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Par Patrick Vallélian - Mis en ligne le 04.09.2012 à 12:19 |
«Votre style, votre clairvoyance, les idées lancées en faveur de la paix et du dialogue ainsi que la perspective de la réforme du Conseil de sécurité de l’ONU forcent le respect…» Joseph Deiss a probablement dû se pincer en lisant le courrier que le Conseil fédéral lui a envoyé au moment où il quittait, en septembre 2011, la présidence de l’Assemblée générale de l’ONU, à New York. Cette longue lettre s’inspirant d’un rapport interne du DFAE le remerciait pour «sa remarquable année de présidence et pour son engagement infatigable», ajoutant que le Fribourgeois avait porté haut les couleurs de la Suisse. «Je n’en avais pas eu autant lors de mon départ du gouvernement», avait-il alors confié à L’Hebdo qui avait été le dernier média à le rencontrer au moment où l’ancien conseiller fédéral fermait la porte de son bureau onusien. A l’occasion du dixième anniversaire de l’adhésion de la Suisse à l’ONU, un certain 10 septembre 2002, le démocrate-chrétien revient sur le rôle de la Suisse à l’ONU, et notamment à New York, de rappeler son soutien de toujours pour notre entrée dans l’Union européenne, le G20 et, surtout, de tirer à boulets rouges sur l’UDC. En 2002, 55% des Suisses acceptaient que notre pays devienne le 190e membre de l’ONU. C’était votre victoire en tant que ministre des Affaires étrangères de l’époque. Quels sont vos sentiments dix ans après? Aucune des catastrophes annoncées par les opposants ne s’est produite. Notre neutralité est reconnue et plus crédible. La Genève internationale en est ressortie renforcée et notre souveraineté est intacte. En fait, notre politique extérieure a pu connaître une mutation qualitative fondamentale, faisant passer notre pays d’un statut d’observateur passif à celui de membre de plein droit. Je vous le demande. Laquelle des Suisse est-elle la plus souveraine? Celle qui regarde faire les autres du haut de son strapontin d’observateur ou celle qui agit en acteur, de concert avec la communauté universelle des nations? Vraiment, pour moi, il ne pouvait y avoir de cesse tant que notre drapeau national ne flottait pas sur l’East River, à New York, et sur le Palais des Nations, à Genève. Avant de partir pour New York afin de présider la 65e Assemblée générale de l’ONU (2010-2011), vous aviez confié à «L’Hebdo» (voir l’édition du 25.11.2010) que vous ne pourriez pas révolutionner l’ONU. N’est-ce pas un peu frustrant tout de même? L’ONU est une grosse machine qui a parfois du mal à bouger, mais c’est une belle machine qu’il faut protéger pour qu’elle puisse continuer à servir l’humanité. Cela dit, contrairement à ce que je pensais en début d’année, j’ai pu agir beaucoup plus que je ne le croyais. Regardez le débat sur la gouvernance globale que j’ai initié. J’ai mis dans le mille. Et il va se poursuivre notamment sur le rôle du G20 qui s’était autoproclamé organe de la gouvernance économique mondiale lors du sommet de Pittsburgh, en septembre 2009. Mais c’est le cas, non? J’aurais été d’accord avec vous après le sommet du G20 de Pittsburgh, qui avait d’ailleurs eu lieu en même temps que le débat général de l’Assemblée générale! Un affront pour l’ONU. On s’était dit à l’époque que les membres du G20 avaient su trouver les bons mots pour calmer les marchés et pour remettre de l’ordre sur la planète finance. Mais depuis, nous avons déchanté. Regardez ce qui s’est passé cet été, la France et l’Allemagne ont beaucoup discuté de l’euro. Et les Américains ne se soucient de personne pour établir leur budget alors que le dollar plonge et que cela pose de gros problèmes pour les autres pays. Il n’y a pas de prise de conscience ni d’action commune du G20… Peut-être, mais c’est tout de même là que les choses se décident… L’avantage du G20, c’est vrai, c’est que seuls les chefs d’Etat sont assis à la table. Ce n’est pas comme à l’ONU où l’on peut se contenter d’envoyer le sous-secrétaire de l’ambassade qui lit un papier préparé par le gouvernement. En revanche, quelle est la légitimité du G20? Comment les pays du G20 peuvent-ils décider pour ceux qui ne sont pas là? Rappelez-vous qu’ils avaient mis au pied du mur la Suisse en la menaçant de sanctions si elle n’acceptait pas l’échange automatique des informations bancaires. Et elle ne pouvait même pas se