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IL NOUS FAUT UNE POLITIQUE INDUSTRIELLE

Mis en ligne le 05.03.2009 à 00:00

PATRICK ODIER. Associé senior de Lombard Odier, il explique pourquoi le secret bancaire doit évoluer. Et lance l’idée d’un grand projet baptisé Eco Switzerland.

L'Hebdo; 2009-03-05

IL NOUS FAUT UNE POLITIQUE INDUSTRIELLE

PROPOS RECUEILLIS PARALAIN JEANNET

PATRICK ODIER.

Associé senior de Lombard Odier, il explique pourquoi le secret bancaire doit évoluer. Et lance l’idée d’un grand projet baptisé Eco Switzerland.

La place financière suisse est prise dans une tempête sans fin. Et pourtant Patrick Odier, banquier et vice-président d’economiesuisse, semble garder son calme. Notre pays doit certes faire évoluer son secret bancaire, mais sans abattre d’emblée ses cartes. « Et surtout, dit-il, ne pas paniquer!» Il nous reçoit au siège de Lombard Odier, rue de la Corraterie, à Genève.

Le président Sarkozy n’exclut pas de mettre la Suisse sur la liste des paradis fiscaux. Votre réaction?

Cette menace est assez compréhensible sur le plan tactique. Elle vise à créer l’inquiétude et la division. Elle ne me semble en revanche pas très raisonnable si l’on considère les faits. La différence entre la Suisse, avec son système juridique complet, et les véritables paradis fiscaux est évidente.

En une semaine, le discours sur le secret bancaire a toutefois évolué de manière spectaculaire. Plusieurs membres du Conseil fédéral, le nouveau patron de l’UBS, le président de l’ASB Pierre Mirabaud, admettent désormais que la distinction entre fraude et soustraction fiscales n’est pas intangible. Pourquoi ce changement?

Ne réduisons pas la défense du secret bancaire à la défense de cette distinction entre fraude et évasion fiscales. Le secret bancaire, c’est d’abord la confidentialité de la sphère privée telle qu’elle est incarnée par le secret professionnel du banquier. Les milieux politiques comme la population y sont très attachés.

On pourrait donc continuer comme avant?

Non. Il serait absurde de se cacher derrière son petit doigt. Il y a une pression généralisée pour tenter de trouver un consensus international sur la manière d’éviter la soustraction fiscale. L’affaire UBS et la crise financière mondiale ne font qu’accentuer cette tendance. La Suisse doit participer à la réflexion, faire des propositions, se montrer plus active que par le passé. Nous devons évoluer tout en expliquant les valeurs sur lesquelles se fonde notre système. Le secret bancaire reste un atout économique qui n’est ni amoral, ni particulièrement original, d’ailleurs, si on regarde les pratiques d’autres places financières.

Ivan Pictet a lâché un chiffre qui a fait sensation: selon lui, la Suisse pourrait voir ses activités de gestion de fortune diminuer de moitié, si la distinction entre fraude et évasion était abolie. Partagez-vous cet avis?

Je crois qu’il a surtout voulu souligner la nécessité de maintenir notre capacité à convaincre la communauté internationale de la solidité de notre Etat de droit, ainsi que de notre détermination à garantir la confidentialité aux investisseurs étrangers. Personnellement, je trouve très difficile de quantifier l’impact des changements à venir.

La Suisse est aujourd’hui sous une pression énorme en raison des délits commis par l’UBS aux Etats-Unis, un cas qui relève de la fraude et de l’aide active à l’évasion fiscale. Un grand nombre de Suisses se disent que les autres institutions n’opèrent peut-être pas différemment, simplement elles ne se sont pas fait prendre...

C’est complètement faux. Nous avons des lois qui punissent les délits que vous mentionnez. Et nous avons les autorités de contrôle les plus strictes qui soient.

Justement, dans le cas de l’UBS, la Finma ne s’est pas révélée très efficace. N’est-ce pas au contraire la preuve que nous avons un problème de surveillance et de contrôle de notre place financière?

Des erreurs ont certainement été commises, mais je le répète: nous avons les autorités de surveillance parmi les plus strictes du monde. Même si on doit tirer certaines leçons de l’affaire de l’UBS. Relevons aussi que la surveillance anglo-saxonne s’est révélée inadéquate dans le cas des subprimes. La Finma? En l’occurrence, elle n’y est pour rien.

Faut-il néanmoins l’améliorer?

