Malgré un exercice 2010 étonnamment bon pour l’économie suisse, le patron des patrons Gerold Bührer ne manque pas de soucis en ce début d’année: un franc très fort, la polarisation de la politique, ou encore le durcissement du ton de l’Union européenne face à la Suisse. Mais il en faut plus pour entamer son optimisme. Gerold Bührer ne voit pas de deuxième crise à l’horizon et dévoile à L’Hebdo sa stratégie pour sortir la voie bilatérale de l’impasse.
«LA SUISSE A TOUT INTÉRÊT ÀCEQUE L’EURO NES’EFFONDRE PAS DAVANTAGE.» GEROLD BÜHRER
Etes-vous inquiet pour l’avenir de l’économie suisse alors que le franc ne cesse de se renchérir par rapport à l’euro?
Oui. Chaque jour lorsque je me lève à 6 heures du matin, mon premier réflexe est de jeter un coup d’œil au cours de l’euro. La chute de l’euro aura des effets négatifs pour l’industrie d’exportation et ses sous-traitants. Cette année, la croissance sera moins élevée qu’en 2010. Mais je ne crois pas à un «double dip», à une deuxième crise après celle de 2008.
Que dites-vous aux PME exportatrices, qui sont celles qui souffrent le plus en ce moment?
Je peux comprendre les frustrations des exportateurs. Moimême, je suis membre du conseil d’administration de Georg Fischer. Je suis donc bien placé pour constater les effets négatifs de l’euro sur nos ventes et notre bénéfice. Mais il n’y a pas d’instrument miracle pour lutter contre la chute de l’euro. La meilleure chose à faire est d’abaisser sensiblement les coûts pour améliorer la compétitivité de nos entreprises.
Faut-il lier le franc à l’euro?
Ce n’est pas raisonnable de lier une monnaie forte à une monnaie faible. Outre de grands problèmes de mise en œuvre, la BNS devrait intervenir massivement sur le marché des devises. L’expérience montre qu’à long terme, une monnaie robuste constitue un avantage. Lorsque j’ai commencé à travailler à Londres en 1974, la livre s’échangeait à 9 fr., contre 1 fr. 50 aujourd’hui. Dans les faits, la compétitivité de notre économie et notre bien-être ont davantage progressé qu’en Grande-Bretagne.
La BNS a enregistré 26 milliards de pertes de change sur l’euro en 2009. N’est-elle pas intervenue trop vite?
La BNS a fait son travail. Lorsqu’elle est intervenue massivement pour soutenir le franc, presque tout le monde était d’accord. Elle a peut-être grillé ses munitions un peu vite, mais au début 2010, personne ne pensait que l’euro tomberait à 1 fr. 25.
Vous soutenez la limite de crédit de 16 milliards pour le Fonds monétaire international (FMI). Est-ce bien à la Suisse d’éponger les dettes des Européens?
Cette critique de l’UDC est infondée. Ces 16 milliards sont une simple limite de crédit, pas une subvention versée directement aux membres de l’eurozone. Dans l’immédiat, le FMI a encore suffisamment de réserves pour ne pas devoir y recourir. S’il y a une institution qui mérite de la crédibilité en Europe, c’est bien le FMI. Soyons clairs: la Suisse a tout intérêt à ce que l’Union européenne fonctionne et à ce que l’euro ne s’effondre pas davantage.
Venons-en à vos rapports avec la politique. Comment jugezvous la multiplication des alliances contre nature entre socialistes et UDC?
Je me suis toujours battu pour une étroite collaboration entre partis du camp bourgeois, du PDC à l’UDC. Cette évolution ne me plaît donc pas, car elle pourrait être la source d’un blocage qui pourrait conduire à une déstabilisation politique. Or, la stabilité politique est un des grands atouts de la place économique suisse.
Quelle est votre politique en matière de financement des partis?
Nous avons changé de concept. Nous n’accordons plus de montant général à un parti, mais nous soutenons les partis en fonction de leur engagement dans les campagnes lorsque nous avons les mêmes intérêts.
Concrètement, sur la votation de 2009 en matière de libre circulation des personnes, qui avezvous soutenu?
En l’occurrence, nous n’avons évidemment pas donné d’argent à l’UDC, opposée au renouvellement de l’accord avec l’UE. Nous avons soutenu tous les partis en faveur de cet objet. Nous avons aussi réglé certaines dépenses publicitaires profitant à des représentants de partis de gauche.
Beaucoup vous ont reproché d’avoir commis l’erreur de ne pas vous engager sur l’initiative sur le renvoi des criminels étrangers. Que répondez-vous?
La majorité des membres de notre comité directeur étaient personnellement opposés à l’initiative, mais nous avons estimé qu’un engagement sur ce thème n’était pas compatible avec nos statuts et n’entrait pas dans le champ de la défense des intérêts économiques du pays. C’est une question de crédibilité.
Vos prédécesseurs avaient pourtant une vision plus large sur l’économie et la défense des intérêts globaux de la Suisse.
Je ne crois pas. Ces dernières années, nous avons encore intensifié les contacts avec les milieux politiques. En tant que président d’Economiesuisse, je suis plus souvent à Berne pour discuter des sujets de politique économique et financière que lorsque j’y étais conseiller national (PRD/ SH). La politique joue un rôle plus grand que voici vingt-cinq ans par rapport à l’économie. Mais notre association perdrait en influence si nous commencions à nous immiscer dans toutes les questions de société.
