«Bonjour, hello, can I help you?» sourit la vendeuse du magasin d’habits pour enfants. Au centre commercial de Chavannes-de-Bogis, l’anglais est omniprésent, de la caisse du supermarché au restaurant self-service. Parfois, on entend quelques bribes d’allemand, de suédois ou d’hindi. C’est que nous sommes au beau milieu d’un territoire exigu, courant de Versoix à Nyon, qui héberge la plus grande concentration d’expatriés («expats») du pays. Malgré leur nombre, ces travailleurs déplacés en Suisse pour quelques années par leur entreprise ou une organisation internationale restent mal connus. Radiographie d’une communauté.
Combien sont-ils? Il n’existe pas de chiffres précis, car les expats se fondent dans la masse des étrangers détenteurs d’un permis B (autorisation de séjour renouvelable pour les non-membres de l’Union européenne). Mais on peut les évaluer à quelque 100 000 pour l’ensemble de la Suisse romande, soit presque l’équivalent d’une ville comme Lausanne. Rien qu’à Genève, il y en a 65 000, dont 40 000 fonctionnaires internationaux et leur famille. Philip Morris en emploie 180, Japan Tobacco International 157, Procter & Gamble 500 et Nestlé 584.
D’où viennent-ils? Les Américains, encore majoritaires il y a quelques années parmi les expats, ont cédé la place aux Européens, dont la présence a été dopée par les accords de libre circulation. Les Français et les Belges sont nombreux, en raison de la langue commune, mais les Britanniques aussi: «De nombreux sièges européens ont d’abord été installés à Londres, avant d’être déplacés en Suisse», explique Eric Maire, directeur de projet au Développement économique vaudois.
Depuis peu, de nouvelles nationalités ont fait leur apparition: les Russes qui travaillent dans le négoce de pétrole et de matières premières, les Indiens spécialisés dans l’informatique et les premiers Chinois avec l’arrivée de Bank of China à Genève. Parfois, il s’agit de microphénomènes: «La visite du conseiller d’Etat Bernard Soguel en Inde, en 2005, a eu un effet important sur l’installation de firmes indiennes à Neuchâtel», raconte Jacques Pasche, directeur du Développement économique de la Suisse occidentale (DEWS).
Où sont-ils? La plupart des expats sont installés sur l’arc lémanique, notamment dans la région de Nyon et Morges-Rolle. Ces deux zones ont connu la plus forte hausse démographique de Suisse romande (+18% et 14%, dont une majorité d’étrangers) entre 1996 et 2006, selon une étude de Credit Suisse parue en août 2008. Habitués aux longs trajets en voiture dans leur pays d’origine et confrontés aux pénuries du logement genevoise et lausannoise, les expats n’hésitent pas à s’exiler hors des villes. «J’en connais même qui vivent dans une station de ski et travaillent depuis la maison, ne descendant en ville que deux à trois fois par semaine», sourit Catherine Nelson-Pollard, expat anglaise et auteur du blog Living in Nyon. Certaines communes de Terre-Sainte comptent jusqu’à 15 ou 20% d’anglophones. Sur les dix localités de Suisse qui en ont le plus, neuf se trouvent dans cette région, la dixième étant Leysin. «Nous avons 854 habitants de 48 nationalités, dont 88 diplomates», confirme Bernard Kocher, le syndic de Bogis-Bossey, commune qui compte 17,2% d’anglophones. Le manque de logements pousse aussi une partie des expatriés à s’installer en France voisine.
Pour qui travaillent-ils? Si les grandes multinationales emploient le plus d’expats, de nombreuses start-up et petites entreprises très spécialisées font également appel à ces talents étrangers, surtout dans les domaines où la Suisse manque de personnel qualifié (informatique, ingénieurs, finance). Il s’agit en général de cadres supérieurs ou d’employés à haute valeur ajoutée chargés de transmettre des compétences spécifiques à leurs collègues suisses. «Lorsqu’une entreprise s’installe en Suisse, elle commence avec une majorité d’expats, de l’ordre de 80%, indique Eric Maire. Une fois la phase critique de la première année passée, cette proportion s’inverse au profit des travailleurs locaux.» Quant aux «internationaux», ils travaillent dans l’une des 160 représentations diplomatiques, 250 ONG ou quelque 59 organisations internationales qui composent la Genève internationale.
