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Née Margaret Ann Shriver en 1957 en Caroline du Nord, la romancière et journaliste établie à Londres s'est fait une réputation en abordant des thèmes impossibles.
Photo Laurent Denimal / Opale

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LITTERATURE
Il faut qu'on parle de Lionel Shriver

Par Isabelle Falconnier - Mis en ligne le 22.02.2012 à 11:53

L’auteure de «Il faut qu’on parle de Kevin» livre avec «Tout ça pour quoi» un roman audacieux, cruel et émouvant sur la maladie et le système de santé américain.

Lionel Shriver est née Margaret Ann Shriver en Caroline du Nord de parents presbytériens radicaux (son père était pasteur), mais dès qu’elle a commencé à écrire, adolescente, elle a choisi un banal prénom masculin pour que son sexe ne soit pas une affaire entre elle et ses lecteurs. «Le genre ne doit pas être un enjeu», répète-t-elle à chaque fois qu’on lui pose la question. Depuis, seule une très vieille amie d’enfance a encore le droit de l’appeler Margaret. Ses parents l’appellent Lionel, mais lorsqu’ils parlent d’elle entre eux, ils la nomment Margaret. Elle pense à elle-même en tant que Lionel. Margaret Ann, elle n’aime «pas du tout».

Dans n’importe quel dictionnaire, «Lionel Schriver» pourrait être le contraire de l’expression «à l’eau de rose». Piquante, corrosive, brillante, implacable, cruelle, l’écrivaine et journaliste américaine établie en Angleterre depuis de longues années a développé l’art brillant et courageux de traiter des thèmes les plus impossibles: l’immigration et le racisme, l’ennui domestique, le terrorisme, le culte de la personnalité, la cruauté des premières amours. Ses héros sont difficiles à aimer, les histoires qu’ils vivent des miroirs à peine déformants de nos vies réelles, compliquées et fastidieuses.

Il faut qu’on parle de Kevin, son huitième livre publié, dérangeant et provocateur, fait d’elle une star et l’impose dans le monde entier. Thème: la responsabilité de la mère d’un ado tueur, directement inspiré du massacre de Columbine aux Etats-Unis. Elle juge son livre «pas meilleur» que ses autres, mais en résonance parfaite avec les inquiétudes de la société et des parents à ce moment.

Tout ça pour quoi est un roman sur la maladie, la mort et le système de santé américain. De quoi se flinguer avant même la préface? Que nenni. Tout au contraire: Lionel Shriver réussit un livre vigoureux, tonique, poignant, divertissant, existentiel, audacieux et terriblement actuel. La recette: une bonne histoire. En l’occurrence, ici, deux histoires qui s’entrecroisent: celle de la famille de Shep, qui a vendu son entreprise et rêve de prendre ses économies, tout quitter et s’envoler pour Zanzibar. Las, alors qu’il s’apprête à acheter les billets d’avion, sa femme Glynis lui apprend qu’elle est atteinte d’un cancer incurable. Son rêve d’une autre vie s’efface à mesure que fondent ses économies et que la maladie s’abat sur eux comme une ombre sur sa proie, malmenant cruellement leur vie de famille.

A deux rues de chez eux, la famille de Jackson, le meilleur ami de Shep, se débat depuis longtemps avec la maladie: leur fille est atteinte de troubles neurologiques qui les ruine alors que Jackson lui-même, angoissé par l’âge et sa perte de virilité, tentant désespérément de s’attirer les bonnes grâces de sa femme, ne se remet pas d’une opération d’élargissement de son pénis.

Le prix de la vie humaine. A travers le destin de ces deux familles de la middle class américaine, Tout ça pour quoi pose des questions fascinantes et cruelles, de celles que nous tous qui nous trouvons confrontés aux limites de nos systèmes de santé nous posons: quelle est la valeur de la vie humaine? A quel moment décide-t-on de ne plus soigner un malade? Qui a le droit de décider de soigner un malade ou pas? Quel est le montant que vous êtes prêt à payer pour soigner votre mari, votre femme, votre mère? Comment accompagne-t-on sa femme malade du cancer? Comment rester un couple?

Bien que finaliste du National Book Award, une des principales récompenses littéraires américaines, ce roman puissant s’est révélé moins vendeur que Il faut qu’on parle de Kevin. «Les Américains n’aiment pas parler de maladie ou de mort.» L’éditeur américain voulait d’ailleurs enlever l’opération du pénis et ses conséquences fâcheuses, mais elle a refusé. «Jackson, mon personnage, devait vivre cela. Il n’a plus confiance en lui. Et combien d’hommes y pensent régulièrement sans forcément passer à l’acte?»

