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Ils ont dessiné «L'Hebdo»

Mis en ligne le 14.09.2006 à 00:00

L'Hebdo; 2006-09-14

Ils ont dessiné «L'Hebdo»

Couleurs Un magazine sans dessins, c'est comme une soupe sans sel. Notre magazine n'a pas manqué de saveur, comme en témoignent ces surdoués du crayon qui, parmi d'autres, ont soigné le plumage de nos pages. Par Antoine Duplan

André Paul Il a donné un visage à Ouin-Ouin, à ces messieurs de la Berne fédérale et au Vaudois éternel, dessiné le logo du Crapaud à Lunettes et fait la une de La Tribune de Lausanne chaque dimanche des temps jadis. Il était LE dessinateur de presse de Suisse romande avec son trait fin rehaussé de lavis, ses personnages enjoués et son sens hypertrophié de la caricature. Il a tout naturellement collaboré à L'Hebdo des débuts - surtout lorsqu'il s'agissait d'illustrer les enquêtes savoureuses d'Yves Lassueur.

Noyau On ne l'a pas vu entrer. Il était là, dans la fraîcheur de l'automne 85, avec son air enfantin, ses yeux naïfs sous la tignasse ébouriffée. Il venait faire un stage de graphisme, mais c'est crayonner qui l'excitait. Vingt-deux ans, et un talent fou! On a confié au petit Neuchâtelois une de nos premières infographies: un panorama des vignobles romands au centre d'un supplément spécial vins. Il s'en est donné à coeur joie. Chaque vigneron avait le nez rouge et une petite spirale au-dessus de la tête. Le secrétaire de rédaction a demandé de minimiser ces emblèmes de l'ivrognerie. Noyau a tippexé sans se vexer.

Six mois plus tard, Zurich nous l'a pris. Dans la grande ville, son trait s'est durci. Au Japon, il s'est initié au maniement du pinceau. Malaxeur de gouache, dynamiteur de formes, expérimentateur polyvalent, Noyau a déterminé la ligne graphique du magazine Vibrations, dessiné les programmes de la Lanterne magique. Il continue à tirer le portrait des musiciens à grands coups de pinceaux et de brosser des nus furibards, à publier un strip dans le Tages-Anzeiger ou dans Strapazin. Inaugurée au festival Fumetto de Lucerne, son exposition «120 chefs-d'oeuvre suisses... en version lilliputienne!» a été montrée à Lausanne dans le cadre de BD-FIL.

Gérald Poussin Poète de l'absurde, il a animé les aventures de Buddy et Flappo du côté de Charlie Hebdo. Hors la bande dessinée, le plus Carougeois des Carougeois a essaimé ses fleurs, ses oiseaux, ses insectes dans toutes les dimensions du monde, de la gare du Flon au Théâtre du Loup, de la façade de la TSR à BD-Sierre, d'un centre hospitalier aux Fables de La Fontaine, en passant par les galeries de Milan, New York et Tokyo. Aujourd'hui, il se consacre essentiellement à la peinture.

Cosey Il est le grand frère idéal. Avec Jonathan, son double d'encre, il nous a emmenés sur les chemins du monde et du rêve, explorant le Tibet jusqu'en ses recoins secrets où la main de Tintin n'a jamais mis le pied. Star de la bande dessinée, Cosey ne dédaigne pas de collaborer à la presse, histoire d'entretenir un autre rapport au dessin et de faire des expérimentations graphiques. Globe-trotter, il a accompagné L'Hebdo dans le Sahel et dessiné en décembre 88 une superbe couverture: «Noël à Ouagadougou - L'espoir du Sahel». Dernier livre paru: Le bouddha d'azur (Dupuis).

Henry Meyer Son oeuvre ressemble à Disneyworld peint par Jérôme Bosch - à moins que ce ne soit le contraire, Le jardin des délices conçu par l'oncle Walt. C'est une parade carnavalesque intégrant deux mille ans de culture, une jungle truffée de girandoles en papier mâché et hantée de proboscidiens hallucinés. Au mitan des années 80, ce pataphysicien du pinceau met régulièrement du poil à gratter dans nos colonnes. Aujourd'hui, Henry Meyer a pris ses distances avec le dessin de presse qui empiétait sur la peinture et autres activités. Il enseigne le dessin, produit moins de sculptures par manque de place et énormément de peintures. Dernière expo à Vevey, l'an dernier.