Sont-ils privilégiés par rapport aux employés locaux? La délocalisation en Suisse vaut à l’expatrié de nombreux avantages. L’entreprise peut compenser les pertes fiscales causées par le déménagement, prendre en charge une partie de ses frais d’écolage et de logement ou lui mettre à disposition une société de relocation qui se chargera de gérer tous ses soucis du quotidien (trouver un appartement, ouvrir un compte en banque, obtenir un abonnement à Swisscom, etc.). «Le jour même de mon arrivée à Genève, j’avais une voiture, une place dans une école internationale pour ma fille et un choix de quatre appartements, se souvient le Britannique Trevor, 48 ans, IT project manager à la SGS. Je n’ai eu aucun stress.»
Le contenu de ce «package» est négocié au cas par cas à l’interne de l’entreprise. «C’est la loi du marché qui prévaut: plus une firme veut faire venir quelqu’un et plus elle sera prête à y mettre le prix», détaille Olivia Guyot, secrétaire générale du Groupement des entreprises multinationales. Les sociétés ont cependant commencé à rogner sur ces avantages. Depuis trois ans, on a vu apparaître le statut d’«inpat», qui tend à se généraliser. Ces employés ne sont pas compensés pour leur venue en Suisse, ils touchent un salaire local et n’ont aucune garantie d’être réintégrés par leur entreprise, une fois de retour dans leur pays.
Pourquoi restent-ils en marge de la vie en Suisse? «La logique de la multinationale, c’est de mettre l’employé dans un environnement entièrement sécurisé», note David Talerman, auteur de l’ouvrage Travailler et vivre en Suisse. L’expat qui sait qu’il peut jouer au foot dans l’équipe anglophone de l’entreprise et dont les enfants suivent le programme scolaire américain à l’école internationale sera moins dépaysé, et donc plus disponible pour son travail. Procter & Gamble est passé maître en la matière: la multinationale a mis sur pied une hotline 24 h/24 qui fournit des conseils et un soutien aux expats, leur propose des cours de langue et organise une pléthore d’activités hors des heures de bureau (participation au Marathon de Genève, journées de ski ou cours de yoga). Problème: la vie sociale de l’expat se concentre alors exclusivement sur son environnement de travail. «Professionnellement, il s’agit d’une attitude rationnelle mais, sur le plan humain, c’est un ratage complet», s’énerve David Talerman.
Pour le conjoint, qui a souvent tiré un trait sur une carrière prestigieuse pour suivre son mari ou sa femme à l’étranger, c’est encore pire: coupé de son réseau amical et familial, il risque de se retrouver complètement isolé. «Si le conjoint ne décroche pas un poste satisfaisant, il restera éternellement le mari ou la femme de», note le Français. Certaines entreprises ont compris l’importance de cet aspect et proposent aux conjoints des cours de langue ou des formations complémentaires pour leur permettre de s’adapter au marché du travail local. Novartis a même lancé en 2001 le Spouse Career center, un organisme chargé d’aider le conjoint à trouver un emploi.
Hors de l’entreprise aussi, une multitude de structures permettent aux expats de rester entre eux: associations comme l’International Women’s Club, sites communautaires comme le géant Glocals (27 000 membres) et médias anglophones (GenevaLunch, Swisster, World Radio Switzerland ou Nasha Gazetta pour les Russes). Sans oublier les nombreux événements organisés pour cette population, tels que les Happy Thursdays du Centre d’accueil de la Genève internationale, les «welcome drinks» de Glocals ou le Léman Expat Fair, une foire qui a lieu une fois par année à Morges.
