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Terre de fantasmes
Ile de Pâques

Par Julien Burri - Mis en ligne le 16.11.2011 à 14:21

La Maison d’Ailleurs à Yverdon nous emmène visiter la mythique île polynésienne de Pâques. Et questionne son impact sur notre imaginaire. Retour sur tous ceux qui ont rêvé l’île aux moaï...

Rapa Nui, île polynésienne de 118 km2, hante notre imaginaire depuis sa découverte le jour de Pâques 1722. Connue depuis sous le nom d’île de Pâques, elle a généré un archipel de près de 3500 livres scientifiques, de romans et de BD... Une belle exposition, à la Maison d’Ailleurs à Yverdon, permet d’aborder l’île depuis deux rivages: ethnologique tout d’abord, par le biais de magnifiques témoins de la culture rapa nui (des sculptures sur bois principalement). Et ensuite par la trace que l’île de Pâque a laissée dans notre imaginaire. Un voyage fascinant, où un album de Bob Morane côtoie des statues façonnées à l’ombre des moaï il y a deux ou trois siècles.

Rêve de pierre. D’où viennent donc les moaï, énigmatiques colosses sculptés dans la pierre volcanique, tournant systématiquement le dos à la mer? Depuis 1722, l’imaginaire comble la place laissée vacante par la science, qui n’a aujourd’hui que partiellement levé le voile sur ces mystères.

Par exemple, on ne sait pas avec certitude d’où viennent les Rapa Nui, la population autochtone. Sont-ils issus de migrations polynésiennes ou sud-américaines? Ont-ils hérité leur savoir-faire des Incas? Pourquoi leur civilisation s’estelle effondrée? Sans compter que l’écriture rongorongo est toujours indéchiffrable…

Un des premiers écrivains à se pencher sur le sujet est un Français, Julien Viaud, plus connu sous le nom de Pierre Loti (1850-1923). Loti, officier fantasque qui aimait se déguiser en sultan, est l’écrivain exotique par excellence (son chef-d’œuvre, Madame Chrysanthème, a inspiré la Butterfly de Puccini).

Il aborde l’île en 1872, à 20 ans, et rencontre les habitants, «derniers débris de leur race mystérieuse». Il raconte ce qu’il a vu dans le journal L’Illustration. Vingt-sept ans plus tard, il réécrira ses souvenirs avec plus de panache, insistant sur «l’inquiétant mystère» qui entoure Pâques. Si nous jugeons les moaï esthétiquement beaux aujourd’hui, Loti les préfère effrayants. «De quelle race humaine représentent-ils le type, avec leur nez à pointe relevée et leurs lèvres minces qui s’avancent dans une moue de dédain ou de moquerie?», se demande-t-il.

Il faut attendre 1905 pour que la littérature s’empare du sujet. Dans une sorte de Vingt mille lieues sous les mers américain, baptisé A Submarine Tour, l’écrivain oublié Frank Balch imagine une cité immergée au nordest de Pâques. Les habitants sont des géants de 3 mètres de haut, les mêmes qui ont façonné les moaï... Depuis, les récits de fiction reviennent sans cesse autour de la même obsession: un monde perdu, en lien avec un passé mythique.

Les scientifiques vont dans le même sens: Pâques serait le dernier vestige d’un continent effondré suite à un cataclysme ou à une comète. Si Loti trouvait aux moaï un air qui ne lui revenait pas, certains en Europe admirent et revendiquent l’héritage de la civilisation des «Longues Oreilles». L’idéologie nationale socialiste, par exemple, soutient que les habitants étaient des proto-Aryens, tout comme les Egyptiens. C’est ce qu’explique à ses lecteurs Le Téméraire, «journal de la jeunesse moderne», en 1943...

Extraterrestres. Au XXe siècle, surtout dans la BD, les auteurs donnent vie aux moaï et leur rêvent un corps enfoui dans le sol. Ils en font de méchants extraterrestres destructeurs de l’humanité. Heureusement, des héros comme Thor, Hulk, ou Black et Mortimer sont là pour les dégommer... Dans cette lutte manichéenne, deux BD européennes font figure d’exception. Plutôt que de casser du moaï, Bob Morane préfère remonter dans le temps et s’intéresser à l’âge d’or de la «civilisation mue». Il découvrira qu’il est la réincarnation d’un prince mu, excusez du peu.