Martial Leiter Dans les années 70, sa noirceur était le fer de lance de la presse underground (Combat Non-Violent, Tout Va Bien) et déteignait même sur la presse bourgeoise (24 Heures, Le Monde, L'Hebdo...). Ses banques étaient comme des tombeaux, ses villes des nécropoles, son Cervin ceinturé d'autoroutes et de béton. Depuis, le dessinateur de presse a élargi le spectre de ses activités, illustrant des livres, créant des décors de théâtre (En attendant Godot au TPR). L'an dernier, les épouvantails beaux comme une danse macabre qu'il a exposés dans un champ de Cernier ont inspiré à Mylène Farmer cette chanson délicatement intitulée Fuck Them All.

Patrick Chappatte Quand, issu de La Suisse, il débarque à L'Hebdo, en juillet 1991, le dessinateur genevois, à 24 ans, est déjà un vieux professionnel. Sa technique tout en hachures relève d'une maîtrise impressionnante et le regard vigilant qu'il porte sur le monde d'une grande maturité. En 1995, avec sa compagne, notre collègue Anne-Frédérique Widmann, Chappatte s'envole pour le sud du Sud, la Terre de Feu. Les deux journalistes remontent vers le nord et tiennent leur carnet de bord: c'est Voyage en Amérique latine, une série à quatre mains entremêlant texte, photos, dessins - qui fera l'objet d'un livre. Depuis New York où il passe deux ans, le dessinateur poursuit sa collaboration. Le 29 janvier 1998, L'Hebdo publie le dernier dessin de Chappatte, qui part rejoindre Le Temps. Depuis, trois fois par semaine, il frappe en une du quotidien. Il collabore aussi à l'International Herald Tribune et à la NZZ am Sonntag.

Mix & Remix Casquette en cuir vissée sur un crâne encore griffé par la tourmente punk, Philippe et Dominique Becquelin ont pris leurs quartiers d'été à L'Hebdo en 1984 pour un stage de graphistes. Face au mur, assis à la table lumineuse, laconique, le couple crayonnait et montait des pages à quatre mains. En automne, une exposition à la Galerie Basta! permettait de découvrir les travaux personnels de Mix & Remix, des danses macabres marquées par le nouvel expressionnisme.

Mix & Remix fraie son chemin dans la jungle urbaine. Il signe le visuel de la Dolce Vita. Il se lie d'amitié avec un des programmateurs du cabaret rock, Pierre-Jean Crittin, qui lui écrit des scénarios. Le 27 octobre 1988, L'Hebdo publie la première des Histoires mécaniques. Un strip mettant en scène des robots en proie à l'ultramoderne solitude et autres vicissitudes des habitants du XXe siècle. La série évolue, les robots s'en vont, remplacés par des êtres de chair à peine moins mécaniques, pantins confraternels vivant à fleur de peau dans leurs contradictions. Suivent La vie mécanique de Max, puis Max tout court ou les tribulations d'un petit gars avec de grandes oreilles. L'humour au 17e degré caractérisant ces histoires n'a pas fini de désorienter les cadres de L'Hebdo. Fin 94, les deux amuseurs sont d'ailleurs licenciés. Crittin pose les plaques; profitant des vacances de neige du rédacteur en chef, Mix feint l'ignorance et continue en solo.

Pour nouer les deux bouts, Mix touve le job le plus rare qui soit: il fait le guet à la cathédrale de Lausanne. A la brune, il monte au sommet du beffroi. Frédéric Pajak le rejoint dans sa guérite et, à côté des cloches qui décomptent la nuit, les deux compères noircissent des pages pour quelque éphémère brûlot. Au contact du dessinateur ténébreux, Mix s'essaie au dessin d'actualité, un genre dont il va devenir le maître incontesté. Depuis plus de dix ans, sous les appellations La griffe de Mix, Mix & Remix par la bande, La petite semaine, le maître du minimalisme hilarant prouve que punk not dead. Adulé, courtisé de toutes parts, Mix est devenu patron de presse avec 1er Degré, journal tout en couleurs, libertaire et vachard. Le deuxième numéro est en kiosque.

Antoine Duplan Entré comme rock kritik à L'Hebdo, ce grand dadais y a tout fait sauf les vitres. A côté de ses multiples activités, ce crayonneur compulsif a aussi enjolivé le journal de quelques petits Mickeys. Ça commence en décembre 1981 par une bande dessinée de deux pages, intitulée Le Lapin moche. Ça se poursuit par diverses illustrations et culs-de-lampe de dernière minute. Cette carrière parallèle trouve son accomplissement en janvier 2002 avec Le bar des maudits. Proposé à Ariane Dayer avec l'idée que la rédactrice en chef évincerait d'emblée un projet aussi saugrenu, ce strip met en scène trois animaux sauvages que les Valaisans et les moutons abhorrent: le loup, le lynx et le gypaète barbu. Dans le décor minimaliste d'un comptoir de bistrot, le trio d'indésirables noie ses soucis dans l'alcool, disserte sur la marche du monde et le retour du refoulé. Le bar des maudits a été fermé le 24 avril 2003.

