|
Par Catherine Bellini, Chantal Tauxe - Mis en ligne le 20.06.2012 à 12:04 |
LA PRESIDENCECe printemps, on vous a senti plus heureux d’avoir conquis la majorité de gauche au gouvernement que de devenir président. Vous n’aviez pas envie de cette charge? Qu’est-ce que cela veut dire de ne pas avoir l’air? Il est vrai que chez moi, une victoire en votation suscite plus d’enthousiasme que l’accession à une fonction. Mais je suis honoré par les messages que j’ai reçus lors de la victoire de la gauche, et je suis touché par les marques de confiance et d’estime que me témoignent mes collègues en me désignant pour la présidence du Conseil d’Etat. Rassurez-vous, l’envie est là, même si je reste lucide sur les difficultés et les risques à venir. Qu’est-ce que le président Maillard fera de différent par rapport au président Broulis? Cela se verra peu à peu, par des actes symboliques. La bonne marche du gouvernement implique que les chefs de département dirigent et que le président s’assure que cela fonctionne, que les décisions sont appliquées et respectées par tous, il intervient en cas de crise. Cela ne va pas changer, même si la majorité est à gauche. Mais je préfère faire plutôt que dire. Et qu’est-ce que vous souhaitez réussir aussi bien que lui? Pascal Broulis a eu une gestion remarquable et très efficace du temps. Il ne refusait pas un projet, il en différait la réalisation. Cela était conforme à la nécessité d’assainir les finances. Maintenant, nous sommes à un autre moment de l’histoire, le besoin d’assainissement n’est plus la priorité, il s’agit d’investir dans les infrastructures, les transports notamment. Ce n’est pas une question de personne, mais de moment. En devenant président, j’éprouve autant de plaisir que d’appréhension: Pascal Broulis a mis la barre très haut. Vous vous êtes privé des Affaires extérieures et des grands projets, n’est-ce pas dommage par rapport au rayonnement d’une majorité de gauche en Suisse? De Zurich ou de Berne, on va continuer d’identifier le canton de Vaud à Pascal Broulis et pas à vous? Aucun regret. Si Pascal Broulis avait été privé des Affaires extérieures, Vaud aurait perdu la présidence de la Conférence des cantons qu’il va assurer durant deux ans encore. Pour moi, il était évident que la présidence de la CdC est dans l’intérêt du canton. Je ne me désintéresse pas des Affaires extérieures, selon les dossiers, nous irons à deux, et je compte bien représenter le canton chaque fois que cela sera nécessaire. Quant à l’exemplarité ou au rayonnement d’un gouvernement de gauche, je préfère les démontrer par un bilan concret de réformes, comme, par exemple, le système Forjad d’insertion des jeunes dans le monde du travail, que nous avons créé, qui fait référence à l’échelle suisse. Si nous faisons bien notre travail, cela se verra. La présidence du Conseil d’Etat vaudois vous console-t-elle de votre échec au Conseil fédéral? Je n’ai pas été triste et donc je n’ai pas eu besoin d’être consolé. Je m’attendais à ne pas être choisi, je savais que le Parlement rechignerait à élire quelqu’un comme moi, mais je suis fier de la campagne que j’ai menée, je n’ai pas cédé à l’ivresse des pronostics, je ne me suis pas renié.
ENFANCEVotre tout premier souvenir? Avant l’école enfantine, j’ai peu de souvenirs, sauf un: j’étais sur les genoux de ma grand-mère, sur la râteleuse tirée par le cheval de la ferme. Elle me donnait les rênes pour guider Fanny, la jument. Ma grand-mère Lucie, une femme de caractère, savait apaiser, elle qui avait perdu quatre sœurs, emportées par la tuberculose. Toutes mes cousines se confiaient à elle quand elles souffraient de peines de cœur. Vous étiez nombreux? Ah oui! Vingt-cinq cousins entre les deux familles. Le week-end et les vacances, on les passait à Porsel, chez mes grands-parents (dans la campagne fribourgeoise, ndlr). J’étais l’aîné des cousins du côté de ma mère. Le chef alors? Plutôt le GO. J’organisais les jeux, je piquetais une pente de ski pour un slalom parallèle. Et à Lausanne? J’étais un enfant plutôt timide, mais j’avais de bons copains, beaucoup d’Italiens et d’Espagnols, on jouait au foot. Nous vivions dans un quartier d’immigrés, comme nous au fond, mes parents ayant quitté la campagne fribourgeoise pour chercher du travail. Mon père tenait un garage. Vos origines familiales ontelles été le moteur de votre engagement politique? Les récits de mes parents, mais aussi de mes grands-parents, ont été un moteur puissant. Mon grand-père, qui avait fait la Mob, m’a raconté que, durant un cours de répétition à l’armée, il s’était fait mettre aux arrêts par un officier bien plus jeune que lui. Parce qu’il ne l’avait pas vu et donc pas salué. C’était terrible pour lui de perdre ainsi son temps alors que le travail l’attendait à la ferme. Les générations d’avant- et après-guerre dans les milieux ouvriers et paysans ont connu des conditions de vie très dures, il ne faut pas l’oublier.