La Confédération devrait renforcer les moyens de nos autorités de surveillance et de contrôle. Nous avons besoin de plus de collaborateurs, mieux formés. Et mieux payés.

La Suisse est-elle trop dépendante de son secteur bancaire?

Nous avons la chance d’avoir une économie diversifiée, avec une industrie des machines dynamique, un secteur de la pharma et de la chimie innovateur, une branche horlogère performante... Malgré la crise, la banque et la finance vont rester un pilier fort de notre économie.

Avec la débâcle de l’horlogerie, dans les années 80, les parents décourageaient leurs enfants d’embrasser le métier d’horloger. Craignez-vous une telle désaffection pour les professions de la banque?

Non. Certes, la banque va devoir se profiler comme une branche encore plus responsable que par le passé. Elle doit aussi réaffirmer sa raison d’être. Et jouer au mieux ce rôle de courroie de transmission entre le capital et le travail. Prises individuellement, les banques sont des entreprises qui reposent sur le savoir-faire d’une grande diversité de métiers. Voilà pourquoi nous allons continuer d’être attrayants pour les jeunes.

Ces métiers serontils aussi bien payés que par le passé?

Sûrement pas. L’ajustement des rémunérations à la rentabilité du secteur me semble inévitable. Nous vivrons une pression concurrentielle majeure, qui se traduira sur les marges. Et donc sur les salaires. Nous devrons à l’avenir mieux refléter l’alignement des intérêts du prestataire et du client.

Les banques représentent quelque 120 000 emplois. Et l’ensemble du secteur financier, plus de 200 000. Et à l’avenir?

Pour l’instant, nous allons dans le sens d’un affaiblissement des effectifs. Je pense notamment aux métiers liés au trading, aux produits structurés et à l’investment banking.

Obama parle beaucoup des technologies de l’énergie pour réindustrialiser les Etats-Unis. Un exemple pour la Suisse?

Pour economiesuisse, il s’agit d’abord d’assurer la sécurité d’approvisionnement en énergie pour nos entreprises. Nous devons faire en sorte de ne pas être trop dépendants de pays tiers pour notre électricité. Nous devons de plus pouvoir nous assurer de tarifs concurrentiels. Et cela sans trop se fixer sur des questions idéologiques, comme le nucléaire.

Et les «clean tech»?

Pour moi, l’écologie rime non pas avec décroissance, mais au contraire avec croissance. Il y a là un domaine exceptionnel de créativité industrielle, idéal pour la Suisse. J’ai été parmi les premiers à le dire dans les milieux économiques. Nous pouvons devenir un producteur de premier plan dans ces domaines à forte valeur ajoutée: moteurs peu gourmands en énergie, piles à combustible, nouveaux matériaux de construction, cellules photovoltaïques... Bref, toutes ces technologies et ces processus qui permettent d’améliorer l’efficacité énergétique, ici en Suisse, mais aussi de relancer nos exportations.

On sait que les mécanismes du marché ne suffisent pas...

Voilà pourquoi l’Etat pourrait être plus actif.

Sous la forme d’un New Deal vert?

Je préfère parler d’un projet qu’on pourrait baptiser Eco Switzerland. Et qui implique une véritable politique industrielle. Je ne parle pas seulement de la société à 2000 watts, mais d’une stratégie concertée des pouvoirs publics, des universités, des entreprises et de la population pour diriger notre production industrielle et nos services dans cette direction-là.

N’êtes-vous pas en train de tirer des plans sur la comète?

Je crois surtout que ce pourrait être la première étape d’un véritable plan de relance conçu sur le long terme. Beaucoup d’entreprises suisses sont de fait déjà actives dans ce domaine. Mais nous peinons encore à trouver un consensus collectif qui donne à ce grand et beau projet plus de force et de visibilité. Ma seule inquiétude, c’est que la crise actuelle détourne les moyens financiers et les efforts nécessaires qui doivent y être investis en priorité.

«L’ÉCOLOGIE RIME NON PAS AVEC DÉCROISSANCE, MAIS AU CONTRAIRE AVEC CROISSANCE.»

PROFIL

PATRICK ODIER Banquier.

1955 Naissance à Genève. Licence en économie à l’Université de Genève et MBA à l’Université de Chicago.

1982 Entre chez Lombard odier Darier Hentsch & Cie Hentsch & Cie .

2008 Devient associé senior. Il est aussi vice-président d’economiesuisse.





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