"Apprendre à vivre" et "La sagesse des mythes" sont désormais édités en poche, et Luc Ferry, 59 ans, a fait œuvre didactique et populaire.
«LES PLUS GRANDS PENSEURS SE SONT PASSIONNÉS POUR LA MUSIQUE.»
Didactique parce que ces deux ouvrages à succès entendent embrasser l’histoire et l’aventure de la philo. Populaire en raison d’une approche de style destinée à un large public.
L’ancien ministre français de l’Education philosophe pour une spiritualité sans Dieu, au cœur de la vie quotidienne, objet de son prochain livre – à paraître à la fin de septembre.
Une tendresse ancienne l’unit aussi à la formidable pianiste Elizabeth Sombart et il profitera de son séjour à Morges, lors du salon Le livre sur les quais (du 3 au 5 septembre), pour participer à une soirée donnée par sa Fondation Résonnance. L’occasion de lui parler des rapports amoureux entre l’art et la philosophie.
L’art est-il une philosophie?
L’art et la pensée, l’art et la philosophie entretiennent depuis l’aube des temps une relation d’analogie.
De Platon jusqu’à Heidegger, l’art a toujours la même définition: la mise en œuvre, l’illustration dans un matériau sensible (la vibration du musicien, la couleur du peintre, le marbre du sculpteur, etc.), d’une grande idée, d’une vision du monde.
Cela peut-être le cosmos des Grecs, la splendeur du divin chez les chrétiens ou d’autres religions. Ou – comme dans l’art hollandais du XVIIe siècle – la splendeur de l’humain comme tel, et l’invention du premier art laïque et humaniste.
On trouve ainsi un romantisme en philosophie comme en musique avec Schumann ou Chopin. Un classicisme en philosophie avec Descartes comme il y a un classicisme de Molière ou Boileau.
Le parallélisme a toujours été parfait. Les plus grands penseurs se sont passionnés pour la musique: Nietzsche jouait du piano, Rousseau a écrit un opéra, "Le devin du village".
Peut-on alors apprendre à vivre en écoutant un concerto ou en regardant des tableaux de Goya?
Disons qu’il y a quelque chose de la vérité dans l’art. C’est peut-être la valeur que l’art peut faire passer de la manière la plus touchante: on peut rendre la vérité sensible en art plus aisément que par l’argumentation philosophique, qui demeure abstraite.
Il y a une idée qu’Elizabeth Sombart a développée, qui vient de Sergiu Celibidache, le grand chef d’orchestre, et de la phénoménologie qu’il pratiquait: une analogie entre la beauté et la vérité.
Quand vous écoutez un choral de Bach, c’est comme si l’on vous racontait une histoire avec un début, un développement et une fin: Leibniz appelait cela une «logique du sensible». Ce que Celibidache mettait en lumière, et qu’Elizabeth – qui fut son élève – a repris à son tour merveilleusement, c’est l’idée d’une logique du phrasé musical.
Vous ne pouvez pas jouer une phrase de Chopin n’importe comment. Cette logique est proche de la vérité. On doit s’effacer devant le grandiose, et c’est un peu une leçon de morale.
La philosophie, dites-vous, est aujourd’hui sous-estimée par l’ensemble du corps social. Comment la remettre au centre?
La remettre, c’est le mot juste. Parce que de tout temps, la philosophie a été populaire. En Grèce, quatre siècles avant Jésus-Christ, il y avait des dizaines d’écoles de philosophie, qui étaient formidablement populaires.
Rousseau était tellement célèbre après la publication de "La nouvelle Héloïse" que les gens l’arrêtaient dans la rue. Kant était si fameux qu’on ne trouvait pas une place à ses cours, où se pressaient élégantes et ministre comme à Roland-Garros. Cela a continué jusqu’à Sartre.
Mais à partir des années 60, une crise avant-gardiste a fait de l’obscurité maximale la règle du jeu. Cette rhétorique a longtemps multiplié les barrières en inversant le paradigme: puisque nous n’avons pas de public, nous avons du génie.
Beaucoup dans ma génération, Finkielkraut, Bruckner, Savater en Espagne, Comte-Sponville, ont voulu au contraire renouer le lien avec la Cité. J’écris de manière à ce qu’un maximum de gens puisse y avoir accès.
Je pense, en effet, que le rôle de la philosophie est sous-estimé. Nos dirigeants seraient bien inspirés de s’y intéresser davantage, comme on le faisait par le passé.
Vous appelez aussi à une spiritualité dite laïque...
Mon prochain ouvrage est consacré à ce thème (sortie fin septembre, ndlr). La révolution de l’amour sera sous-titré "Pour une spiritualité laïque".
On fait aujourd’hui totalement la confusion dans le débat public et même parfois philosophique, entre morale et spiritualité. Les valeurs morales, ou éthiques, c’est quoi? Le respect d’autrui, plus la bonté.
Mais on peut être l’être le plus «moral» du monde, empli de bienveillance envers autrui, ça ne vous empêche ni de vieillir, ni de mourir, ni d’être malheureux. Ces questions, celles de la mort, du deuil de l’être aimé, de l’amour, de la banalité de la vie, n’ont rien à voir avec la morale.
Elles relèvent de ce que j’appelle la spiritualité, étaient autrefois prises en charge par les religions. Mais il existe des spiritualités avec Dieu, et sans Dieu.
Philosopher aujourd’hui, le titre de votre table ronde à Morges, en quoi cela consistet-il?
Deux tâches essentielles. D’abord, pour parler comme Hegel, l’intelligence de ce qui est: la compréhension du monde. Aujourd’hui, comprendre la mondialisation. Deuxièmement, la spiritualité laïque, c’est-à-dire la réponse à la question «qu’est-ce qu’une vie bonne?» sans passer par la foi.
Luc Ferry est au 1er salon Le livre sur les quais, Morges, du 3 au 5 septembre (www.lelivresurlesquais.ch). Dédicaces samedi 4 de 10 h à 12 h, de 14 h à 15 h et de 18 h à 19 h. Débat avec Alexandre Jollien, «Philosopher aujourd’hui», samedi 4, 15 h, salle du Grenier bernois. Il sera, avec Elizabeth Sombart, l’hôte du brunch de L’Hebdo, le 5 septembre au salon (complet).
Profil
Né en 1951 dans les Hauts-de-Seine, Luc Ferry pense la philosophie comme une «doctrine du salut», existentielle, et sans Dieu. Les deux volumes d’Apprendre à vivre, en 2006 et 2008, ont été des succès de librairie. Il a aussi été ministre français de la Jeunesse, de l’Education et de la Recherche entre 2002 et 2004, au sein des gouvernements Raffarin.
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