situations conflictuelles internationales contribuent à faire de ce concept l’outil idéal de la politique extérieure. Ou, pour le dire de façon imagée: la neutralité sert de bouclier miraculeux qui dissimule et protège l’épée brandie par le commerce extérieur et la finance. C’est ce jeu ambigu, fort utile pour les stratégies affairistes et opportunistes, qui deviendra bientôt l’axe central de la politique étrangère suisse. En 1912, dans un ouvrage où il analyse les problèmes économiques que la Suisse devrait affronter dans une éventuelle grande guerre, Adolf Jöhr, secrétaire de la Banque nationale et futur président du Crédit Suisse, écrit: «Si la Suisse réussit à conserver sa neutralité, on peut s’attendre (…) à ce que des montants importants de valeurs fuient les territoires frontaliers pour chercher refuge dans les banques suisses, ce qui devrait provoquer une jolie croissance des revenus qui en découlent.»
Tags: Histoire suisse, neutralité, années 30, Hans-Ulrich Jost,
|
|