Clinton Township, dans le Michigan, compte 95 648 habitants, selon le dernier recensement. Mais si l’on compte les personnes conservées dans l’azote liquide au Cryonics Institute, le total grimpe à 95 743. «Nos patients ne sont pas vraiment morts, fondamentalement», note Robert Ettinger, 91 ans.
Ce personnage haut en couleur, une célébrité dans le domaine de la cryogénisation, a joué les guides pour Jill Lepore, professeur d’histoire à Harvard et contributrice régulière au New Yorker. Cette dernière a rendu compte de sa visite, sur 7 pages, dans une édition récente du magazine.
Le ton est donné d’emblée: il n’y a que trois manières de faire une fois que vous êtes mort; vous pouvez être enterré, incinéré ou congelé. «Si Dieu n’existe pas, votre seule chance pour une nouvelle vie est l’option 3», remarque Robert Ettinger.
Frigidaire. Installé dans une zone industrielle, le bâtiment du Cryonics Institute (CI) ressemble à un entrepôt. L’aire de stockage, éclairée au néon, contient 14 frigos cylindriques. «Ils ressemblent à des bonbonnes de propane, comme celles que vous branchez sur votre gril, sauf qu’ils mesurent 3 mètres de haut et 1,8 m de large. Chacun d’entre eux contient 6 patients», écrit Jill Lepore, dont le ton, dans l’article, valse toujours entre humour noir et sérieux, avec une touche de naïveté feinte. Elle rappelle ainsi au détour d’un paragraphe que la société Frigidaire a commencé à vendre des frigos dans... le Michigan, en 1923. Quand l’auteur demande des détails pratiques, le macabre surgit aussitôt. Ainsi, les «morts», conservés la tête en bas, sont glissés dans des sacs de couchage provenant de Wal-Mart (une chaîne de supermarchés). Encore plus fort: la mère et la première épouse de Robert Ettinger font partie des «patients». Et quand Jill Lepore demande où sont leurs corps, sa question engendre une certaine confusion. «Dans ce cylindre. Ou peut-être dans celui-ci. Je peux vérifier», indique alors Andy Zawacki, employé du CI.
Cette apparente désinvolture, peutêtre choquante, ne peut se comprendre qu’après une plongée dans la biographie de Robert Ettinger. Né en 1918, ce dernier a été un grand lecteur du «pulp» Amazing Stories. Lancé en 1926, ce magazine de science-fiction, le premier du genre, a par exemple popularisé la conquête spatiale. Mais c’est une nouvelle publiée en 1931 qui a changé la vie du jeune Robert Ettinger. Dans The Jameson Satellite, un scientifique mourant s’enferme dans une fusée, et confie son cadavre au vide glacial de l’espace. «J’ai grandi avec l’espoir qu’un jour, nous apprendrions comment vaincre le vieillissement», confie-t-il à Jill Lepore. La quête de l’immortalité a mené sa vie. L’attente de revivre, dans un corps rajeuni, un Age d’Or.
28 000 dollars. Ce nonagénaire n’est pas un cas unique: CI compte plus de 800 membres, donc des personnes qui seront congelées après leur mort. Chacune a payé 1250 dollars pour le ticket d’entrée, plus un minimum de 28 000 billets verts, à verser jusqu’au jour de leur décès. D’autres sociétés sont actives sur le même créneau: près de Phoenix (Arizona), Alcor Life Extension Foundation livre une forte concurrence à CI.
Les obstacles au rêve coûteux de la vie après la mort sont nombreux. Se poser sur la Lune paraît simple, en comparaison. Ainsi, ressusciter et rajeunir un cadavre exige quatre tâches: guérir la maladie qui a tué le patient, annuler le début de décomposition survenu entre le décès et la mise au frigo, réparer les dégâts provoqués par la congélation et, enfin, rajeunir le corps! Autant dire que les scientifiques estiment l’opération impossible.
A cause de son âge avancé, Robert Ettinger pourrait être le prochain patient du CI. Mais il tient le coup. Plus il vivra longtemps, meilleures sont ses chances. Car, lors de l’Age d’Or, les scientifiques choisiront les patients à décongeler en suivant cette règle simple: «Le dernier dedans, le premier dehors.»
Jill Lepore, The New Yorker, 25 janvier 2010. Adaptation David Spring
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