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Géométrie variable. Tout au long du XXe siècle, la neutralité helvétique jouera le rôle d’un concept à géométrie variable, s’articulant en fonction des objectifs visés: bouclier rhétorique destiné à parer les critiques des observateurs étrangers, d’une part, ses figures malléables contribuent aussi à nourrir des discours fallacieux censés rassembler le «peuple» autour du gouvernement. Il faut toutefois attendre la fin de la Seconde Guerre mondiale pour que l’idée de neutralité rejoigne définitivement l’éventail des valeurs nationales sacralisées. Car le Conseil fédéral, après l’avoir élevée sur un piédestal historique et érigée en dogme de sa politique officielle, en exploite tous les registres symboliques pour justifier ou dissimuler les implications économiques et financières du pays au cours du conflit. Enoncés en 1948, les propos redondants du conseiller fédéral Max Petitpierre sont à ce sujet éclairants: «La neutralité suisse, dit-il, est l’histoire même de la Suisse, qui s’est développée en quelque sorte autour de la neutralité.» Vingt ans plus tard, Edgar Bonjour, un historien mandaté par le Conseil fédéral reprend à son tour cet axiome pour construire, en six volumes, une longue et parfois chimérique histoire de la neutralité helvétique.
Efficace, cette tactique du bouclier rhétorique ne parviendra pas à camoufler entièrement et définitivement l’histoire de l’étroite collaboration économique de la Suisse avec le IIIe Reich, ni le rôle de sa place financière qui, quant à elle, a recelé sans vergogne l’or dérobé par les nazis dans les pays occupés. Comme l’ont clairement montré au plus tard les rapports de la Commission indépendante d’experts Suisse-Seconde Guerre mondiale (CIE ou «Commission Bergier»), les concessions accordées par le Conseil fédéral violaient la neutralité helvétique, même d’un point de vue strictement formel. Sans parler des accords ou arrangements des militaires avec les puissances étrangères, déjà une habitude, puisque mis en place avant la Première Guerre mondiale.
Exaltation du mythe. Ce double jeu – exaltation du mythe de la neutralité et arrangements partisans pour développer les affaires –, le Conseil fédéral et l’état-major général (EMG) le reconduisent sans retenue dans les décennies de l’après-guerre. L’adhésion de la Suisse au plan Marshall et à l’OCDE – une organisation qui encadrera l’OTAN – était sans doute utile pour le commerce extérieur, mais contredit le statut de neutralité. Il en était de même pour l’acceptation du Hotz-Linder-Agreement en 1951, par lequel la Suisse s’alignait sur l’embargo contre les pays de l’Est, incompatible avec une politique de neutralité prise au sérieux.
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