C’est comme si l’horlogerie n’était pas soumise aux mêmes lois que le reste de l’économie. Les banques suppriment des milliers de postes de travail, la pharma délocalise et les fabricants de machines se font porter pâles. Les grandes marques, elles, annoncent des résultats records et embauchent à tour de bras.
Les succès de l’industrie horlogère sont si spectaculaires qu’on en oublie presque les circonstances de sa résurrection. Une saga qui remonte à vingt-cinq ou trente ans, quand les deux tiers de l’industrie disparaissent presque instantanément. En comparaison, les difficultés actuelles liées à la force du franc paraissent bénignes.
Bien sûr, les horlogers ne sont pas à l’abri d’un éventuel éclatement de la bulle du marché chinois – leur eldorado. On évoque un possible ralentissement à venir. Mais les chiffres articulés pour 2012 restent impressionnants: une croissance des exportations de 5 à 10%.
Pour comprendre les ressorts du succès, il faut remonter aux années 80. La montre change alors de statut. Elle n’est plus cet objet qui sert à donner l’heure. Elle devient symbole de réussite, marque d’appartenance. Un changement de paradigme qui coïncide avec la création d’une nouvelle industrie, celle du luxe globalisé, dominée par de grands groupes comme LVMH, Richemont, Swatch Group... (lire le dossier de Linda Bourget, Philippe Le Bé et Cyril Jost en page 66).
ALAIN JEANNET RÉDACTEUR EN CHEF
Swissmem, l’organe faîtier de l’industrie des machines, incite à la délocalisation à l’Est. C’est un scandale.
Mais sans le lancement de la montre Swatch et le socle industriel qu’elle permet de recréer, l’horlogerie n’aurait pas pu retrouver un nouveau souffle, sur la durée. Un combat mené par Nicolas Hayek contre l’avis de tous ceux qui avaient baissé les bras face au rouleau compresseur nippon. Ce secteur emploie aujourd’hui plus de 47 000 personnes, principalement en Suisse romande.
On devrait méditer sur l’exemple de l’horlogerie alors que la mode est à nouveau à la délocalisation. Une mode, que dis-je, un réflexe quasi pavlovien, une idéologie, qui s’exprime souvent de manière aberrante.
Ainsi Swissmem, l’organisation faîtière des fabricants de machines, voulait organiser le 7 décembre un séminaire de stratégie de délocalisation à l’Est. Une espèce de vade-mecum de l’évasion manufacturière. Cette initiative provoque d’ailleurs un tollé chez les patrons qui luttent pour conserver leur production ici (lire l’article de Patrick Vallélian en page 38).
Comme le montre l’exemple horloger, la désindustrialisation n’est pas une fatalité. La croyance qui veut que les pays développés soient condamnés à se concentrer sur les services ne tient pas la route. La Suisse, pourtant considérée comme LE pays des banques, a d’ailleurs beaucoup mieux résisté que d’autres à cette plaie. L’Angleterre et les Etats-Unis, eux, paient très cher d’avoir laissé partir leurs usines en Asie.
Parce que la production industrielle est créatrice de richesses, beaucoup plus en tout cas que bon nombre d’activités financières. Parce que, en économie comme en biologie, la diversité est un gage de vitalité, il faut se battre pour retenir en Suisse une variété de jobs et de savoir-faire aussi grande que possible.
A Genève et dans l’arc jurassien, il y a quelques années à peine, les parents mettaient en garde leur progéniture: «Surtout, ne devenez pas horlogers!» Aujourd’hui, dans les pages d’offres d’emploi, ceux qui ont choisi ce métier sont les rois.
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