Les aiguilleurs de la fortune mondiale qui brassent les milliards à partir de New York et de Londres s’amusent bien. Hier désignés parmi les principaux coupables de la crise financière, ils prennent leur revanche et jouent les accusateurs, suivis docilement par une cohorte médiatique.
Ils clouent au pilori tel ou tel pays, font ainsi bondir les taux d’intérêt qui lui seront appliqués. Pour le grand profit des prêteurs.
La Grèce, dont la gouvernance a été en effet peu reluisante, a coiffé le pire des bonnets d’âne. Et maintenant, c’est au tour de l’Espagne et du Portugal d’être traités de cancres. Tous deux traversent sans doute une très mauvaise passe. Mais pourquoi les mettre en vedette eux plutôt que d’autres aussi mal lotis?
Rappel des chiffres. Le déficit public de l’Espagne en 2009 a été de 11,4% du PIB, de 9,3% au Portugal. Inquiétant certes. Mais, bizarrement, on s’abstient de noter que celui des Etats-Unis était de 12,5%, celui de la Grande-Bretagne de 12,6%, celui du Japon de 10,4%. Dans la zone euro, la moyenne se situe autour de 6%. Les donneurs de leçons ne balaient pas devant leurs portes.
L’inquiétude qui monte au sujet de l’endettement suscite la verve d’une foule de pédants qui prétendent à la logique mais sont guidés en fait par leurs préjugés et les influences qu’ils subissent.
Pour Arturo Bris, professeur à l’IMD, c’est clair: le mal réside dans l’excessive générosité de l’Etat (Le Temps du 20 février): «L’endettement n’est pas dramatique dans ces pays (Espagne et Portugal), reconnaîtil, mais le déficit n’arrête pas de se creuser, notamment à cause des dépenses sociales et de diverses subventions. Le chômage monte mais on ne voit pas de chômeurs dans les rues. Les stades et les centres commerciaux sont remplis parce que les Etats paient des allocations de chômage.»
Que voudrait-il au juste? Que les sans-travail mendient sur les trottoirs, qu’ils arborent une médaille d’assistés? Dans le confort d’Ouchy, cet Espagnol formaté à Yale a, semble-t-il, perdu le contact avec son pays d’origine. La détresse des demandeurs d’emploi qui désespèrent, notamment celle des jeunes qui voient leur horizon bouché (près d’un chômeur sur deux a moins de 25 ans) reste silencieuse. Non moins profonde. Si cette société n’offre pas un spectacle tragique, c’est aussi grâce à la solidarité familiale, à la débrouillardise, aux petits boulots au noir.
Les faits. En Espagne, l’indemnité-chômage va, selon les cas, de 4 à 24 mois: quasiment comme en Allemagne. Le montant mensuel versé se situe entre 500 et 1200 euros. De quoi hanter les centres commerciaux en effet!
Si ce genre de prestations précipite les Etats dans l’abîme, pourquoi donc les champions européens du social sontils en bonne santé financière? Au Danemark, on peut être indemnisé jusqu’à quatre ans, avec un versement situé entre 1600 et 2000 euros. Aux Pays-Bas, cela peut durer jusqu’à trois ans, avec une aide qui peut aller jusqu’à 2900 euros. En Suisse, ce plafond est d’à peu près 5300 euros.
A contrario, les deux pays qui donnent le plus de soucis en raison de leurs dettes et de leurs déficits, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis, ne sont pas connus pour une débauche d’aides sociales.
Etablir un lien systématique entre déficit public et soutien aux chômeurs est donc simpliste. Car le trou dans les finances étatiques se creuse de multiples façons. Tout est compliqué, Monsieur le professeur!
D’humeur maussade – qu’il fait passer pour de la sagesse –, Arturo Bris prétend aussi que la Grèce a pris conscience de la situation, prête aux efforts nécessaires, alors que l’Italie, l’Espagne et le Portugal «naviguent dans la nuit et ignorent qu’un iceberg se trouve sur leur passage». Cet ancien étudiant de l’Université autonome de Madrid ne doit plus lire les journaux de son pays: ils sont pleins d’analyses lucides, souvent cruelles, de la situation économique. Quant au gouvernement, il se bat ces jours pour porter l’âge de la retraite à 67 ans. Courageux, non? Iceberg ou pas, Zapatero scrute l’horizon avec les bonnes lunettes et ne craint pas les embruns.
Les savants de la finance – sauf rares exceptions – qui n’ont rien vu venir de la tourmente mondiale n’ont pas appris la modestie. Ils continuent de pérorer en chœur, alignés sur les mêmes discours, inspirés par les mêmes manœuvriers anglo-saxons.
Etablir un lien systématique entre déficit public et soutien aux chômeurs est simpliste.
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