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Toshiyuki Shiga, Directeur de Nissan et président de la puissante JAMA, l'association des constructeurs automobiles japonais.
Photo Luc Debraine

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TOSHIYUKI SHIGA, directeur de Nissan
"Il faut de nouvelles idées pour notre industrie"

Par Luc Debraine - Mis en ligne le 07.12.2011 à 11:44

JAPON. Directeur du deuxième constructeur automobile japonais, le patron de Nissan parle, à l’occasion du Salon de Tokyo, du difficile après-Fukushima dans l’archipel.

Directeur de Nissan, Toshiyuki Shiga (57 ans) est aussi le président de la puissante JAMA, l’association des constructeurs automobiles japonais. C’est à ce double titre que cet économiste de formation, entré chez Nissan en 1976, examine pour L’Hebdo les conséquences du désastre de mars dernier sur sa marque et l’industrie nippone de l’automobile, aujourd’hui encore fragilisée.

L’interview s’est déroulée sur le stand de Nissan au 42e salon de Tokyo, déserté par les marques américaines ou coréennes, lesquelles plébiscitent désormais les salons concurrents de Shanghai ou de New Delhi. En revanche, les constructeurs nippons tirent parti de l’événement pour montrer que leur savoir-faire, pour ne pas dire leur orgueil technologique, reste intouché par l’adversité.

Que faisiez-vous au moment du grand séisme, le 11 mars dernier?

Le 11 mars à 14 h 46, j’avais un meeting au 21e étage de notre quartier général à Yokohama. D’habitude, nous sommes, au Japon, habitués aux séismes. Sur le moment, personne n’a songé à interrompre la réunion. Sauf les non-Japonais qui y participaient et ont pris peur. Mais au bout de trente secondes environ, nous nous sommes aperçus qu’il ne s’agissait pas d’un tremblement de terre comme les autres. Notre salle de conférence a de grandes baies vitrées qui donnent sur la ville. On apercevait les buildings qui oscillaient très fort.

Comme je suis également le responsable des situations d’urgence chez Nissan, j’ai pris mon téléphone au bout de quelques minutes pour appeler des chefs de service, partout dans l’entreprise.

Quelle était alors votre priorité?

Assurer la sécurité des employés. Hélas, les connections téléphoniques ont vite été interrompues. Les pannes électriques paralysaient certaines de nos usines. Ce n’est qu’après deux ou trois heures que nous avons commencé à prendre la mesure de l’événement. Plus de 20 000 de nos collaborateurs étaient dans l’incapacité de rentrer chez eux, de disposer de couvertures et de nourriture, ou de contacter leurs proches. Mais il était plus sûr pour eux de rester sur leur lieu de travail. Surtout que nos infrastructures sont récentes. Mais comme nos collaborateurs ne pouvaient pas contacter leur famille, beaucoup d’entre eux, environ 10 000, ont pris la décision de rentrer à pied, quitte à parcourir 30 ou 40 kilomètres. Puis les télévisions ont commencé à montrer les images du tsunami…

Quelle a été votre action en tant que président de la JAMA, l’association des constructeurs automobiles japonais?

J’ai appelé le président de Toyota et celui de Honda. Je leur ai dit qu’il fallait se concentrer dans l’immédiat sur le sauvetage de nos gens. Plutôt que de se préoccuper de la chaîne de production, il fallait à l’évidence privilégier l’acheminement de nourriture et de matériel de première nécessité, selon les disponibilités et spécialités de chacun. C’est ainsi que Honda a livré en masse des générateurs. Chez Nissan, nous nous sommes concentrés sur l’eau et les vivres. Ceux-ci ont vite commencé à manquer. Y compris dans la grande région de Tokyo, où les supermarchés ont été vidés en une nuit. C’était normal: chacun voulait se constituer des réserves. Aussi, nous sommes allés acheter de l’eau, de la nourriture et des couvertures à Kyushu, où est située l’une de nos usines. Puis nous les avons acheminées dans la région de Tokyo.

Qu’avez-vous décidé pour l’appareil de production?

Après la priorité accordée à la sécurité, nous nous sommes penchés sur la production des véhicules, qui avait été interrompue. Certaines de nos usines étaient endommagées. Près de 500 équipementiers automobiles, au Japon, subissaient les conséquences de la catastrophe. Si bien que l’entier du système de fabrication s’est interrompu. Nous avons donc, là aussi, commencé à nous entraider au sein de la JAMA. Cette situation a duré plus d’un mois. Ce n’est qu’à la fin d’avril que la production a redémarré. Peu à peu. A vrai dire, les usines n’ont recommencé à tourner à leur rythme habituel qu’au début du mois d’octobre.