LES INSPIRATEURSVous dites souvent que Jean Jaurès, un des fondateurs du Parti socialiste français qui fut assassiné en 1914, vous a marqué. Pourquoi? Il est pour moi le plus grand personnage politique, le plus visionnaire. Il a tout vu avant les autres. Les risques du marxisme, le rapport à la démocratie, le mouvement ouvrier qui passe à la réforme. Il montre un grand respect des outils démocratiques et refuse la guerre, la violence. A l’époque, certains disaient que la guerre était un moyen d’accélérer la fin du capitalisme. Les ouvriers pourront retourner leurs fusils contre les patrons, pensaient-ils. Jaurès, avant la guerre de 14-18, a fait des déclarations saisissantes. Il a décrit la menace des décennies de barbarie nationaliste. Quand on lit ses lignes, on voit défiler ce qui s’est passé durant et après la Première Guerre mondiale. Comme il l’avait prévu. Personne ne vous a servi de modèle en Suisse? Il y a eu André Chavanne, un conseiller d’Etat exemplaire, doté de beaucoup d’humanité. Et puis Jean-Jacques Schilt, Yvette Jaggi. Mon grand-père maternel a joué un rôle important. Député au Grand Conseil, syndic de Porsel, il était une personnalité du Parti des paysans, artisans et bourgeois, l’ancêtre de l’UDC. Il avait de véritables talents d’orateur, le sens de la formule et du verbe. Je m’en suis inspiré plus tard. La dernière fois que l’assurance maternité a échoué en votation, il m’a dit: «Avec ces politiciens d’aujourd’hui, l’AVS ne passerait plus.» Eux avaient osé créer cette assurance sociale en 1948. Alors que la dette publique était le double de ce qu’elle est aujourd’hui. Eprouvez-vous de la gratitude pour les anciens? Oui, grâce à eux, des gens comme moi ont pu suivre des études et grimper l’échelle sociale. Or, depuis ces dernières années, l’égalité des chances est menacée. Les ménages ont perdu du pouvoir d’achat, les primes d’assurance maladie et les loyers ont fortement augmenté alors que les salaires stagnent. Des gens travaillent dur et ne parviennent pas à joindre les deux bouts.
LE LEADER CHARISMATIQUEQuand avez-vous découvert que vous aviez du charisme? Mais je n’avais pas de facilité particulière à parler. A l’université, aux assemblées d’étudiants, et au parlement communal au début des années 90, je ne prenais jamais la parole. Difficile à imaginer, vous qui parlez tant aujourd’hui... J’avais peur! Les premières fois que je suis monté à la tribune, je tremblais! Cela s’apprend de parler en public. Avoir de la répartie, placer le bon argument au bon moment. A l’époque, les répliques me venaient en rafales, mais deux heures plus tard. C’est venu avec l’expérience, comme tout métier. Au début, on a peur de parler devant 100 étudiants. On le fait dix fois et on n’a plus peur. Puis devant 300 personnes, puis 1000 et même 10 000. On apprend à surmonter sa peur. C’est comme pour la TV. D’ailleurs, avant d’aller à Arena (émission de débat politique de la TV alémanique, ndlr), j’ai eu une sacrée pétoche. Vous faites vibrer votre auditoire. Savez-vous pourquoi? Ce qui touche peut-être les gens, c’est qu’on trouve une formulation qui libère, qui montre à ceux qui croient qu’ils sont toujours perdants qu’ils peuvent relever la tête. Cela crée une émotion, de la dignité. Les travailleurs qui perdent leur emploi dans une restructuration injuste ont plein de choses à dire. Ils sont reconnaissants qu’on les écoute et qu’on défende leurs arguments sur la place publique. La ferveur peut aussi tourner au culte de la personnalité, à l’absence de débat. Je crois qu’il n’y a rien de malsain à susciter l’émotion. Mais il faut être discipliné. Remarquer quand il y a des signes de désaccord. Nous avons entendu dire que vos contradicteurs avaient intérêt à se lever tôt… Je n’aime pas que des positions contraires à la ligne du parti partent vers les médias, avant les militants, soi-disant pour ouvrir le débat. On fait des congrès du parti pour discuter des positions. C’est là le lieu. J’ai dit cela très franchement à quelques personnes, c’est vrai. Quand le Parti socialiste vaudois vous a porté candidat au Conseil fédéral l’automne dernier, l’ovation était telle que vous sembliez mal à l’aise. J’ai un côté calviniste, malgré mon milieu catholique, qui me fait craindre que cela ne va pas durer. Plus l’ovation est forte, plus le retour de balancier risque d’être fort aussi.
