LIVRE
«Il n’y a rien de plus dangereux que la certitude»

Par Antoine Menusier - Mis en ligne le 17.10.2012 à 14:12

«La vallée des masques», dernier roman du journaliste et écrivain Tarun Tejpal, grande figure de la démocratie indienne, est une mise en garde contre l’horreur du totalitarisme. Rencontre.

On ne fait pas taire Tarun Tejpal. Ce journaliste et romancier indien de 49 ans, parfois présenté comme un digne successeur de Salman Rushdie, est un défenseur obstiné de la liberté d’expression dans son pays. Obstiné mais pas atrabilaire. Son visage mat et rond, souligné par de longs cheveux poivre et sel, ne présente aucun stigmate douloureux. Il est jovial, comme animé de l’idée de bonheur et de courage.

Tarun Tejpal dirige l’hebdomadaire d’investigation Tehelka, un média de centre gauche dérivé du site internet du même nom, qu’il a fondé en 2000. En 2002, il révèle un système de corruption qui entraîne la démission du ministre de la Défense. Ses ennemis lui feront payer chèrement son audace: asphyxie financière du site et menaces de mort. Tehelka renaîtra.

Entre-temps, celui qu’on a voulu bâillonner écrit Loin de Chandigarh, ville où il est né, une romance sur fond de cruauté sociale, traduite dans de nombreuses langues, qui ajoute à sa notoriété. Fils d’un officier de l’armée, membre de la plus haute caste indienne, celle des brahmanes, il reçoit une éducation progressiste qui l’ouvre aux malheurs d’autrui et l’amène à combattre les inégalités.

Cette philosophie imprègne son dernier roman, La vallée des masques. En voici les Wafadar, de terribles guerriers élevés telles des machines dans le culte d’Aum, leur gourou. Abattage humain, abattage sexuel. Le nihilisme dans toute sa splendeur. Audelà de la vallée parfaite coule l’imperfection, autrement dit l’homme, faible, fort, beau, laid, cette alchimie de l’être pluriel qui naît de la conscience et la maintient en vie.

«La vallée des masques» sonne comme une charge contre les totalitarismes. A quelles idéologies totalitaires avez-vous emprunté pour construire votre intrigue?

A aucune idéologie en particulier. J’ai voulu étudier le métabolisme d’un système totalitaire quel qu’il soit, voir ce qu’il se passe lorsqu’un groupe vit en vase clos, ce que cela provoque dans la pensée collective et individuelle de ses membres.

Quelles sont les particularités du système totalitaire à la base de votre roman?

Il faut bien voir que tout cela procède d’une mythologie interne. Il y a d’abord une idée, puis une personne pour l’incarner. S’ajoute la notion d’infaillibilité. Un jeu de pouvoir, d’oppression et d’exploitation est à l’œuvre. Je me suis attaché à décrire le processus de perversion de l’idée, les impulsions qui poussent l’homme à faire le mal. Le personnage principal de mon livre et son narrateur, Karna, fait partie d’un grand culte.

A propos de culte, subsiste-t-il, ou se développe- t-il, en Inde, des expressions totalitaires?

Les totalitarismes, où qu’ils soient apparus dans le monde, nous concernent tous. Hitler a tué six millions de juifs en Europe. Eh bien, moi, je suis Indien et je me sens concerné par cela. En Inde, qui compte un milliard deux cents millions d’habitants, demeurent une multitude de petites sectes, de petits cultes intolérants et pathologiques dans leurs principes. J’ai la crainte qu’un hindou d’extrême droite puisse créer un système comparable au nazisme. Je ne dis pas que cela va arriver, mais nous devons rester sur nos gardes. Mon livre se veut être une mise en garde contre le triomphe de la certitude, car il n’y a rien de plus dangereux que la certitude. Il est nécessaire que la maison de l’homme garde ses portes et fenêtres ouvertes.

Le jeune Tarun Tejpal a-t-il été séduit, au moins une fois, par des idées extrémistes?

Je jouis d’un double patrimoine intellectuel. L’hindouisme, tout d’abord, qui est une religion de tolérance, d’inclusion et de célébration de la pluralité, en dépit de certaines dérives. Bien qu’athée, ou du moins agnostique, je me considère philosophiquement comme hindou. Ensuite, et c’est plus important, j’ai été bercé par la vision des pères fondateurs de l’Inde, Nehru et Gandhi, qui ont professé la tolérance et la compassion. Quand j’étais jeune, je me passionnais pour la littérature, orientale, occidentale, mondiale, en fait. La littérature constitue à mes yeux une force libératrice. Elle m’a forgé. Les idées extrémistes n’ont pas eu prise sur moi.

 

«JE ME SUIS ATTACHÉ À DÉCRIRE LE PROCESSUS DE PERVERSION DE L’IDÉE, LES IMPULSIONS QUI POUSSENT L’HOMME À FAIRE LE MAL.»

 

Deux sociétés s’opposent dans «La vallée des masques». Celle du culte oppresseur, que vous appelez «l’outre-monde», et celle de l’Inde vivant à l’air libre, où, parmi bien des péripéties, une union s’établit entre une femme boiteuse, issue d’une caste supérieure, et un homme, inspecteur des égouts, provenant d’une caste inférieure. Qu’avez-vous voulu dire à travers cette rencontre?

Cela me permet de traiter de thèmes de grande importance par un jeu de contrepoints. Du thème de l’égalité, par exemple. Dans l’outre-monde, elle est absolue: les individus n’y connaissent pas leurs noms, leurs pères et mères, ni même leurs propres visages. Dans le monde qui est le nôtre, la relation de cette femme et de cet homme nous montre en quoi nous sommes irréductiblement différents. La perfection n’existe pas. En tant qu’écrivain, j’ai un petit penchant pour les gens de castes sociales inférieures, que j’essaie de défendre.

La sexualité, hétérosexuelle et homosexuelle, tient une place prépondérante et extrêmement brutale dans «La vallée des masques». Que dit-elle de cette société liberticide?

La sexualité est un outil de pouvoir. Dans le système en vase clos que je décris, c’est la femme qui est opprimée systématiquement. Et dans un tel système, le langage pour décrire l’activité sexuelle a toujours quelque chose d’euphémistique. L’euphémisme cache le mal qu’on est en train de commettre. Par exemple, l’homme qui viole toutes les femmes de la vallée des masques est appelé le Grand Timonier.

Est-ce une référence à Mao, dont on sait qu’il faisait grande consommation de très jeunes femmes?

On peut y voir en effet cette référence, mais le Grand Timonier en question est un personnage générique, qui dépasse bien sûr la personne de Mao.

Comment les lecteurs indiens ont-ils reçu ces passages très crus, du moins dans ce qu’ils évoquent?

Le contenu sexuel du livre a été considéré comme faisant partie intégrante du récit, il n’a pas fait l’objet de commentaires particuliers.

Tarun Tejpal, «La vallée des masques», Albin Michel, 454 pages
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