défendre. C’est donc à l’ONU de régler ces questions? A mon avis, l’ONU doit être au centre de la gouvernance globale. De par son universalité, c’est l’unique organe à même de chapeauter le tout. Le problème, c’est que l’ONU ne peut pas gérer tous les problèmes. En matière économique, par exemple, elle n’a pas le leadership et pas forcément l’expertise pour cela. A New York, il y a relativement peu d’économistes. Autre problème: l’Ecosoc (Conseil économique et social) ne fonctionne malheureusement pas comme un conseil de sécurité économique. En juillet 2011, à Genève, ses représentants ont parlé de l’importance de l’éducation pour le développement économique. Tout le monde est d’accord sur la question. Mais ce n’est pas là que le chat a mal à la patte au moment où l’économie mondiale vit une profonde mutation. Et la Suisse, dans l’affaire, n’aurait-elle pas sa place dans le G20? Effectivement! Par exemple, pour les investissements directs extérieurs nous sommes classés dans les 6 ou 7 premières puissances mondiales. Cela dit, je n’ai pas travaillé pour la Suisse dans ce dossier. Mon rôle était essentiellement de permettre à l’ONU de retrouver une place centrale. Raison pour laquelle j’ai convoqué, l’automne dernier, une réunion informelle du plénum avant et après le sommet du G20 afin que la présidence du G20 vienne rendre des comptes auprès de l’ONU. Une première. J’en ai profité pour inviter le secrétaire général, qui avait parfois l’impression de n’être convié aux réunions du G20 que pour figurer sur la photo de famille. Et? Je suis confiant, cela va continuer. Aujourd’hui, le secrétaire général et les agences de l’ONU sont mieux intégrés dans les discussions du G20. Des hauts fonctionnaires onusiens sont régulièrement associés à ces séances. En outre, le Chili et Singapour ont initié une résolution pour porter ce sujet à l’ordre du jour des prochaines assemblées générales. Une centaine de pays ont parrainé la résolution qui a été adoptée par consensus en décembre dernier. Pourtant, on vous dit frustré de ne pas avoir réussi à faire avancer la réforme du Conseil de sécurité. Sur le Conseil de sécurité, on aurait pu aller plus loin effectivement. Mais la réforme piétine depuis dix-huit ans, face à l’inertie des pays membres. Cela dit, voyant que rien ne se passait, j’ai lancé un groupe de pays amis de cette réforme. Comme j’en avais le droit. Dans un premier temps, j’ai invité dans mon bureau une quinzaine de pays. Les USA, à ma surprise, ont ensuite demandé à être présents. Lors de la deuxième réunion, il y avait 25 pays. Nous étions assis en cercle. Les gens n’avaient pas de papiers. Pour une fois, ils ont vraiment discuté. La «Swiss touch»? Et pourquoi pas… Je dois avouer que je voulais apporter à New York une autre Suisse que celle de l’interdiction des minarets, des affiches avec les moutons noirs et les grosses semelles des immigrants qu’il faudrait stopper. J’ai essayé de gommer cette image d’une Suisse égoïste et intolérante et mettre en avant notre générosité, rappelant que le premier prix Nobel de la paix, en 1901, a été décerné à Henri Dunant. Peut-être, mais nous restons une toute petite nation… Je n’aime pas quand on dit que la Suisse est petite. Au contraire, nous sommes une grande puissance morale. Nous devons rester fidèles aux principes que nous nous sommes donnés nous-mêmes. Tels que les libertés fondamentales. J’ai beaucoup de peine à suivre lorsque, d’un côté, on se félicite des trois buts qu’un jeune Kosovar marque pour l’équipe suisse contre la Bulgarie et que, de l’autre, on vote pour ceux qui veulent expulser le maximum d’étrangers. Ce n’est pas la Suisse que je connais. Une Suisse qui a sa place au Conseil de sécurité? J’ai toujours dit qu’en tant que membre à part entière de l’ONU, notre pays peut revendiquer sa place au Conseil de sécurité. Il en faut la volonté politique. Malgré la neutralité! C’est un faux débat. Rappelez-vous ce que les opposants à l’entrée de la Suisse à l’ONU ont dit à l’époque. Combien de fois n’ai-je pas entendu que nous allions perdre notre neutralité, notre souveraineté. Rien de tout cela n’est arrivé. Au contraire. Beaucoup ont une fausse conception de la neutralité. Longtemps, on a voulu faire croire aux Suisses qu’être neutre, cela voulait dire qu’on n’avait pas d’avis, qu’on devait tourner la tête pour ne pas voir les problèmes. Ce