Pascal Lamy, directeur général de l'OMC
«Il faut chercher des alternatives au capitalisme de marché»

Par Philippe Le Bé, Cyril Jost - Mis en ligne le 24.11.2010 à 14:32

Grand arbitre des négociations commerciales multilatérales, le directeur général de l’OMC passe en revue les dossiers les plus sensibles du moment. Il évoque aussi la création d’une plateforme sociale-démocrate globale.

A l’occasion d’une conférence sur l’ave nir du commerce international lundi 22 novembre à Genève, la présidente de la Confédération Doris Leuthard, ainsi que le ministre norvégien du Commerce Trond Giske ont émis le vœu que l’Organisation mondiale du commerce (OMC) soit désormais «plus transparente» et plus accessible à l’homme de la rue.

C’est précisément à un exercice de transparence que se livre le directeur général de l’OMC, que L’Hebdo a rencontré au siège genevois de l’organisation. Pascal Lamy ouvre quatre dossiers sensibles: les déséquilibres commerciaux, le cycle de Doha, l’agriculture et l’avenir du capitalisme.

1. Déséquilibres commerciaux

Il a beaucoup été question de «guerre commerciale» ces derniers mois, notamment entre les Etats-Unis et la Chine. Une exagération?

Je n’utilise jamais cette expression. Il y a des tensions, des frictions, mais pas de guerre. Nous disposons à l’OMC d’un système très sophistiqué pour trancher les conflits sur l’interprétation des règles du commerce international.

Vous ne pouvez pas ignorer les déséquilibres monétaires...

Ces déséquilibres existent depuis longtemps, sans que cela ait provoqué de turbulence majeure. Aujourd’hui, le choc de la crise a créé du chômage partout. Tous les pays ont le même souci, à commencer par les Américains, pour qui 10% de chômage représente une vraie bombe politique. Pendant ce temps, les Chinois savent que s’ils renchérissent leur monnaie de 30%, quelques dizaines de millions d’emplois pourraient passer de la Chine au Bangladesh, au Vietnam et au Sri Lanka.

Le made in China a vécu, place au «made in the world», avez-vous déclaré récemment en parlant de ces produits dont les composants viennent d’une multitude de pays différents. Que signifie cette évolution?

C’est une incitation à regarder le commerce international avec des yeux différents. A ne pas entretenir la nostalgie d’un monde commercial médiéval dans lequel tel seigneur commerçait avec tel seigneur.

L’exemple classique que l’économiste David Ricardo avait élaboré au XIXe siècle pour expliquer le commerce de vins et de textiles entre le Portugal et l’Angleterre n’est plus d’actualité. La technologie a permis la multilocalisation de la production, la création de chaînes de production globales de biens et de services.

Avec quelles conséquences?

L’insertion des pays en développement dans le commerce international est devenue plus facile. Dans les années 80, la Malaisie pensait que pour se développer, il fallait qu’elle crée sa propre industrie automobile. Quand vous regardez comment l’Afrique commence à s’insérer dans le commerce international aujourd’hui, c’est un monde différent.

Dans la communauté d’Afrique de l’Est, on assiste à un début de spécialisation. Il y a cinq ans, le Kenya et la Tanzanie voyaient l’idée d’un marché commun avec beaucoup de scepticisme. Aujourd’hui, tout le monde est content.

2. Le cycle de Doha

Le cycle de Doha dure depuis neuf ans. Il y a deux semaines à Séoul, le G20 lui a redonné une nouvelle impulsion. Faut-il croire Shakespeare quand il dit «Words, words, words...»?

Si nous n’avons pas beaucoup avancé en 2009 et 2010, c’est notamment en raison du cycle électoral américain. Mais à Séoul, les Etats ont donné un signal qui n’a jamais été aussi précis. Reste à traduire cela dans la machinerie de négociation genevoise à l’OMC pour faire aboutir les 20% qui manquent afin de conclure le cycle.

«Si on ne veut pas de protectionnisme, il faut de la régulation», a affirmé la semaine dernière Nicolas Sarkozy comme futur président du G20. Etesvous sur la même longueur d’onde?

Le GATT et l’OMC, depuis soixante ans, c’est de la régulation. Le principe même qui a fondé notre institution, c’est l’idée que l’ouverture des échanges est positive, moyennant des règles. C’est la grande différence entre le système OMC, qui est probablement le système le plus évolué en matière de gouvernance mondiale, et d’autres domaines comme l’environnement ou les déséquilibres macroéconomiques ou monétaires, où la gouvernance se trouve à un stade plus fruste.

Malgré cet appareillage plus sophistiqué, vous avez du mal à conclure ce cycle de Doha. Pourquoi?

Nous sommes confrontés à des pressions d’intérêts domestiques, de ceux pour qui l’ouverture des échanges représente une mauvaise nouvelle.

Si Barack Obama veut faire passer au Congrès une réduction des subventions américaines au coton, il va falloir que la réduction de ces subventions soit à l’intérieur d’un menu dans lequel il y a des plats plus appétissants qui vont lui permettre d’avoir la majorité au Congrès. Ce problème classique nous a empêché jusqu’à présent de conclure le cycle de Doha.

Quelles seraient les conséquences d’un échec?

Cela signifierait une moindre assurance contre le risque protectionniste, dont nous connaissons parfaitement les dangers. Un échec à l’OMC serait un échec à l’endroit où le multilatéralisme aujourd’hui est le plus avancé, avec des conséquences systémiques majeures en termes de gouvernance de la planète.

Cela dit, nous en sommes à notre neuvième cycle et il n’y a jamais eu d’échec, même si les négociations sont devenues de plus en plus longues au fil des décennies. Et pour cause: il y a plus de participants à la négociation et plus de sujets à traiter.