RAPPORT A LA TERREVous défendez le monde paysan. Sauriez-vous traire une vache? Oui, je sais préparer les pis, faire descendre le lait, traire, mais aussi faucher, ramasser. Ma spécialité, c’était la pirouette, une machine qui retourne le foin pour qu’il sèche bien. Jeune, je travaillais beaucoup à la ferme de mon oncle. Seriez-vous capable de diriger une ferme? Je pourrais tenir quelques jours. Mais au-delà, je devrais suivre une formation. Pour savoir quand semer, quand récolter. Et puis les activités se sont diversifiées, je ne connais pas tout. Pourquoi cet attachement à la terre? C’est un monde qui m’est cher. J’aime sa culture, la transmission orale du passé. Je me souviens de la Foire de Bulle, où on exposait le bétail, ces tablées de paysans, leurs histoires, on riait beaucoup. Ce sont les paysans que vous aimez, alors? La nature aussi. Etre dehors. Toutes ces perceptions. Le temps qu’il fait, c’est un grand sujet à la campagne. Va-t-il pleuvoir ou pas? J’aimais aussi charger les bottes de paille à la fourche, sur la remorque. Plus on avance, plus il faut monter, c’est dur et c’est bon cet effort physique. Et quand le soir tombe, en été, et que vient la fraîcheur, on vit des moments magiques. Cela vous manque? Non. Parce que je sais qu’à un moment donné, je vais me calmer et ne plus travailler autant. Je retournerai les voir plus souvent.
LA TRANSFORMATIONVous avez changé depuis que vous êtes au Conseil d’Etat… C’est un lent épaississement. Un kilo par année. Mais je maîtrise, sinon je ferais 120 kilos. Mais j’ai besoin de manger. Comme j’ai besoin de dormir d’ailleurs. Six heures au moins. Plus d’effort physique? Non. Et cela me manque. C’est pour ça que je continue les matchs de foot le vendredi. Je ne peux pas dire que je n’ai pas le temps, mais il y a la famille, les enfants sont demandeurs. Quand j’ai du temps, c’est pour eux. Même le vendredi, j’ai parfois mauvaise conscience. Mais il m’arrive de prendre mon fils avec moi le dimanche matin à Renens et de taper un peu dans le ballon avec des copains. Il y a des politiciens, même au plus haut niveau comme Obama, qui ont intégré le jogging et la gym dans leur agenda. Eh bien moi, je n’y arrive pas. Je n’ai pas cette discipline. C’est tout simple pour moi: la discipline, c’est exclusivement pour le boulot. Dans ma vie privée, j’organise peu à l’avance. En général, je téléphone la veille pour inviter quelqu’un le lendemain. Vous mangez sainement au moins? Oui, assez, de manière équilibrée. A midi je mange au restaurant d’à côté. Le soir, on fait la cuisine.
L'EXERCICE DU POUVOIRIl arrive régulièrement qu’un conseiller d’Etat craque. Ce travail est-il tellement prenant? Oui. Et on n’est pas du tout préparé à ce qui nous attend. D’abord, ce qui nous saute à la figure, c’est qu’on attend de nous que nous produisions des décisions à la chaîne. Généralement difficiles, sinon les chefs de service les auraient déjà prises. Soit un projet est bon, mais cher. Soit on va fâcher quelqu’un. Et puis il y a les papiers à signer, les lettres aux citoyens, les propositions au Conseil d’Etat. Elles correspondent rarement à ce que vous auriez écrit vousmême, ou elles sont incomplètes. Au début, on est pris d’un certain vertige. Parce que si on corrige, la proposition va prendre du retard. Il faut accepter d’approuver des choses qui ne vous semblent pas complètes. Avec le temps, j’ai changé d’organisation. Je vois souvent mes chefs de service et mon secrétaire général, note mes consignes et surveille les délais, méticuleusement. Une vie de séances, donc. Le pire, c’était les PowerPoint. Pour chaque décision à prendre on me donnait des dossiers de plusieurs pages et on me projetait des PowerPoint. Jusqu’à 15 par jour. Bon, je parcourais le papier rapidement et, alors que le collaborateur expliquait encore la première page, j’interrompais et donnais mes instructions. Alors on ne m’a plus rien donné dans les mains. C’était presque comique. Je leur disais: mais donnez-moi ce machin qu’on puisse avancer. J’ai refusé cette façon de travailler. Maintenant on va droit au but. Et j’ai des personnes de confiance pour lesquelles je suis toujours accessible. L’apprentissage du pouvoir, c’est oser dire non? Oui. Et