qui est faux. Prenez l’exemple d’un arbitre de football. On lui demande d’être neutre, non? Effectivement. Pourtant, une fois le match commencé, vous n’attendez tout de même pas de lui qu’il ferme les yeux quand il y a une faute qui mérite un penalty. Il doit le siffler, justement pour être considéré comme neutre. C’est la même chose avec la Suisse qui serait membre du Conseil de sécurité. En tant que pays neutre, elle est peut-être mieux placée que d’autres pour jouer le rôle de l’arbitre. Car le Conseil de sécurité, lui aussi, si vous me passez l’expression, doit siffler des penaltys de temps en temps. La neutralité de la Suisse n’est pas un objectif en soi, mais un instrument qui nous permet de défendre la vraie finalité que sont l’indépendance et la souveraineté de notre pays. Cela dit, la Suisse est mise sous pression ces dernières années. C’est vrai. Penons le secret bancaire. La réaction des adeptes d’une Suisse repliée sur elle-même était: inscrivons-le dans notre Constitution fédérale. C’était comme si l’on décidait d’avoir un article constitutionnel qui stipulerait qu’à Noël il y a toujours de la neige. D’une manière générale, toutes les stratégies défensives ont échoué et, du secret bancaire, il ne reste pas grand-chose. Un autre exemple est celui du franc fort. Finalement, la seule solution raisonnable pour la Banque nationale était de garantir un taux fixe par rapport à l’euro. Heureusement elle l’a fait. Mais cela signifie que, par rapport aux autres monnaies, le franc fluctue dans la même proportion que l’euro. Il est dès lors difficile de parler d’indépendance. En ce qui concerne les litiges sur la fiscalité avec nos principaux partenaires économiques, il est temps de sortir de la défensive, ne serait-ce que pour des raisons de réputation. Il faut donc adhérer à l’UE? Cela n’est pas le sujet du moment. Mais j’ai toujours affiché mon opinion en faveur de l’adhésion et je n’ai pas changé d’avis. L’UDC va encore une fois vous accuser de brader votre pays… Elle l’avait déjà fait, rappelez-vous, lors de la campagne pour l’adhésion à l’ONU que vous aviez gagnée comme conseiller fédéral. Pas question pour moi de toucher à la souveraineté de notre pays. Au contraire, il faut la renforcer en passant du stade de spectateur à celui d’acteur. C’est ce que nous avons fait en adhérant aux Nations unies. Je suis pour une souveraineté effective et réaliste, plutôt que celle des leurres que l’on sort pour des raisons électoralistes. Dites donc, on vous sent très engagé. Cela vous tente de vous relancer en politique fédérale? On me le demande souvent. Mais non, j’ai fait un trait sur la politique fédérale dans le sens actif. Les anciens politiciens devraient apprendre à laisser la place aux jeunes et à ne pas se lancer dans une seconde carrière. A New York, j’ai fait de la politique au niveau international. Je reste à disposition de l’ONU. Si elle a besoin de moi, je répondrai présent. Maintenant, je reviens vivre à Fribourg et je reprends mes activités de consultant. Je donnerai aussi un cours de politique économique au printemps à l’Université de Fribourg. A propos du franc fort, faut-il craindre que l’ONU quitte Genève? Non. Grâce à notre adhésion, notre engagement pour la Genève onusienne et internationale a même gagné en crédibilité. Genève reste une plaque tournante unique pour le multilatéralisme avec des points forts sur les droits de l’homme, l’humanitaire, le commerce et le développement, ainsi que le désarmement, pour n’en citer que quelques-uns des plus importants. Mais il est vrai aussi que le franc fort pèse lourd dans la balance. J’entends ici ou là qu’on se plaint. La Suisse ne doit donc pas oublier que les convoitises sont nombreuses et que beaucoup de pays offrent désormais des conditions généreuses et sont prêts à beaucoup de sacrifices pour accueillir les institutions internationales. Il faut donc rester compétitif. C’est un apport moral énorme pour la Suisse, un apport de prestige, mais aussi économique. Je ne peux qu’encourager Genève et notre pays à se battre pour conserver cet avantage.
Joseph DeissNé en 1946 à Fribourg, Joseph Deiss siège au Conseil fédéral de 1999 à 2006. Ce professeur d’économie est un des artisans de l’adhésion de la Suisse à l’ONU en 2002. En septembre 2010, il prend la présidence de la 65e session de l’Assemblée générale de l’ONU. |









