Quelle est votre appréciation de la situation économique? Il faut se réjouir de la multiplication d’indices moins négatifs du côté des marchés pour nos exportations. La consommation intérieure s’est bien tenue, mais pourrait s’affaiblir en cas de détérioration de l’emploi. L’activité dans la construction est restée soutenue. D’où la révision, en septembre, de nos prévisions: le PIB pourrait ne reculer que de 1,5 à 2% en 2009. Mais il reste des risques potentiels.
Lesquels? D’abord que l’activité économique s’effondre à la fin des mesures de soutien, raison pour laquelle nous n’avons pas durci notre politique monétaire. Autre risque: des tensions sur le marché des changes.
Le risque d’une crise monétaire brutale est-il exclu? «Exclu» est un mot que nous n’aimons pas: nous ne savons pas ce que l’avenir sera. L’évolution des deux dernières années aux Etats-Unis et dans le reste du monde a induit une baisse du dollar. Une chute du dollar serait extrêmement dangereuse pour l’économie européenne.
Le change franc-euro est-il solide? Les marchés ont bien compris le sens de notre action qui visait strictement à protéger notre pays d’un risque de déflation auquel nous étions confrontés au printemps dernier et qui n’a pas encore complètement disparu.
Y a-t-il contradiction, pour la BNS, entre gonfler son bilan pour faire face à une crise et subventionner les cantons? Nous avons une convention passée avec la Confédération pour régler la distribution de nos bénéfices. Et notre conseil de banque est compétent pour définir, année après année, la politique de provisionnement de la BNS. Ces dernières années, nous avons alimenté nos provisions de telle sorte qu’elles croissent en relation avec le PIB. Par ailleurs, l’application de la convention réglant la distribution des bénéfices avait laissé dans notre bilan des bénéfices non distribués importants. La BNS se trouvait ainsi dans une situation relativement favorable, avec des fonds propres représentant 50% de son bilan, lorsque la crise est apparue. Le bilan a doublé, mais cela nous laisse tout de même un ratio de 25%. En comparaison internationale, la BNS est bien dotée.
La BNS risque-t-elle de perdre de l’argent avec StabFund, la structure créée pour garder les actifs illiquides repris à UBS? Pour l’instant, StabFund n’a pas coûté un centime à la BNS. La perte de valeur de 4 milliards de francs de ce portefeuille depuis qu’il a été créé a été absorbée par UBS, dans le cadre de la couverture des risques prévue dès le départ. D’éventuelles pertes supplémentaires seraient couvertes par une option de la BNS pour 100 millions d’actions d’UBS.
Dans quelles conditions, la BNS accepterait-elle de vendre ces actifs à UBS? Si nécessaire, la BNS est prête à garder ce portefeuille jusqu’à l’échéance de tous les titres. Mais garder un portefeuille ou le vendre est toujours une opération spéculative. Si nous avons l’occasion de vendre sans réaliser une perte ou en obtenant une indemnisation pour le risque pris, nous devrons l’envisager. La BNS n’a pas pour vocation de faire de la spéculation. En ce qui concerne UBS, qui est toujours mentionnée à ce propos, il est actuellement hors de question d’envisager une telle transaction avec elle. Car cela reviendrait à transférer à cette banque un paquet de risques qu’on lui a retiré pour la stabiliser. Nous voulons être certains que UBS soit sortie de la phase de convalescence et ait retrouvé une bonne santé avant d’envisager une telle opération.
Une autre banque pourrait-elle acheter? Si une banque proposait de racheter StabFund à des conditions attrayantes pour la BNS, je ne vois pas pourquoi nous refuserions d’entrer en dialogue. Mais nous ne sommes pas disposés à vendre à perte.
D’après le rapport de la BNS sur la stabilité financière, les deux grandes banques suisses ont une capacité plus faible que d’autres de même taille à absorber des chocs externes, alors qu’elles ont plus de capital. Comment peut-on l’expliquer? Tout simplement parce qu’il y a deux manières de mesurer la capitalisation d’une banque. La première, appliquée par Bâle II, mesure ce capital en tenant compte de la pondération des risques des différents actifs: les actifs à haut risque nécessitent plus de capital. Quand on procède à cette opération, nos deux grandes banques sont effectivement très bien capitalisées. La deuxième approche consiste à faire totalement abstraction des risques et à prévoir un montant de fonds propres minimal en fonction de la taille du bilan. Elle permet de pallier une mauvaise appréciation des risques des différents actifs, cette crise ayant montré que les banques avaient mal évalué leurs pertes potentielles. Raison pour laquelle la Finma demande maintenant aux banques de respecter un ratio d’endettement minimal de 3 à 5% du total du bilan, de façon à ne pas se retrouver dans la situation d’avant la crise où le ratio de capital non pondéré des deux grandes banques suisses était très faible en comparaison internationale. Avec un leverage ratio de 5%, le levier maximal que pourrait utiliser une banque en s’endettant serait de 20.