3. L'agriculture

L’agriculture est-elle un domaine définitivement à part, pour la majorité des membres de l’OMC?

Ce débat habite le GATT, puis l’OMC, depuis longtemps, et continuera après le cycle de Doha. D’un côté, des pays comme le Brésil, la Thaïlande ou l’Australie considèrent que la production agricole alimentaire doit obéir aux mêmes règles que celles des pneus et des chaussettes. De l’autre côté, la Suisse, l’Union européenne, le Japon et d’autres considèrent que la production agroalimentaire répond à des spécificités économiques, environnementales ou sociales.

Et le directeur général de l’OMC, de quel côté balance son cœur?

Le cœur du directeur général de l’OMC n’a pas le droit de balancer en public. Ces deux écoles coexistent et le résultat du cycle – qui est quasiment acquis en matière agricole – est un compromis entre ces deux thèses. Même réduite, la protection tarifaire moyenne de l’agriculture dans le monde restera trois à quatre fois plus élevée que celle des produits industriels.

Les Etats-Unis et l’Europe pourront donc continuer à mettre 100 milliards de dollars de subventions chaque année dans l’agriculture, à la condition que soient sérieusement limités leurs effets de distorsion des échanges commerciaux, en particulier à l’égard des pays en développement.

L’idée de produire et de consommer localement en matière agricole, c’est une idée stupide?

Le monde est ainsi fait que le jeu des chaises musicales de la Genèse a donné des résultats hétérogènes, avec des endroits où il y a des surplus de biens agricoles et des endroits où la nourriture manque. Si on ne veut pas que ce déséquilibre se traduise par une augmentation des prix qui pénalise les plus pauvres, il faut bien que le commerce international fasse sont travail de courroie de transmission.

L’Arabie saoudite va cesser de produire des céréales qui nécessitaient beaucoup trop d’eau. Elle utilise le commerce pour en importer et ainsi combler les besoins en céréales de sa population, sans pour autant grever ses ressources en eau.

Les normes environnementales n’entraînent- elles pas une nouvelle forme de protectionnisme?

Les accords de l’OMC prévoient le droit d’émettre des restrictions aux échanges au nom de la préservation de l’environnement, comme pour la protection de la santé, pourvu qu’il ne s’agisse pas de protectionnisme déguisé. Ce principe, reconnu par nos accords, a été confirmé par la jurisprudence, qui se prononce au cas par cas.

4. Réinventer le capitalisme

Vous avez dit que le capitalisme de marché est «intrinsèquement injuste». Pourquoi?

Je n’ai pas l’impression d’avoir inventé grand-chose en disant cela. Même s’il produit dynamisme et innovation, le capitalisme de marché dans lequel nous vivons – faute de mieux – produit des injustices profondes. Certains disent même qu’il s’en nourrit.

Qu’est-ce qui pourrait remplacer ce système?

Je n’ai pas de réponse. Mais c’est un sujet intellectuel, politique et philosophique majeur, qu’il faut creuser. Qu’est-ce qui le rend si attractif pour des systèmes philosophiques qui n’ont pas été formatés dans la matrice occidentale de «l’homme est un loup pour l’homme»? Comment se fait-il que ce système se soit branché aussi facilement sur des héritages anthropologiques aussi différents que ceux de l’Inde, de la Chine, du Japon ou de l’Afrique?

Qui sont les penseurs intéressants qui vont dans ce sens?

Pour l’instant, je ne vois guère d’auteur d’un cadre conceptuel réalisable. S’il faut un maître, on ira chercher l’économiste indien Amartya Sen. A titre personnel, je m’inspire du travail de certains anthropologues, à commencer par l’école américaine, notamment Marshall Sahlins.

Je vais continuer avec des Indiens, des Chinois, des Africains. Il y a quelques jours, j’ai participé à une réunion à New Delhi initiée par la présidente du Parti du Congrès, Sonia Gandhi, afin de commencer à réfléchir ensemble à une possible plateforme sociale-démocrate globale.

A quoi servirait cette plateforme?

Si l’on croit qu’il faut continuer à chercher des alternatives au capitalisme de marché, il faut d’abord sortir de la gangue occidentale classique. Les mouvements progressistes, qui pèseront demain dans le rapport des forces politiques, ne sont plus seulement les partis socialistes en Europe ou le Parti démocrate aux Etats-Unis.

C’est le Parti du Congrès en Inde, le Parti des travailleurs au Brésil, l’ANC en Afrique du Sud, une fraction du Parti communiste chinois… C’est là que l’avenir de la gauche se prépare.


Libéralisation du commerce

Du GATT à l'OMC, soixante ans d'ouverture des échanges

L’Organisation mondiale du commerce est un cadre de négociations dont l’objectif est de réduire les barrières aux échanges internationaux. Basée à Genève, l’OMC est née en 1995, mais ses origines remontent à l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT ) de 1947. Le GATT a évolué au fil des ans à travers plusieurs cycles (ou rounds) de négociation. Le plus récent, le cycle de Doha, a été initié en 2001. Après plusieurs conférences et tentatives infructueuses de conclure ce cycle, les négociations ne connaissent plus de véritable calendrier. Lors de leur récent sommet à Séoul, les Etats membres du G20 ont affirmé leur volonté de les conclure en 2011.


PASCAL LAMY

1947 Naissance à Levallois-Perret (Seine).

1969 Rejoint le Parti socialiste.

1975 Promu de l’Ecole nationale d’administration.

1985 Directeur du cabinet du président de la Commission européenne, Jacques Delors.

1999 Commissaire européen, chargé du commerce international.

2005 Directeur général de l’OMC.

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