«Ce n’est pas facile de se motiver à apprendre le français en Suisse: il y a tellement d’anglophones qu’on peut facilement survivre sans, note Catherine Nelson-Pollard. J’ai vécu au Chili et en Uruguay où nous n’avions pas d’autres choix que de parler l’espagnol, car nous étions les seuls gringos de la ville.» Et de se souvenir de cette Américaine qui a fini en larmes après avoir passé des heures à tourner dans le parking d’un supermarché romand, car elle ne connaissait pas le mot français «sortie».
Reste que les Romands ont aussi leur part de responsabilité. «L’exclusion se passe dans la tête de l’expatrié, mais aussi dans celle des locaux, relève David Talerman. Ils ont tendance à ne pas trop vouloir s’investir dans une relation s’ils savent qu’on va de toute façon repartir bientôt.» Himanshu, 34 ans, venu à Genève pour travailler dans le négoce de sucre, se plaint de n’avoir pas encore rencontré un seul Suisse: «J’ai vécu à Dubaï, en Asie du Sud-Est, en Afrique, mais c’est ici que je trouve le plus dur de me mêler à la population locale. Même les voisins d’un immeuble commun ne s’adressent pas la parole», raconte l’Indien.
Mais, si les clichés ont la vie dure – tant celui du Suisse renfermé que celui de l’étranger hautain – la réalité est plus nuancée. «Les expats ont un vrai intérêt pour le fonctionnement de leur pays d’accueil, remarque Nir Ofek, l’un des fondateurs de Glocals. Récemment, nous avons mis sur pied un événement pour leur expliquer la politique suisse et 520 personnes se sont inscrites!» L’Américaine Ellen Wallace, qui a lancé GenevaLunch, pense elle aussi que l’époque où les anglophones pouvaient vivre vingt ans en Suisse sans piper un mot de français est révolue. «La jeune génération est plus ouverte. La diversification des nationalités au sein de la communauté expat les a obligés à s’adapter.» Sans oublier que, si la durée de séjour moyenne d’un expatrié ne dépasse pas deux ou trois ans, certains ont fini par prendre racine. Et leurs enfants ont grandi en Suisse. «Mon fils se sent davantage Suisse qu’Américain, raconte la journaliste. Il voyage avec son passeport helvétique et il a complètement intégré la neutralité ainsi que le rapport à l’argent, qui caractérisent la Suisse.»
Comment la Suisse est-elle devenue un pays à expats? «La Suisse romande dispose d’infrastructures attrayantes: un aéroport international à quelques pas de Genève, des transports publics efficaces, de bons hôpitaux et des hautes écoles à la pointe qui permettent des transferts de technologie intéressants», détaille Blaise Matthey, le directeur de la Fédération des entreprises romandes. La fiscalité attractive s’y ajoute, même si les cantons romands ont dû renoncer, au début de 2009, à l’arrêté Bonny. Enfin, les multinationales apprécient de pouvoir trouver facilement du personnel hautement qualifié, multilingue, productif et peu enclin à la grève.
Malgré ces conditions-cadres avantageuses, les efforts déployés par les cantons varient beaucoup. Genève se reposerait sur ses lauriers, persuadée que la seule renommée de son nom suffit à attirer les multinationales, selon plusieurs observateurs. A l’inverse, Vaud et, surtout, les cantons périphériques comme Neuchâtel et Fribourg ont su saisir la balle au bond. «Ces cantons ont fait un effort particulier en termes de fiscalité, note Jacques Pasche. Ils partent de plus loin, ils ont compris qu’il fallait s’activer.» Les chiffres sont éloquents: Genève a attiré 30 nouvelles entreprises étrangères en 2008 – un résultat décevant au vu du prestige de la ville – contre 33 pour Vaud, 26 pour Neuchâtel et 29 pour le Valais.