Albertine Elle publie ses premiers dessins dans L'Hebdo en 1992. Dès le 15 octobre 1998 et jusqu'au 13 janvier 2000, elle dispose d'un strip en dernière page, Les décalés d'Albertine, pour distiller son humour en demi-teinte et ses couleurs raffinées. Elle signe aussi une partie des fresques qui ornent la salle de conférences du journal. Sinon, en solo, ou avec son mari, Germano Zullo, elle publie des livres chatoyants pour les enfants ou érotiques pour les plus grands. Dernière publication: Lucette cherche un amoureux (Glénat-Femina).

Zep Lorsqu'il avait l'âge de Titeuf, Philippe Chappuis se marrait en lisant les critiques de cinéma dans L'Hebdo, auquel ses parents étaient abonnés. A l'aube des années 90, devenu grand et ne craignant rien, il s'est présenté à la rédaction pour montrer ses dessins à l'auteur des bêtises qui l'amusaient, chef de la rubrique culturelle. Celui-ci s'est marré à son tour.

Titeuf était encore dans les limbes. Le jeune dessinateur n'avait sous le bras qu'un modeste opuscule antimilitariste, Léon Coquillard, divisionnaire de l'après 26 novembre, édité par le GSsA et postfacé par Sarcloret. Mais le trait, encore un peu figé, augurait du meilleur. Alors Zep décroche un petit job: illustrer une colonne de brèves économiques. Il s'acquitte de cette tâche ingrate avec diligence et doigté. Au bout de quelques mois, il se sent «capable de dessiner un indice Nikkei en moins de dix secondes». Son travail ne plaît pas à tout le monde. Jugeant que Zep n'a pas de talent, le rédacteur en chef l'évince.

Comme il dessine mieux les zigounettes que les OPA et mieux les platanes que les PME, Zep crée pour le fanzine Sauve qui peut! un petit bonhomme affublé d'une mèche impérieuse. Glénat édite un premier album, Dieu, le sexe et les bretelles. La suite appartient à l'histoire.

Pour L'Hebdo, Zep illustre encore de façon superbe un conte de Noël en 94. La fois suivante, il dessine la couverture, Le phénomène Titeuf et encore le 8 août 1996, la déferlante n'en était qu'à ses balbutiements. Depuis, on est fier d'avoir servi d'humble marchepied dans son escalade vers le pinacle de la gloire. Le nouveau Titeuf, Mes meilleurs copains, dans toutes les bonnes librairies (et aussi les nulles) depuis le 12 octobre.

Denis Korman Employé d'une agence de communication, le jeune dessinateur est amené à s'occuper d'une campagne de pub pour L'Hebdo. Lors d'une séance avec le marketing, il rencontre Pierre Broquet. L'art director accepte volontiers de consulter le dossier que Denis Korman constitue en six semaines. Et lui confie immédiatement toutes sortes de travaux, du petit bouche-trou à la couverture, dont un impressionnant requin pilleur d'Europe. Fidèle à ses Neocolor et à ses pastels à l'huile, l'artiste illustre des sujets dans tous les domaines, y compris l'horlogerie à Montres Passion, et chaque semaine en 2002 la recette d'Anne Gaudard. Dernier livre: Lausanne, jardins d'images (Edimento).

Claude Dussex A la veille du grand relookage de janvier 2000, L'Hebdo cherche de nouveaux crayons. Zep, qui a lancé Tchô, est consulté. Il recommande chaleureusement Claude Dussex, un dessinateur de Martigny qui excelle dans la caricature, comme en témoigne Fan de séries, coédité avec Valott. Il va signer chaque semaine pendant trois ans, la «grande gueule» en noir et blanc qui anime «La Semaine politique». C'est un Zisyadis piriforme, plus petit père des peuples que ne l'a rêvé le Kremlin, qui étrenne cette série le 20 janvier 2000. Les journalistes politiques étant des professionnels versatiles, les délais de commande se raccourcissent: dans les pires moments, Dussex ne dispose que d'une petite poignée d'heures pour faire sa caricature, la scanner et l'envoyer... La qualité n'a jamais faibli en dépit de ces impératifs de production irresponsables. Lorsque la rubrique s'interrompt, Dussex arrête de faire des caricatures. Parce qu'il en a marre de faire des «gueules déformées», marre du fignolage obsessionnel, il se dirige vers la peinture abstraite.