Mais c’est Hugo Pratt qui livre la vision la plus fine, en faisant de l’île un «labyrinthe harmonique» dans lequel son héros, Corto Maltese, fera des découvertes mystiques. Le dessinateur fait dire aux géants de pierre pacifiés: «Cela fait des milliers d’années que nous regardons les étoiles… Et depuis des milliers d’années, les étoiles nous regardent. Elles ont promis de revenir...» Enfin, Hollywood s’intéresse à la fin de la civilisation rapa nui dans un péplum exotique (Rapa Nui, par le réalisateur de Robin des Bois, Kevin Reynolds).

Base secrète. Certains préfèrent les explications plus terre à terre. Dans le roman L’île des géants, en 1947, Joseph de Treffort imagine que les Japonais ont construit une base sous l’île et y fomentent leur revanche grâce à l’arme atomique... Dans les aventures de Picsou, Pâques est un repère de bandits qui utilisent de fausses statues pour terroriser les visiteurs. Enfin, OSS 117 vient y enquêter en personne, et Nicolas Hulot met son grain de sel (dans le premier tome de la bande dessinée Ushuaïa).

Ce n’est là qu’un échantillon des plus ou moins illustres visiteurs de cette terre de fantasmes. Mais force est de constater que quasiment aucune de ses productions artistiques n’a fait date. Elles font de l’île un miroir, qui en dit plus sur nous que sur la culture rapa nui. Les colosses de Pâques, muets, attendent toujours l’œuvre qui sera à la hauteur de leur beauté...

Triste réalité. Alors que le monde fantasme sur de démoniaques envahisseurs interstellaires, c’est bel et bien l’arrivée de la «civilisation» qui a eu raison du peuple et de la culture rapa nui. Après avoir annexé Pâques en 1888 (jusqu’alors sous domination espagnole), le Chili la loue à un homme d’affaires de Valparaíso dès 1897. La population est parquée dans un village et 40 000 moutons débarquent. Ils ravageront la flore, notamment des espèces endémiques quasi disparues aujourd’hui. La population, elle, a déjà été décimée.

L’île compte encore 2000 à 3000 habitants en 1862. Mais plus que 1000 en 1866. A la fin du XIXe siècle, ils ne sont plus que 175 Rapa Nui... L’abolition de l’esclavage en 1848 n’empêche pas de déporter massivement les insulaires pour en faire des domestiques dans les fermes péruviennes. Variole, vérole et dysenterie amenées par les voyageurs feront le reste. Sans compter les rats. Voilà le vrai cataclysme: les détenteurs du savoir de l’île disparaissent et les rares survivants sont dépossédés de leur histoire.

Enfin, les envahisseurs finissent par atterrir... Non pas de Mars, mais du monde entier, suite à la mise en service de l’aéroport, en 1967... Malgré tous ces fléaux, les moaï résistent toujours à notre imagination et continuent de l’exciter. Je suis belle, ô mortels! Comme un rêve de pierre/Et mon sein, où chacun s’est meurtri tour à tour/Est fait pour inspirer au poète un amour/Eternel et muet ainsi que la matière, écrivait Baudelaire dans son poème La beauté...

 


UNE EXPO A DEUX VISAGES

«L’île de Pâques sens dessus dessous», s’organise autour de deux axes. L’un s’intéresse aux fantasmes que l’île a suscités depuis sa découverte. L’autre à l’art originaire de son peuple, les Rapa Nui. On s’y promène en explorateur, ouvrant des tiroirs pour découvrir, ici une magnifique parure de plumes, là un album de bande dessinée ou un roman érotique. On confronte notre culture populaire aux sculptures en bois originaires de Pâques: superbe homme-oiseau, pagaie de danse, imposants bâtons «u’a» avec leur visage à deux faces…

Les pièces, pour la plupart du XIXe siècle, ont été réunies par Charles-Edouard Duflon et proviennent de musées suisses et de collections privées. Certaines n’avaient encore jamais été montrées. Outre l’exposition, deux catalogues publiés aux Editions Frédéric Dawance combleront les curieux: «L’île de Pâques est ailleurs», de Denise Wenger, et «Rapa Nui, un rêve nécessaire», de Francis Valéry.

Yverdon. «L’île de Pâques sens dessus dessous». Maison d’Ailleurs, place Pestalozzi 14. Jusqu’au 8 janvier 2012.





Tags: Maison d'ailleurs, Yverdon, exposition, Ile de Pâques,

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