donner des ordres, ce qui n’est pas évident. Comment formule-t-on une critique? Face à des gens qui connaissent mieux le sujet que vous, qui sont souvent plus âgés? Il faut exprimer ce qui ne va pas. Parfois même se séparer de quelqu’un. Cela m’est arrivé, mais je crois que cela s’est fait dans la dignité. Mais qu’est-ce qui provoque des «burn-out»? Le problème, c’est qu’il faut souvent gérer des crises alors qu’on est déjà à plein régime, que tout le monde travaille 20% de trop. Or, en cas de crise, il faut aller plus vite que tous les autres, que la presse, que les adversaires politiques. C’est comme si on est sur un toit et qu’on surveille douze cheminées. Soudain, il y en a une qui crache de la fumée noire. Il faut prendre le temps de descendre du toit pour aller voir ce qui ne va pas. Aller voir où est le problème. C’est pour cela que vous êtes devenu fédéraliste? Oui, je suis adepte de la proximité: il faut donner de la compétence aux cantons qui connaissent le terrain. Un exemple: j’avais signé un jour de nouvelles normes pour les EMS, elles fixaient notamment le nombre de m2 minimum par chambre. Puis mes services m’ont annoncé qu’il fallait fermer sept établissements qui n’étaient plus conformes. C’était très ennuyeux parce que nous manquions de places. Alors j’ai demandé qu’on m’organise des visites dans ces EMS. Cela, c’est possible dans un canton, ce serait impossible au niveau de la Suisse entière. Qu’est-ce que ces visites vous ont apporté? J’ai découvert la réalité derrière les normes. Dans un EMS, je suis allé voir deux chambres individuelles. Trop petites. Il fallait soit fermer ces chambres, soit abattre une paroi et transformer deux petites chambres en une seule, qui avait le nombre de m2 réglementaire pour loger deux personnes. J’ai demandé aux personnes âgées qui vivaient là ce qu’elles préféraient. Elles voulaient garder leur chambre, même petite. Après ces visites, j’ai changé ces normes que j’avais pourtant signées.
OUVERTUREVous étiez un des instigateurs du Mouvement né le 7 décembre. Oui, un peu par hasard. J’étais pour l’EEE (Espace économique européen), convaincu par les arguments de François Mitterrand et de Jacques Delors sur la paix, la sécurité sociale. Mais je discernais aussi les prémices des libéralisations. Quand Blocher a gagné lors de ce dimanche de votation, il y a eu une manif spontanée à Lausanne. Une coordination nationale s’est mise sur pied avec Véronique Pürro, Sabine Döbeli, des syndicalistes, des radicaux. Comme j’étais secrétaire de la Fédération des étudiants de l’Université de Lausanne, j’ai été délégué pour aller à la séance d’où a émergé l’idée de créer un mouvement. J’étais très motivé contre l’idée d’enfermement de la Suisse, contre une place financière à la Monaco, contre la xénophobie. Pensez-vous qu’il faille entamer des négociations en vue de l’adhésion de la Suisse à l’UE? J’ai voté pour l’adhésion. Mais celle-ci se négocie. Il ne s’agit pas de brader le service public et la souveraineté nationale. Cela dit, oui, il serait bon d’entamer des négociations, d’entrer dans le concret, de quitter la métaphysique. Y a-t-il des voyages qui vous ont marqué? Au Brésil, à Porto Alegre, j’ai participé par deux fois à l’anti-Davos organisé par les altermondialistes. J’ai été impressionné par Lula da Silva, dont j’ai entendu un discours mémorable. En revanche, je reste perplexe face au mouvement altermondialiste qui – un peu comme les Indignés aujourd’hui, comme les soixante-huitards autrefois – refuse de se compromettre à faire de la politique dans les institutions. Or, pour améliorer la vie des gens et défendre les plus faibles, on en vient toujours à devoir agir dans le cadre d’une démocratie organisée et d’une politique de réformes patientes et graduelles. Même les révolutions débouchent sur cela, quand elles réussissent.
PROFIL - PIERRE-YVES MAILLARD 1968 Naissance à Lausanne. 1990 Licence en lettres à Lausanne. 1992 Cofondateur du Mouvement né le 7 décembre après le rejet de l’EEE. 1994 Enseignant de français et d’histoire. 1999 Conseiller national. 2000 Secrétaire syndical à la FTMH Vaud-Fribourg. 2004 Conseiller d’Etat vaudois. 2012 Présidence du Conseil d’Etat vaudois pour cinq ans. |









