Il a fait trembler Nestlé. Son combat continue

Mis en ligne le 17.02.2000 à 00:00

Antoine Duchemin A 75 ans, ce protestant s'apprête à créer l'Association pour un actionnariat responsable. Pour marier éthique et capitalisme.

L'Hebdo; 2000-02-17

portrait Il a fait trembler Nestlé. Son combat continue

Antoine Duchemin A 75 ans, ce protestant s'apprête à créer l'Association pour un actionnariat responsable. Pour marier éthique et capitalisme.

On pourrait dire d'Antoine Duchemin qu'il est béni des dieux. Lui rectifiera d'emblée: pas des dieux, mais de Dieu. Ce protestant pratiquant a eu la grâce de naître riche, comme d'autres ont les yeux bleus, héritant par sa mère d'un respectable paquet d'actions Nestlé. De quoi faire vivre sa famille confortablement pour quelques éternités. Mais à la fin des années 70, ce «possédant», comme il se qualifie lui-même, est violemment secoué par le scandale du lait en poudre qui ébranle la multinationale de Vevey. «Nestlé tue les bébés», dit-on à l'époque. Pour ne plus porter sa richesse comme un fardeau, ou comme un péché, Antoine Duchemin fonde avec quelques amis la CANES, pour Convention d'actionnaires de Nestlé. Cette poignée d'actionnaires voulait alors rappeler la multinationale à ses responsabilités sociales et éthiques. Le combat fut «psychologiquement éprouvant», raconte-t-il aujourd'hui, et a laissé des traces. «Je ne vibre plus pour Nestlé.» Mais le découragement ni la nostalgie ne sont le genre d'Antoine Duchemin. Dans quelques semaines, avec l'organisation tiers-mondiste la Déclaration de Berne, il s'apprête à fonder l'Association pour un actionnariat responsable (APAR). L'idée est simple: mobiliser des actionnaires de sociétés et avec eux peser sur la gestion des firmes pour les rappeler à leurs devoirs humains, environnementaux et sociaux, ce que, faute de mieux, on appelle le développement durable.

En 1981, lorsqu'il fonde la CANES avec ses amis André Biéler, ancien professeur d'éthique sociale à l'Université de Lausanne, et le pasteur genevois Alain Perrot, Antoine Duchemin est un protestant qui s'interroge. L'Evangile condamne explicitement la richesse, pense-t-il. Or, il est riche à millions. «Dans notre action, il y avait, c'est vrai, une part de mauvaise conscience», raconte-t-il aujourd'hui dans sa maison près de Grenoble. De ses années de combat avec la direction de Nestlé - il intervient systématiquement dans les assemblées générales où il est régulièrement hué par d'autres actionnaires - Antoine Duchemin tire un bilan mitigé. «De Nestlé, nous avons obtenu un peu mais pas assez», dit-il en avouant qu'il fut souvent blessé par l'arrogance des dirigeants veveysans. «Ils ne voulaient rien entendre, nous considéraient comme des ennemis à abattre.»

La CANES donnera naissance au Centre Info. Cette petite cellule d'études - longtemps animée par Pier-Luigi Giovaninni décédé il y a un an - passe à l'examen les entreprises sous l'angle de leurs responsabilités éthique, sociale et environnementale. Aujourd'hui, constituée en société anonyme, elle développe ses activités de conseil aux caisses de pension et aux investisseurs, et fut pour beaucoup dans la création du fonds de placement ETHOS (lire «L'Hebdo» N° 5).

Démocratie économique

Partisan de longue date de l'actionnariat populaire, Antoine Duchemin a vu en vingt ans l'avènement inattendu d'une idée qui passait jadis pour saugrenue. «Aujourd'hui, que ce soit à travers les fonds de pension ou n'importe quelle autre forme d'épargne, nous sommes tous des actionnaires», constate-t-il. Des actionnaires, mais aussi des salariés et des citoyens qui, parfois ou souvent, pâtissent d'une économie qu'il juge aujourd'hui un peu folle, «vouée au culte de Mammon, du Veau d'or, le profit immédiat». Poussant cette logique de la confusion des rôles jusqu'au bout, Antoine Duchemin veut donner aux citoyens-actionnaires - cette puissance qui s'ignore - la capacité d'agir sur le comportement des entreprises. Pour quoi faire, dira-t-on, sachant que les intérêts de celui qui travaille dans une société ne sont pas toujours ceux de celui qui la possède? «"Appartenir" à une firme ou la posséder ne doivent pas empêcher de réfléchir à long terme», répond Antoine Duchemin qui veut briser cette contradiction, donner à la société civile, celle qui a surgi sur le devant de la scène à Seattle, d'autres moyens d'agir. «Le rôle d'une entreprise, c'est de fabriquer et de vendre des produits et des services sur des bases financières saines, pas de faire n'importe quoi en matière sociale ou environnementale.» Mais s'il critique l'économie contemporaine, il reste convaincu que «le marché est le meilleur modèle possible». Cette déclaration devrait d'ailleurs figurer en préambule des statuts de la future association. Tout comme elle ne condamnera pas le profit dont Antoine Duchemin dit qu'il est «nécessaire mais pas une fin en soi».