Mais, au-delà de ces rivalités, il manque une stratégie intercantonale. «Il n’existe pas de vision de la Suisse romande comme espace unifié, déplore Thierry Baglan, l’un des démarcheurs du DEWS pour le marché français. Or, auprès des multinationales, la promotion se fait par secteurs d’activité, pas par cantons. Il faut mutualiser les efforts, si l’on veut conserver des conditions-cadres compétitives par rapport aux autres pays.» Eric Maire rappelle que, si 20 à 25 promotions économiques étaient en compétition pour attirer les entreprises américaines il y a dix ans, elles sont maintenant 170. «Nous sommes en concurrence avec des Etats comme la France ou l’Allemagne qui sont prêts à subventionner les firmes qui créent des emplois chez eux», dit-il.
Qu’en retire la Suisse? A Genève, un poste sur trois dépend des multinationales. De plus, la progression de l’emploi (+180% depuis 1980) y est plus forte que dans le reste de l’économie (+8% sur la même période). Les organisations internationales et les ONG représentent, elles, 12% des emplois dans la Cité de Calvin. Globalement, la Genève internationale «dépense» 4 milliards de francs par an, dont près de la moitié en salaires. Les retombées économiques de la présence de Procter & Gamble dans la ville du bout du lac s’élèvent à 500 millions de francs par an. A cela s’ajoutent les nombreux sous-traitants qui travaillent avec les multinationales ainsi que les entreprises qui se sont créées expressément pour répondre aux besoins de cette population, comme la quarantaine de sociétés de relocation actives sur Genève.
Les expats sont-ils affectés par la crise? La crise n’épargne pas les multinationales installées sur l’arc lémanique. Ni Genève ni Vaud n’ont subi de licenciements collectifs, mais les renvois individuels se multiplient. Discrétion des entreprises oblige, les informations sont lacunaires. Mais Caterpillar a annoncé un plan de restructuration mondial comprenant 35 000 licenciements. Del West, qui emploie 85 personnes à Roche (VD), a réduit son effectif de 31 personnes. Et les expats qui travaillent dans la finance disent avoir eu vent de plusieurs licenciements dans ce secteur. Quant à l’embauche, elle est gelée. «Les demandes de permis B pour les travailleurs extracommunautaires ont été divisées par deux depuis décembre, passant de 100 environ à 50», indique Roger Piccand, chef du Service de l’emploi vaudois.
Les mesures d’économie prennent aussi des formes moins visibles. «Les multinationales renvoient leurs expats chez eux et rapatrient les Suisses qu’elles avaient délocalisés à l’étranger, note Olivia Guyot. Cela permet d’économiser sans licencier.» Elle cite un cas où une quinzaine de Suisses ont dû rentrer. Quant aux projets d’installation en Suisse, plusieurs sont gelés ou retardés. «Les entreprises attendent de voir comment la situation va évoluer», note Thierry Baglan, qui fait état de deux dossiers suspendus.
Pas de compte à l’UBS. Enfin, les remous autour du secret bancaire et le différend fiscal avec l’UE ont effarouché un certain nombre de firmes. La stabilité politique et fiscale de la Suisse – sans même parler des avantages fiscaux concédés aux entreprises européennes – représentait un atout de taille pour le pays. «Le tort d’image est considérable», soupire Eric Maire. Les tensions entre l’UBS et les Etats-Unis ont en outre eu un effet inattendu: «Il est devenu impossible d’ouvrir un compte bancaire à l’UBS pour les expats américains, raconte Sabine Baerlocher, patronne de la société Active Relocation. La banque ne veut plus prendre ce risque face au fisc américain.»
Paradoxalement, la Suisse pourrait aussi profiter de la crise: «Certaines entreprises accélèrent leur installation, qui leur permettra de faire des économies d’échelle, révèle Eric Maire. Une entreprise présente sur 60 sites en Europe a, par exemple, décidé d’avancer de six à neuf mois la centralisation de son département informatique et RH en Suisse.» De même, Japan Tobacco International a annoncé la création de 400 emplois sur son nouveau site du Sécheron.
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