Christophe Bertschy A la veille du grand relookage de janvier 2000, L'Hebdo cherche de nouveaux crayons. Zep, qui a lancé Tchô, est consulté. Il recommande chaleureusement Christophe Bertschy qui dessine Jimmy Brocoli, le légume le «plus groovy du potager», dans son journal. Grand Prix du Festival de Sierre en 1999, ce fan de Gary Larson gagne sa vie comme graphiste. Timide, il hésite à franchir le pas qui ferait de lui un artiste à plein temps. Zep le talonne. Pionnier du dessin vectoriel, le dessinateur lausannois est enrôlé pour assurer depuis le 20 janvier 2000 l'illustration hebdomadaire de la chronique de Jacques Pilet. Avec humour, avec un sens aigu de la formule graphique, il trouve chaque semaine l'idée qui fait mouche et prolonge la réflexion. Il anime aussi quelques infographies.

Un jour, on lui demande un dessin. Malgré sa gentillesse, il répond non. Il n'a plus le temps. Il a imaginé pour Le Matin un diablotin orange qui lui bouffe toute son énergie. Spirou a adopté à son tour Nelson, en qui il voit le seul personnage capable de faire de l'ombre à Titeuf. Dernier album: Nelson No 5, Super casse-pieds (Dupuis).

Haydé Ses origines iraniennes lui inspirent des couleurs raffinées et un sens délicat de l'ornementation qui font merveille dans les pages consacrées aux plaisirs de la table et de la vie. Elle commence, presque timidement en août 92: elle dessine une barquette à l'aneth pour «Fin Bec», la rubrique gastronomique de David Moginier, enchaîne avec les «Tentations» de Sabine Pirolt, puis QGourmandise et saveurs» de Claude Jabès. Son trait s'affine. Elle est capable de faire sentir d'une touche de vert le parfum de la coriandre et de faire saliver en crobardant un pois chiche. Comme elle aime la cuisine et les animaux («Attention! Ne va pas dire que je cuisine les animaux», gronde-t-elle), des créatures à quatre pattes folâtrent parmi les saladiers. Lorsque Jabès éteint son fourneau en janvier 2002, Haydé se retire du dessin de presse. Elle se dirige vers la peinture, signe des affiches et publie toujours des livres pour enfants à succès qui mettent en scène Milton, son chat noir et blanc. En décembre, elle expose à l'Espace Saint-François (Lausanne). En juin 2007 sort une bande dessinée: Milton carnet de bord.

Tom Tirabosco Primé au Concours Nouveaux Talents de Sierre en 1993, le dessinateur genevois a signé dans la foulée une première illustration pour L'Hebdo: des petits pains pour un sujet boulangerie... Et aussi une couverture que, sévère avec lui-même, il juge aujourd'hui assez moche. Il se souvient extrêmement bien du sentiment de consécration, de victoire personnelle qu'il avait ressenti en voyant son oeuvre imprimée. Pendant une dizaine d'années, ses dessins, dont la technique particulière, monotype rehaussé de craie grasse, définissent une texture sensuelle, enluminent avec tendresse nos pages. Hors L'Hebdo, Tirabosco ne reste pas inactif: il publie des livres pour enfants, une histoire de canard tous les jeudis dans le supplément «Week-end» de la Tribune de Genève et des bandes dessinées chez Casterman. Dernier livre paru: Monroe, sur un scénario de Wazem, dans lequel un Esquimau prend la route de Hollywood pour restituer la chaussure de Marilyn qu'il a trouvée dans le ventre d'une... baleine!

Anne Wilsdorf Venue d'Alsace, née en Afrique, établie à Lausanne, la grande dame du livre d'enfants anime depuis plus de vingt ans les pages de ses personnages au nez en trompette, de ses animaux souriants. Parfois, délaissant sa tendre palette, elle se risque dans des réalisations plus expérimentales, comme un portrait de Jacques Chessex griffé pour une couverture de supplément littéraire. L'activité éditoriale d'Anne Wilsdorf est intense, comme auteur (Lutembi aime trop les filles, Jujube, M'Toto, Princesse...) ou comme illustratrice (Didier Lévy, Charles Perrault...). Dernier livre: La chèvre de Monsieur Seguin (Edition Qui quand quoi?).

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