Ce programme passerait pour une douce utopie s'il n'avait déjà trouvé un début de concrétisation. «Après des catastrophes écologiques comme Bhopal ou Schweizerhalle, la pression des opinions publiques a poussé des entreprises vers davantage de responsabilité», constate Antoine Duchemin qui se réjouit aussi de la fondation quasi quotidienne de fonds de placement à caractère écologique ou social.

Reste pour lui le plus difficile: convaincre. Si, en Suisse, l'idée d'investir les conseils d'administration des sociétés fait lentement son chemin, jusqu'à séduire quelques têtes pensantes socialistes comme le Zurichois Elmar Ledergerber, elle se heurte en France à une forte résistance. «C'est un problème culturel: la gauche française ne parvient pas à aborder sereinement les questions d'argent et de propriété», observe Antoine Duchemin, navré que les privatisations des années 90 n'aient pas amené les gouvernements socialistes à promouvoir l'idée d'une démocratie économique. «Ils n'ont insisté que sur le rendement à court terme des entreprises alors que je conçois l'actionnariat comme une perspective à long terme.» Un comble, juge Antoine Duchemin, plus navré encore lorsque ATTAC, l'association de la promotion d'une taxe sur les flux de capitaux, ajoute à ses statuts la lutte contre les fonds de pension. «Même si j'admets qu'il faut conserver les systèmes traditionnels de retraite par répartition, je ne les comprends pas; les caisses de pension pourraient être un moyen d'influence formidable.»

Les caisses de pension, c'est précisément elles qu'Antoine Duchemin veut attirer dans l'association, à côté d'actionnaires individuels sensibles aux thèses environnementales ou sociales. Plus original, il verrait bien y figurer aussi deux ou trois grands représentants de la société civile comme Greenpeace, le WWF ou encore Amnesty International. «Actionnaires, ils pourraient demander des comptes aux sociétés chimiques ou pétrolières.» Sans la volonté de les détruire mais plutôt avec celle de les amener à un comportement responsable.

Reste le dernier obstacle, légal celui-là. Contrairement aux Etats-Unis où les actionnaires ont des droits étendus, comme celui de faire voter chacune de leur proposition et de recevoir une réponse à chacune de leurs questions, la législation européenne, et singulièrement celle de la Suisse, n'est pas aussi contraignante. Qu'à cela ne tienne: on peut encore la changer. En attendant, Antoine Duchemin imagine déjà les débats qui pourraient s'ouvrir dans les assemblées générales et avec la direction de plusieurs grandes sociétés suisses. Lesquelles? C'est trop tôt pour le dire. Managers, réfléchissez quand il est encore temps: le capitalisme moral arrive.

Michel Zendali

ANTOINE DUCHEMIN Riche à millions, ce protestant reconnaît avoir fondé son action sur une «part de mauvaise conscience».

PUISSANCE ET SENS «Le pouvoir, c'est de faire sept enfants...»

n Que rêviez-vous d'acheter à l'âge de 10 ans?

(après une longue réflexion) Un train électrique.

n Que ne pouvez-vous pas vous payer aujourd'hui?

Je n'ai pas envie de ce que je ne peux pas me payer.

n Faire une folie, c'est quoi pour vous?

Du trekking au Népal... Hélas, je n'ai plus l'âge à pareils exploits.

n A quel moment de la journée avez-vous le sentiment de détenir le plus de pouvoir?

En tout début de journée parce que c'est à ce moment-là que je me sens tout à fait maître de mes moyens.

n Quel est votre plus grand acte de pouvoir?

D'avoir eu sept enfants et une myriade de petits-enfants. Cela n'en a pas l'air mais c'est bel et bien un acte de pouvoir.

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