Né après la lecture d’un article du New York Times expliquant que la cause de faillite personnelle principale aux Etats-Unis était liée aux factures médicales de gens dont la majorité avait une assurance maladie, Lionel Shriver a écrit son roman avant le projet de réforme du système de santé par Obama. Elle a tenté, sans succès, de le faire paraître avant le vote au Congrès. «Je regrette. J’aurais aimé faire partie du débat. Ce que j’ai écrit est exactement ce dont le débat avait besoin: il manquait des histoires, l’incarnation de ces problématiques abstraites. Je suis la première à écrire un roman sur ce sujet. J’avais des motivations politiques, mais c’est une fiction, pas un pamphlet ni un essai. Parfois les histoires en disent plus que de la théorie. » Elle aimerait croire qu’Obama a lu son livre.

Money, money. Il est beaucoup question d’argent dans ce livre et la pire lecture que l’on peut en faire c’est penser, comme ce critique anglais, que ses personnages apprennent que l’argent n’est pas important. «C’est faux! C’est seulement quand on a de l’argent que l’argent n’est pas important! L’argent est toujours plus que cela. C’est de la santé, de l’amour, des émotions. Et tous les grands romans parlent d’argent: Henry James, Dickens...» Le livre est dédié à un certain Paul, «In loss, in liberation», en souvenir de sa femme Terri, une amie proche de l’écrivaine, décédée d’un cancer en 2006. Lionel Shriver s’est interdit de prendre des notes pendant sa maladie, mais savait déjà qu’elle écrirait là-dessus.

L’école «Wall Street Journal». Lionel Shriver a vécu de longues années entre Israël, Belfast, Nairobi, Bangkok avant de se poser à Londres. Elle est mariée depuis neuf ans au batteur de jazz Jeff Williams, ex-mari de son premier agent littéraire. Elle n’a pas d’enfants, par choix ou lâcheté, selon les jours. Elle aime manger très épicé et se lever tard, les Desperate Housewives et Mad Men.

Elle déteste les vacances et se moque de la réputation austère et sévère qui lui colle à la peau. Elle n’a jamais cessé d’écrire, toujours en free-lance, dans les meilleurs journaux anglophones, et signe actuellement au Guardian, au New York Times, à The Economist ou au Wall Street Journal, où elle a fait ses armes. «Une très bonne école. La journaliste que je suis ne supporte pas que la romancière que je suis écrive des erreurs, des approximations.»

Tout ça pour quoi finit sur un happy end. A la sauce Shriver, bien entendu. «Mes personnages trouvent la paix, c’est le plus important.» Morts ou vifs, ici ou dans un Ailleurs chèrement acquis, qu’importe. Romancière des thèmes impossibles elle est et le restera: son prochain roman parle... d’obésité. Son frère aîné en est mort en 2009. La preuve que c’est un sujet «émotionnellement intéressant.»

«Tout ça pour quoi». De Lionel Shriver. Belfond, 420 p.
«Il faut qu’on parle de Kevin». Belfond, 2003


SES AUTRES LIVRES

"Il faut qu'on parle de Kevin", Belfond, 2003.

La mère de Kevin, 16 ans, qui vient de massacrer 9 camarades de lycée, plonge dans l’itinéraire meurtrier de son fils. Implacable, féroce, ce récit, véritable best-seller adapté au cinéma l’an dernier, a fait décoller la carrière de Lionel Shriver en s’attaquant aux tabous de la maternité.

«La double vie d’Irina». Belfond, 2009.

Parue en anglais en 2007, cette histoire d’amour saisit Irina au moment où elle hésite à quitter son mari pour un autre homme. Tour de force: le roman, portrait lucide, voire acide, du couple et de ses avatars, décrit les deux histoires en parallèle au final poignant.

«Double faute». Belfond, 2010.

Paru en anglais en 1997, Double faute retrace le bref et cruel mariage entre deux joueurs de tennis, dont l’un d’eux se blesse et voit sa carrière péricliter. Ou lorsque le sentiment amoureux fait place à la compétition, l’amertume, la rivalité, la désillusion. Une analyse percutante du couple dans ce qu’il a de pervers.





Tags: Lionel Shriver, Il faut qu'on parle de Kevin, Tout ça pour moi,

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Réaction de Moustafa
le 01.03.2012 à 22:32
Si vous aimez ce genre de littérature, il faut absolument...
 
Réaction de Fafnir
le 27.02.2012 à 08:58
En abordant le système de santé elle touche certainement un...
 



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