EDITO
L’indispensable historien

Par Alain Jeannet - Mis en ligne le 17.10.2012 à 12:58

Voilà un livre qui comble un vide historiographique béant. En publiant La Suisse romande, une histoire à nulle autre pareille, Georges Andrey, déjà auteur d’un bestseller sur l’histoire suisse, fait œuvre de pionnier. On aurait en effet cherché en vain jusqu’ici un ouvrage qui interroge, sur la longue durée, l’existence (et l’identité) de cette région.

La pauvreté de la production consacrée à la question romande, les disputes académiques sur la pertinence de l’étudier, les réticences qui entourent le mot «Romandie» sont en ellesmêmes révélatrices. Elles rendent d’autant plus passionnante cette tentative résolument scientifique (lire en page 42 de l'édition papier).

Ce livre contient d’abord son lot de «scoops» historiques. En mettant en exergue le traité de combourgeoisie signé entre les cités de Fribourg et de Payerne en 1225, l’auteur affirme que l’espace romand précède celui de la Suisse. Le savoir-faire helvétique n’est pas le monopole de ce qu’on appelle la Suisse primitive parce que l’un des cantons alpestres, Schwytz, donnera son nom au pays tout entier.

Page honteuse de l’histoire suisse pour beaucoup, la République helvétique, puis la Médiation de Napoléon apparaissent ensuite sous la plume d’Andrey comme une étape décisive de la création de la Suisse moderne. Elle se raconte en français plutôt qu’en allemand. On revient enfin sur le «fossé moral» entre les régions linguistiques, pendant la Première Guerre mondiale (et l’apparition du néologisme «Röstigraben»). Et sur la lente cicatrisation de cette blessure. Il faut le souligner: au fil des siècles, les relations confédérales ont connu des hauts et des bas, des tensions suivies de longues périodes d’indifférence. Mais de séparation, jamais il ne fut vraiment question. Rien de commun donc, avec les poussées de fièvre sécessionniste observées ces derniers temps en Flandre, en Ecosse et en Catalogne.

Le charme de cet ouvrage? C’est aussi le fourmillement d’anecdotes et le portrait de personnalités parfois oubliées ou méconnues. On y croise par exemple le colonel Secretan, rédacteur en chef de la Gazette de Lausanne pendant la Première Guerre mondiale, considéré comme un traître et «mobbé» par la garde rapprochée du très pro-allemand général Wille. Ou, dans un registre très différent, les créateurs de la compétition cycliste le Tour de Romandie, en 1947.

On peut certes reprocher à Georges Andrey de ne pas remonter jusqu’au temps des Romains (pour cela, il faut lire le livre de Jean-Pierre Felber, De l’Helvétie romaine à la Suisse romande, publié en 2006). Autre frustration, l’histoire plus récente est à peine effleurée: la renaissance économique d’une région mise à terre par la crise horlogère des années 70 et 80. La multiplication des liens et des collaborations entre cantons qui, si elle n’a pas abouti à de nouvelles institutions étatiques classiques, n’en révèle pas moins l’émergence d’une région en action et consciente d’elle-même.

En déroulant le fil rouge de sa démonstration sur plusieurs siècles, en versant de nouvelles et indispensables pièces au dossier, l’historien trace des pistes qu’il faudra certes encore développer. A ceux qui répètent que la Suisse romande n’existe pas, il apporte cependant d’ores et déjà un démenti ancré dans les faits.

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