Télécoms
Huawei et la Suisse, la connexion qui inquiète

Par Séverine Saas - Mis en ligne le 30.07.2012 à 10:38

QUESTIONNEMENT. L’équipementier chinois multiplie les contrats avec les opérateurs en Suisse, où il devrait bientôt compter 450 employés. Un développement qui représente, pour certains, une menace pour la sécurité du pays.

Au siège de Huawei Suisse à Liebefeld, aux alentours de Berne, Felix Kamer, le directeur des ventes, a le sourire: à la fin de l’année, Huawei deviendra peut-être le premier fournisseur de produits et solutions pour les opérateurs suisses. L’entreprise équipe déjà Swisscom, Sunrise et Orange. Un développement à contre-courant d’un rapport sur la cyberdéfense – présenté le 19 juillet auprès du Sénat français – demandant l’interdiction sur le territoire européen des équipements informatiques sensibles provenant de Chine. Une méfiance déjà observée aux Etats-Unis.

En Suisse, pourtant, Huawei collabore de plus en plus étroitement avec les opérateurs. Dès septembre, il gérera les réseaux fixe et mobile de Sunrise. La firme pourrait aussi décrocher un contrat avec Swisscom (majoritairement en mains de la Confédération) pour améliorer le haut débit sur réseau fixe. Implantée en Suisse depuis 2008, Huawei compte plus de 150 employés dans le pays, et ils devraient être 450 d’ici à la fin de l’année, sur 140 000 collaborateurs dans le monde. En 2011, l’entreprise a enregistré un chiffre d’affaires de 32,4 milliards de dollars (32 milliards de francs), en hausse de 19%. Elle est aujourd’hui le second équipementier en télécommunications du monde, derrière le suédois Ericsson.

Mauvaise réputation. L’irrésistible ascension du géant chinois ne se fait pourtant pas sans accrocs, les télécommunications étant au cœur d’infrastructures vitales comme la distribution d’eau ou d’énergie, sans parler du transit de données secrètes. Les Etats-Unis et l’Australie ont fermé leur marché à Huawei, qui se livrerait à de l’espionnage pour le compte de Pékin. L’origine d’un tel soupçon? Ren Zhengfei, le fondateur de Huawei, a fait partie de l’Armée populaire de libération avant de créer sa société en 1987. Huawei n’a par ailleurs aucune obligation de transparence, car elle n’est pas cotée en Bourse.

«J’ai fait mon service militaire, cela ne signifie pas que je sois à la solde de l’armée suisse, rétorque Felix Kamer. Je crois que ces pays font de la sécurité un prétexte pour appliquer des mesures protectionnistes.»

Il reste que la sulfureuse réputation de Huawei inquiète certains élus comme Antonio Hodgers. En mai, le conseiller national Vert a déposé une motion, cosignée par Yvan Perrin (UDC) et Eric Voruz (PS), demandant au Conseil fédéral «de se doter d’un dispositif légal de protection des réseaux numériques nationaux».

De leur côté, Sunrise et Swisscom garantissent que les efforts de Huawei en matière de sécurité ont été reconnus par les plus grandes sociétés de télécommunications. Pas de quoi rassurer Sébastien Fanti, avocat spécialisé dans le droit des technologies avancées: «Ces opérateurs veulent faire du profit et n’ont aucune idée des risques qu’ils prennent. Par le biais des télécommunications, on met facilement un pays à terre.»

Pragmatisme. «La sécurité du réseau reste aux mains de l’opérateur», promet cependant Felix Kamer. Même si, selon certains experts, le risque zéro n’existe pas. «Confier une partie de son activité à quelqu’un, c’est comme donner ses clés de maison à sa femme de ménage: il y a toujours un risque résiduel», explique André Bourget, responsable de la sécurité des systèmes d’information de l’Etat de Vaud.

Pour Solange Ghernaouti-Hélie, professeure au département des systèmes d’information de l’Unil, «on se rend dépendant d’un fournisseur et donc d’un pays qui, de par son histoire, sa culture et sa volonté de devenir une superpuissance, est dans une logique de conquête, de maîtrise du renseignement stratégique.»

Une analyse qui contraste avec le développement des relations sino-suisses. «Il faut être cohérent, explique Gérald Béroud, fondateur de la plateforme SinOptic. On ne peut pas reconnaître la Chine comme une économie de marché quand cela nous arrange et fermer la porte quand il s’agit de télécommunications.»

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