Y compris chez Nissan?

Nous avons pu rétablir notre appareil industriel un peu plus rapidement que les autres marques, grâce à nos gros efforts auprès des fournisseurs. Par exemple, le fabricant japonais qui nous fournit des semiconducteurs a complètement été paralysé par le désastre. Nous avons donc entrepris le plus vite possible de nous fournir en semi-conducteurs à l’étranger, le temps que la situation se normalise.

 

«LES USINES N’ONT RECOMMENCÉ À TOURNER À LEUR RYTHME HABITUEL QU’EN OCTOBRE.»
Toshiyuki Shiga

 

Quelles leçons avez-vous retenues de cette crise gigantesque?

Ce serait pitié de ne pas tirer des leçons d’une telle catastrophe, si terrible. Nous étions préparés et entraînés à ce genre d’événement. Nous croyions maîtriser la gestion de ce type de risques, y compris dans les aspects plus commerciaux ou concurrentiels de notre activité. Mais en l’occurrence, tout s’est effondré, y compris l’approvisionnement en électricité. La situation reste aujourd’hui encore problématique. La filière nucléaire s’est largement interrompue sur décision du gouvernement. Nous avons eu de sévères restrictions d’électricité pendant tout l’été. Si le pipeline nucléaire n’est pas réamorcé d’ici à avril prochain, nous serons confrontés à de sérieux problèmes énergétiques, car ce sont toutes les centrales nucléaires du pays qui risquent de s’arrêter. La part du nucléaire dans la production nationale d’énergie est tout de même de 37%.

Mais qu’est-ce qui a changé depuis le désastre?

Désormais, chacun imagine des moyens d’économiser l’énergie. Plus précisément, chacun pense aux moyens de réduire les pics de consommation électrique. Comme le recours aux énergies renouvelables, ou, chez Nissan, le stockage de l’électricité dans les voitures. Il y a un regain d’intérêt au Japon pour les maisons et réseaux intelligents, et la manière de diminuer leur consommation d’électricité aux heures de pointe. Tout cela sur fond de reconsidération de toute la filière nucléaire, une réflexion qui ne doit pas se faire dans l’urgence.

Vous présentez ici au Salon de Tokyo un projet d’intégration de votre voiture électrique Leaf à la maison individuelle. Aux heures de pointe énergétique, ou en cas de catastrophe naturelle, la voiture pourrait fournir de l’électricité à la maison. Est-ce seulement un projet?

Non. Ce projet, Leaf-to-home, sera lancé au printemps prochain. Le système comprend une maison pourvue de capteurs solaires, d’unités de stockage d’énergie et d’une Leaf électrique. C’est entre parenthèses le genre d’initiative qui devrait intéresser un pays comme la Suisse, où la sensibilité environnementale est vive et l’approvisionnement nucléaire remis en question.

Le drame de Fukushima, un yen trop fort, une compétition étrangère beaucoup plus vive: l’âge d’or des marques automobiles japonaises est-il terminé?

Les constructeurs japonais gardent un avantage: leurs produits sont de haute qualité. Mais cela ne suffit plus dans les conditions monétaires actuelles, qui handicapent nos exportations. Il nous faut encore ajouter de la valeur à nos voitures. D’où le thème de l’actuel salon de Tokyo: «La mobilité peut changer le monde.» Chez Nissan, nous nous concentrons sur les véhicules électriques, y compris sportifs, ou intégrés à l’univers domestique. Sans nouvelles valeurs additionnelles, l’industrie automobile japonaise ne survivra pas. Il nous faut impérativement de nouvelles idées.

Restez-vous optimiste?

Oui. Comme nous l’avons montré après la catastrophe de mars dernier, nous savons, nous Japonais, serrer les rangs et nous discipliner dans l’adversité. Et travailler sans relâche. C’est notre culture ancestrale du «monozukuri». L’art collectif de concevoir et produire des objets techniques. Cette culture doit nous encourager à ne pas délocaliser notre production hors Japon. Car nous risquons de perdre ce savoir-faire.

 


PROFIL - TOSHIYUKI SHIGA

Né en 1953, Toshiyuki Shiga a suivi une formation d’économiste à l’Université d’Osaka avant de rejoindre le constructeur automobile Nissan en 1976. Il est directeur général de la marque depuis 2009. Renault a pris le contrôle de Nissan, anciennement Datsun, il y a douze ans.




Tags: Nissan, TOSHIYUKI SHIGA, JAMA, Tokyo,

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