Vous n’êtes pas devenue conseillère fédérale mais, en tant que présidente de la Conférence des directeurs de départements cantonaux de justice et police (CCDJP), vous aurez au moins le poids de Mme Simonetta Sommaruga!
Il est vrai que la sécurité intérieure est de la compétence des cantons. C’est une conférence intéressante, car la marge de manœuvre y est considérable, à condition que les cantons collaborent bien, comme lorsque nous avons harmonisé la formation des policiers en Suisse. Avec la Confédération, qui n’a pas de forces de police, nous sommes complémentaires.
«AVOIR DES ENFANTS ICI N’EXCLUT PAS LA POSSIBILITÉ D’ÊTRE EXPULSÉ.» Karin Keller-Sutter
En tenant compte des polices ferroviaire et de l’armée, il y a sept forces de sécurité en Suisse. Y a-t-il encore un pilote dans l’avion?
C’est la question qui me préoccupe le plus. Il est effectivement urgent de clarifier les rôles sur ce plan. De Genève à Rorschach, la Suisse est devenue une grande agglomération qui vit 24 heures sur 24, une sorte de city state. Le nombre de lésions corporelles graves augmente depuis trente ans. Dans ce contexte, avec toutes ces polices, on sait de moins en moins qui fait quoi.
Quelle est votre vision?
Je souhaite un seul niveau de police en Suisse, celui des corps cantonaux collaborant étroitement entre eux. Puis je propose de mettre sur pied des centres de compétence régionaux concernant les tâches spécialisées par le biais de concordats, un peu comme dans la médecine. C’est ainsi que j’ai proposé une seule police de sûreté pour toute la Suisse orientale.
Cela signifie que les Romands devraient aussi y songer?
Je ne veux pas donner de conseils aux Romands. Mais une chose est sûre. On ne pourra sauvegarder le fédéralisme que si les cantons travaillent plus efficacement ensemble. C’est le meilleur moyen de lutter contre les velléités de la Confédération de s’emparer de nouvelles compétences en matière de sécurité intérieure.
Le plus grand chantier concerne les gardes-frontière. Est-ce toujours la guerre des polices avec vos corps cantonaux deux ans après l’entrée de la Suisse dans Schengen?
Je ne parlerais pas de guerre. Mais vous avez vu que le canton de Zurich veut résilier le contrat qu’il a avec le corps des gardesfrontière, ce qui prouve bien qu’il y a un problème et que cela n’est pas une obsession personnelle, comme certains voudraient le faire croire. Le corps des gardesfrontière a tendance à vouloir remplir des tâches de police pour lesquelles il n’y a pas de base légale.
Que proposez-vous?
Notre conférence propose au minimum de placer les gardesfrontière sous le commandement des polices cantonales et au maximum de les y intégrer totalement. Il manque quelque 1500 policiers dans les corps cantonaux en Suisse, raison pour laquelle il faut exploiter toutes les synergies possibles.
Vous préférez bien sûr la deuxième solution!
C’est vrai que je préférerais cette variante là, mais je ne vais pas m’y accrocher à tout prix. Je veux rester pragmatique et ouverte.
Avez-vous l’intention d’en parler avec la nouvelle conseillère fédérale responsable des gardes-frontière, Eveline Widmer-Schlumpf?
Nous allons certainement en parler ensemble. J’ai cru comprendre qu’elle était en faveur d’un modèle soutenant les cantons. Mais il faut d’abord attendre de voir à qui le Conseil fédéral attribuera ce corps lors de la restructuration des départements.
Le canton de Genève réfléchit à la question d’engager des policiers titulaires d’un simple permis C. Qu’en pensez-vous?
Si Genève veut le faire, qu’il le fasse. Chaque canton doit répondre à sa façon à cette question. A Saint-Gall, cette idée n’a aucune chance de recueillir une majorité politique. Nous exigeons d’un policier qu’il possède le passeport suisse. Nous estimons qu’il doit s’identifier à l’Etat qu’il représente.
Cela dit, nous avons chez nous des policiers suisses issus de la seconde génération d’immigrés. Lorsque nous avons engagé un musulman de parents turcs, nous avons discuté avec lui. Il tient à faire tous ses interrogatoires en allemand, même si certains interlocuteurs turcs préféreraient qu’il leur parle dans leur langue.
Venons-en à l’initiative de l’UDC sur le renvoi des criminels étrangers, que vous rejetez au profit du contre-projet. Pourquoi voter pour ce dernier dès lors que vous avouez que Saint-Gall a déjà une pratique équivalente?
Il est vrai que nous sommes déjà sévères en Suisse orientale, mais le contre-projet va encore un peu plus loin. Il est plus précis en stipulant qu’on peut renvoyer chaque délinquant condamné à une année de prison tout en respectant le principe de proportionnalité. Il a aussi le mérite d’harmoniser la pratique dans toute la Suisse et réduit la marge d’appréciation des offices de migration. C’est ce que souhaite la population.
Comment prenez-vous concrètement vos décisions d’expulsion?
Je ne dois me prononcer qu’en cas de recours des étrangers auxquels nous retirons le permis, sur la base d’un dossier que mon service juridique vérifie scrupuleusement. Je constate que le Tribunal administratif confirme presque toutes mes décisions.
Avez-vous des doutes lorsque vous prenez des décisions?
Non, parce qu’elles me paraissent justifiées. C’est vrai qu’il peut paraître sévère de retirer un permis de séjour à un étranger non pas parce qu’il a commis un crime, mais parce qu’il a touché trop longtemps l’assurance chômage ou l’aide sociale. Mais nous le faisons pour respecter ce que prévoit la loi fédérale sur les étrangers et éviter que les assurances sociales ne soient trop sollicitées.
N’avez-vous pas d’états d’âme lorsqu’il s’agit d’un détenteur de permis C, né en Suisse et quasiment sans attaches dans son pays?
L’Hebdo a présenté la semaine dernière le cas de ce jeune Turc de notre canton, dont le recours a été rejeté par le Tribunal fédéral. Lui-même avoue qu’il a reçu des avertissements et qu’il n’y a pas cru. Cette décision était correcte.
Les liens familiaux en Suisse sont-ils un motif pour renoncer à expulser?
Oui. Ce critère fait partie de l’appréciation du cas. Mais avoir des enfants ici n’exclut pas la possibilité d’être expulsé. En fin de compte, tout dépend de la gravité du crime commis. La sécurité de la population prime sur l’intérêt individuel à vouloir rester en Suisse.
Si l’initiative de l’UDC est approuvée par le peuple, sera-telle applicable?
Il faudra la rendre applicable. Son texte prévoit que le législateur peut compléter la liste des délits qu’elle mentionne. Mais personne ne sait quels délits le Parlement y ajoutera et surtout s’il décidera de l’automaticité de l’expulsion pour ceux-ci. Une telle procédure parlementaire pourrait prendre plusieurs années, alors que si le contre-projet passe, tout sera clair dès le 29 novembre.
Pensez-vous que les membres de l’Union européenne accepteront le renvoi de leurs ressortissants?
Je doute fort que les Allemands accepteront l’expulsion d’un de leurs ressortissants pour un simple cas d’effraction. Il faudrait donc renégocier l’accord sur la libre circulation des personnes. Un exercice où la Suisse aurait plus à perdre qu’à gagner.
PROFIL
KARIN KELLER-SUTTER
1963 Naissance à Uzwil (SG).
1989 Diplôme d’interprète de conférences à Zurich.
1996 Election au Grand Conseil pour le PLR.
2000 Election au Conseil d’Etat.
2010 Présidente de la CCDJP.
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