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Interview de Davis Hall
"Il n’y a pas assez d’or pour garantir toutes les monnaies"

Par Geneviève Brunet - Mis en ligne le 19.10.2011 à 14:24

Sécurité dorée. Pour se protéger de la guerre des monnaies et d’un emballement des planches à billets tentant de contrer la déflation, l’or apparaît comme un refuge.

Depuis le 10 octobre, Scoach – la Bourse suisse des produits structurés – propose des structurés émis en devise or. Innovation favorisée par le fait que l’or détenu sur les comptes métaux précieux est déjà traité à la Bourse suisse comme n’importe quelle autre devise, sous l’abréviation XAU. Aux Etats-Unis, l’Utah a reconnu, le 10 mars, comme monnaie légale les pièces d’or et d’argent frappées par le Gouvernement américain.

Elles devront être acceptées comme moyen de paiement dans cet Etat et la taxe sur les plus-values sur l’or et l’argent est supprimée. Dans le même temps, avertit Marc Mayor de Inside Alpha, certains pays, comme l’Autriche, imposent des limitations à l’achat d’or physique par des particuliers, tandis que d’autres, comme la France, renforcent la traçabilité des transactions sur métaux précieux.

Autant de signes de perte de confiance dans les monnaies fiduciaires et d’un futur recours à l’or comme quasi-monnaie? A s’en convaincre trop vite, les particuliers risquent de lourdes pertes à court terme sur l’or physique, sur fond d’intense guerre des monnaies. Le point sur les perspectives d’évolution des devises et métaux précieux avec Davis Hall, membre du comité de direction de Crédit Agricole Private Banking (Suisse), responsable du Forex et métaux précieux advisory auprès de la clientèle privée.

La guerre des devises est-elle en cours?

Oui, clairement, et cela se comprend aisément: alors que de nombreux marchés d’actions n’ont pas retrouvé leur niveau d’avant 2008, le commerce mondial des matières premières et des marchandises est quasiment revenu à son niveau d’avantcrise. Tous les pays espèrent donc obtenir un peu de croissance grâce à leurs exportations. Mais il faut, pour cela, avoir une devise compétitive, donc faible, afin de contrer l’avantage des Asiatiques.

Y a-t-il une guéguerre entre les Etats-Unis et l’Europe pour faire baisser la valeur de leurs devises respectives?

Absolument, chacun espère gagner des parts de marché dans le commerce mondial grâce à une devise affaiblie. Raison pour laquelle je pense que la crise de la dette dans l’Union européenne ne se transformera pas en crise de la monnaie européenne: la monnaie commune est un atout trop important, surtout pour l’Allemagne. Ce pays acceptera peut-être que la Grèce fasse faillite, mais pas qu’elle sorte de l’euro. Car, s’il devait y avoir un euro du sud, la monnaie de l’Allemagne s’apprécierait immédiatement de quelque 30% en tant que bon deutsche mark crédible.

Les Etats-Unis semblent vouloir affaiblir le dollar. Il s’est pourtant apprécié récemment?

Cela est dû à la montée de la volatilité sur les marchés qui a conduit les fonds d’investissement américains à dénouer leurs positions risquées. Ces fonds empruntent du dollar à 0% et achètent des titres étrangers offrant une meilleure rémunération, telles les obligations brésiliennes. Lorsque l’aversion au risque augmente, ils vendent les placements étrangers et remboursent leurs emprunts en dollars. Pour ce faire, ils achètent du dollar, faisant monter sa valeur.

La guerre des devises devrait inciter les investisseurs à se réfugier sur des placements tangibles, comme les matières premières. Or, même les métaux précieux ont perdu de la valeur.

La baisse des matières premières s’explique essentiellement par un regain d’inquiétudes sur la solidité de la croissance mondiale. En 2008, l’indice CRB, composé d’une vingtaine de matières premières, avait perdu 58%. Il a repris 62%, soit un rebond Fibo parfait. Cette tendance haussière est en péril: l’indice CRB pourrait descendre au moins jusqu’à 250.

Est-ce pour cette raison que les devises des pays producteurs de matières premières – dollar australien, rouble ou couronne norvégienne – ont chuté face au dollar?

