A l’occasion d’une primaire à l’américaine – une première dans l’histoire française – le peuple de gauche s’est exprimé. Assez massivement en fin de compte. Il a sélectionné celui qui, demain, devra porter ses couleurs face à Nicolas Sarkozy.
Or – et l’événement est historique –, contrairement à toutes ses traditions, il n’a pas choisi le plus radical, le plus démagogue ou le plus populiste des candidats, mais le plus «modéré», c’est-à-dire, aux yeux des socialistes bon teint, le plus «droitier»: celui qui, pour la première fois au sein de cette famille de pensée, plaçait en tête de ses priorités non la conquête de nouveaux droits sociaux, mais la lutte contre les déficits publics et la réduction de la dette.
Un père la rigueur en quelque sorte. Véritable révolution culturelle. Mais, voilà le grand paradoxe: au moment même où la gauche française se donnait à un homme qui se place dans la logique du système néocapitaliste mondialisé (fût-ce pour l’amender, le rationaliser et l’humaniser), un peu partout dans le monde des centaines de milliers de manifestants scandaient, dans toutes les langues, leur refus et leur rejet de ce système-là.
D’où ce constat: la gauche française récusait le réformisme social-démocrate quand il dominait toute l’Europe, et elle s’y rallie quand, de la Grèce au Portugal en passant par l’Espagne, les électeurs socialistes, de plus en plus «indignés», le rejettent. Elle affirmait, la gauche tricolore, vouloir «changer la société» quand cette aspiration restait minoritaire; elle y renonce au moment où elle tend à devenir majoritaire et où les tenants de cette nouvelle «radicalité» font entendre leurs clameurs même à Wall Street.
La gauche française a toujours été originale. Au fond, elle le reste. C’est cette contradiction que les leaders de l’UMP (le parti unique de la droite française) auraient pu souligner: le décalage spectaculaire qui apparaît entre un peuple de gauche – et pas seulement de gauche d’ailleurs – qui, de plus en plus majoritairement, aspire à l’émergence d’un nouveau modèle de société, c’est-à-dire à sortir du système existant, et le leader que ce même peuple, par réalisme tactique, s’est donné.
Leader qui se propose, lui, de gérer le plus raisonnablement et le plus humainement possible le système existant. Hier, le discours mitterrandien se situait à la gauche de l’opinion, aujourd’hui le discours hollandais se situe à sa droite.
Qu’importe – et nous passons là d’un paradoxe français à une incongruité hexagonale –, la droite UMP n’hésite pas à pilonner le nouveau champion de l’opposition en le présentant comme «l’homme des déficits et de l’endettement», un «bolchevique masqué» en quelque sorte. S’il arrivait au pouvoir, clament déjà les sarkozystes, ce serait la faillite assurée.
Comme si, en faillite, la France ne l’était pas déjà. Comme si les quatre seules années qui, depuis trois décennies, ont été marquées par un sensible recul des déficits publics, n’avaient pas été deux années Jospin (au point que la droite dénonça à l’époque l’existence d’une «cagnotte») et deux années Villepin, alors qu’ils ont explosé depuis 2007 passant de 2,5% du PIB en 2006 à près de 8% en 2010.
Autre étrange angle d’attaque: François Hollande ne peut pas devenir président de la République, parce qu’il n’a jamais fait partie d’un gouvernement. Autrement dit, il faut être issu du pouvoir pour accéder au pouvoir. Donc exit Clinton qui ne fut, comme Hollande, que gouverneur d’un Etat périphérique; exit Lula qui n’avait été qu’un syndicaliste métallurgiste ou Mandela qui passa presque directement de la prison au palais présidentiel.
Finalement la bipolarité manichéenne qui caractérise la vie politique française a la vie dure. Il est cependant consternant de relever qu’au moment où la gauche se dote d’un leader «normal» – peut-être trop –, qui parle presque comme un social-libéral européen, c’est la droite officielle qui fait preuve d’autant de bonne foi polémique que notre Parti communiste dans les années 50.
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