Parlons d’Europe. Comment voyez-vous nos rapports économiques évoluer avec elle?
Les forces économiques et même politiques vont se déplacer de l’Europe vers l’Asie notamment. C’est dire que nous devons penser globalement en mettant l’accent sur trois priorités: le multilatéralisme au sein de l’OMC, la préparation d’accords bilatéraux de libre-échange avec les pays émergents et la voie bilatérale avec l’Union européenne.
Pourquoi êtes-vous si sceptique à propos de celle-ci?
Nous avons intérêt à une UE économiquement forte. Si celle-ci évolue vers une union budgétaire avec d’importants mécanismes de transferts financiers, les pays forts économiquement devront consacrer une grande partie de leurs moyens à la soutenir et manqueront de ressources pour rester solides. Ils s’affaibliront, affaiblissant du même coup la compétitivité des Européens face à la concurrence asiatique. C’est un scénario dangereux auquel nous les Suisses n’avons aucun intérêt.
L’UE ne veut plus de la voie bilatérale. Avez-vous été surpris par le durcissement du ton à Bruxelles?
Non. Nous savons que la lune de miel est passée concernant la voie bilatérale. Nous devons traverser une période de turbulences sans oublier nos principes ni perdre notre calme, en insistant sur nos intérêts communs. Une adhésion à l’UE affaiblirait trop le fédéralisme, notre souveraineté politique et économique et la démocratie directe. Ces trois notions sont à la base du miracle économique suisse.
Mais l’UE n’acceptera de nouveaux accords bilatéraux que si la Suisse abandonne ses régimes fiscaux spéciaux dans les cantons. Que proposez-vous?
Il est clair que nous ne pouvons pas ignorer ce problème. Une piste à suivre est celle qu’a montrée le canton de Neuchâtel, qui abaissera sensiblement l’imposition sur le bénéfice pour toutes les sociétés et, ce faisant, atténuera l’écart avec les entreprises bénéficiant de statuts spéciaux (lire en page 30, ndlr). Si d’autres cantons adoptent ce modèle de leur plein gré, la Suisse se retrouvera en position de force face à Bruxelles. Et nos entreprises seront encore plus compétitives à l’étranger!
Dans quel délai les cantons devraient-ils s’adapter?
Il faut leur laisser de cinq à dix ans.
Mais c’est une entorse au fédéralisme que vous chérissiez tout à l’heure!
Non. Je reste convaincu que les cantons garderont une grande marge de manœuvre, non seulement dans la fixation des taux de l’impôt sur le bénéfice, mais aussi sur les incitations pour attirer de nouvelles entreprises.
Quels nouveaux accords souhaitez-vous avec l’UE?
Il faut procéder de manière ciblée. L’accord sur l’électricité a la priorité. Malgré les résistances intérieures, je reste convaincu qu’il faut continuer à négocier un accord agricole, avec un délai de transition prolongé pour nos agriculteurs.
Venons-en aux cleantechs. L’ancienne ministre de l’économie Doris Leuthard disait que la Suisse avait ici perdu du terrain lors de la dernière décennie.
Je ne suis pas d’accord avec elle sur ce point. Nous faisons en ce moment une étude sur les cleantechs, qui sont également une priorité pour nous. Mais leur promotion doit concerner toutes les branches de l’industrie et se faire selon des critères conformes à l’économie de marché. Nous disons «oui» à une aide accrue à la recherche, mais rejetons un système à l’allemande où l’on arrose de subventions l’énergie solaire, ce qui a abouti à une hausse massive des prix de l’électricité.
Vous passez pour être beaucoup trop timide aux yeux des partisans d’un soutien ambitieux à l’industrie des cleantechs.
Non. Nous sommes tout à fait conscients des enjeux énergétiques et climatiques. L’économie a contribué à raison de 80% à la réduction des émissions de CO2 dans le cadre du protocole de Kyoto. Elle est la solution, pas le problème.
Vous plaidez pour le remplacement de deux centrales nucléaires. Au détriment des énergies renouvelables?
Mais non! Il est grand temps de mettre fin au conflit entre les partisans du nucléaire et ceux des énergies renouvelables. Nous aurons besoin de toutes ces énergies. Le principal est d’assurer l’indépendance de l’approvisionnement en électricité de la Suisse, tant il est vrai que les pays producteurs de pétrole (au Proche-Orient) et de gaz (en Russie notamment) ne sont pas aussi fiables que nous le souhaiterions.
Deux nouvelles centrales nucléaires, n’est-ce pas trop?
Je ne pense pas. Si nous arrivons à prouver que nous soutenons vraiment les énergies renouvelables, le peuple comprendra. Il s’agit de remplacer deux centrales existantes et non de construire sur de nouveaux sites. Je suis donc optimiste quant au fait que nous gagnerons ce combat.
Profil
Gerold Buhrer
1948 Naissance à Thayngen (SH).
1972 Licence en sciences économiques à Zurich.
1991 Membre du directoire de Georg Fischer et conseiller national (PRD/SH).
2001 Président du PRD.
2007 Président de l’association Economiesuisse.
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Tags: Gerold Bührer, Économiesuisse, fiscalité des entreprises,
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