Ce ratio pourrait varier de 3 à 5%, les banques devant constituer des réserves dans les périodes favorables. Comment éviter qu’une banque soit déstabilisée lorsqu’elle devra annoncer qu’elle pioche dans son coussin de sécurité? Ce problème est lié aux cycles économiques. C’est un peu un non-sens de demander aux banques de renforcer leurs capitaux au moment où l’appréciation des risques augmente. La banque, qui se trouve déjà dans une situation difficile du fait de la conjoncture, doit alors freiner ses crédits pour renforcer sa capitalisation. Ce qui contribue à une dégradation de ses recettes et… de la conjoncture. Le Comité de Bâle réfléchit donc à une adaptation cyclique du ratio de capital: le taux de capitalisation devra être élevé dans les bonnes périodes et on tolérera un taux plus bas si la situation se dégrade. Ce sont les autorités de surveillance qui en décideront. Si cette mesure est appliquée à toutes les banques en fonction de la conjoncture, aucune ne sera stigmatisée. Reste que si, dans une situation générale difficile, une banque a un profil de risque élevé, l’autorité de surveillance devra lui demander de renforcer sa capitalisation peut-être plus que d’autres. L’objectif restant de stabiliser chaque banque.
Les nouvelles mesures de régulation vontelles entrer rapidement en vigueur? Le Comité de Bâle est dans la phase finale de la réforme de Bâle II: il devrait conclure en 2010. Il y aura à l’avenir une meilleure prise en compte des opérations hors bilan et des risques de trading. Les banques d’importance systémique devront aussi augmenter leurs fonds propres. Le FSB (Financial Stability Board) a proposé de nouvelles règles de rémunération, acceptées par le G20 à Pittsburgh, et travaille à la mise en place de collèges internationaux de superviseurs pour surveiller les banques présentant un risque systémique. Ce qui est le cas d’UBS et du Credit Suisse. Concrètement, cela ne changera rien pour la Suisse, car la CFB, puis la Finma collaboraient déjà avec la Fed aux Etats-Unis et la FSA (Financial Services Authority) en Grande-Bretagne pour la surveillance des deux grandes banques.
Ces mesures coordonnées, qui porteront aussi sur le démantèlement de banques, seront-elles suffisantes pour résoudre le problème de la taille des grandes banques par rapport au PIB suisse? Ce problème existe et nous devrons le résoudre. Il ne sert à rien de se cacher la vérité. La mise en place de nouvelles mesures de régulation coordonnées sur le plan international ne nous dispense pas de réfléchir en Suisse aux risques de nos grandes banques. Il ne serait d’ailleurs pas dans l’intérêt de ces établissements de donner au marché le sentiment que, en cas de difficultés, ils seraient irrécupérables.
La rentabilité bancaire va-t-elle en souffrir? Oui, les conditions dans lesquelles travaillera la place financière ces prochaines années limiteront sa capacité bénéficiaire. Or, la place financière a contribué à la moitié de la croissance économique suisse pendant les années 2000.
La croissance sera-t-elle plus faible? Les facteurs qui ont été très favorables à la croissance mondiale ces dernières années ne sont plus là. L’euphorie financière a disparu: le crédit sera donc moins facile. La frénésie de consommation des consommateurs américains se calme. L’économie mondiale se développera donc à un rythme plus lent. Or, la Suisse dépend beaucoup de ses exportations. Par ailleurs, les pays européens, qui sont nos principaux partenaires commerciaux, vont être particulièrement affectés: ils devront faire face à des hausses d’impôts et le coût du vieillissement de la population pèsera sur leur croissance.
JEAN-PIERRE ROTH 63 ans, président de la BNS depuis 2001 et chef du département 1. Doctorat en sciences économiques à HEI Genève. Etudie au MIT, puis enseigne à l’Université de Genève et à HEI. Entre à la BNS en 1979. Devient vice-président de la direction générale et chef du département 2 en 1996. Représente la Suisse au Conseil des gouverneurs du FMI. Préside le Conseil de la BRI de mars 2006 à février 2009.
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