Cela peut paraître paradoxal, mais, depuis la perte de la notation triple A par Standard & Poor’s pour la dette publique américaine, le 5 août, la plupart des monnaies se sont nettement dépréciées face au dollar. La plus forte baisse est celle du franc suisse, en recul de 31%, en raison du choix de la BNS de fixer un cours plancher face à l’euro; mais le réal brésilien a perdu dans le même temps 26% face au billet vert, le rouble 14%, le dollar australien 9,5% et la couronne norvégienne 8%, avant de remonter depuis octobre. Sur replis, nous restons favorables à la diversification vers ces devises.

Dans cette guerre des devises, qui est gagnant pour l’instant?

Les Etats-Unis s’en tirent bien. La part des étrangers dans la détention de bons du Trésor n’a jamais été aussi élevée. Cela renforce momentanément la valeur du dollar – qui baisse tendanciellement depuis quarante ans –, mais cela maintient bas les taux d’intérêt à long terme. De quoi faciliter à la fois le service de la dette publique et le désendettement des particuliers.

Vous estimez que les Etats-Unis cherchent à créer de l’inflation. Vont-ils y arriver?

C’est toute la question. Le Japon essaie depuis vingt ans de sortir de la déflation. Un programme QE3 additionnel de Ben Bernanke, en année d’élection, ne peut de loin pas être exclu.

Les Etats-Unis pourraient-ils faire partiellement défaut sur leur dette?

Je ne le pense pas. Le risque principal – sur fond de guerre des monnaies – est d’engager une guerre commerciale, avec du protectionnisme envers les produits chinois.

En réaction, la Chine pourrait cesser d’acheter des bons du Trésor, plutôt que de laisser le yuan s’apprécier…

C’est une possibilité, mais pour aller où, ensuite? Les gens tentent de se protéger des risques sur les devises en achetant de l’or. Même si le prix de l’once peut corriger à court terme, l’or devrait donc rester un refuge; sauf si la volatilité augmente violemment comme en 2008.

L’or commence-t-il à être considéré comme une monnaie?

De plus en plus de gestionnaires de fortune conseillent, depuis deux ou trois ans, d’investir une partie du portefeuille en or et en autres métaux précieux, avec des pondérations qui ont pu monter jusqu’à 20% dernièrement. Les ETF sur l’or détiennent des quantités de métal comparables aux réserves en or d’une banque centrale. Les investisseurs pouvant sortir à tout moment de ces ETF, le prix de l’or pourrait chuter brutalement en cas d’appels de marge sur d’autres classes d’actifs. Rappelons-nous que, depuis l’année 2000, le prix de l’once est déjà passé de 300 à 1900 dollars, avant la récente correction.

Trop cher?

Il s’agit peut-être d’une bulle. Pour ceux qui n’en possèdent pas encore, mieux vaut attendre que les spéculateurs sortent de l’or pour en acheter. Si l’aversion au risque augmente encore, ils devront sortir de leurs positions en or, plutôt que de déboucler trop de positions perdantes sur d’autres actifs. Si le prix de l’or devait casser sa moyenne mobile à 200 jours – 1530 dollars l’once – on ouvrirait une brèche idéale jusqu’à 1350 dollars. Garder le cap, oui, mais pas pour les cardiaques...

Va-t-on vers une nouvelle monnaie mondiale?

Non, car la seule monnaie qui pourrait être crédible serait une devise adossée à l’or, à l’ancienne. Mais il n’y a pas assez d’or dans le monde pour garantir toutes les monnaies; à peine deux piscines olympiques.


Profil

DAVIS HALL

Responsable du conseil sur le marché des changes et les métaux précieux pour la clientèle privée de Crédit Agricole Private Banking (Suisse). Titulaire d’un bachelor du Bowdoin College. Dirige une équipe de 26 personnes à Genève, Zurich, Lugano, Hong Kong, Singapour. Avant de rejoindre Crédit Agricole Suisse en 1992, il était responsable du FX proprietary trading team à Cargill Genève dans la division des marchés financiers.




Tags: Davis Hall, or, monnaies, déflation,

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