Comme on retourne sa veste, certains jettent leur crucifix. Le 6 février, l’ancien président du parlement de l’Eglise cantonale bâloise, Stéphan Gassmann, a officiellement rompu avec le Vatican, en déclarant ne plus pouvoir être membre d’une organisation qui «réhabilite des négationnistes». Une accusation qui fait référence à la levée de l’excommunication de l’évêque intégriste Richard Williamson. Cette décision fracassante symbolise la désaffection des catholiques suisses envers leur clergé: dans toute la Confédération, ils sont de plus en plus nombreux à sortir de l’Eglise. Le fédéralisme empêche de dresser des chiffres nationaux en la matière, mais nous avons pu obtenir quelques tendances. A Bâle-Ville, canton le plus touché selon des sources concordantes, on compterait plusieurs centaines de sorties depuis le début de 2009. Dans la ville de Lucerne, environ quarante personnes ont pris cette décision ces dernières semaines – un chiffre dix fois supérieur à la moyenne. Les sorties ont doublé dans le Jura depuis 1996 – en 2008, 131 catholiques étaient concernés. A Genève, le vicariat épiscopal confirme qu’il y a eu plusieurs demandes en début d’année. Le canton de Fribourg enregistre désormais quelque 600 sorties de catholiques par an. Quant à l’Evêché du Valais, il n’a pas souhaité faire de déclaration à ce sujet. Certes, les chiffres invoqués n’ont rien d’un raz-de-marée. Mais les proportions sont plus que significatives. Reta Caspar, secrétaire générale de l’Association suisse des libres penseurs: «Nos membres ont augmenté de 10% ces derniers mois, explique-t-elle. Et depuis février, nous avons compté plus de 1000 téléchargements de la lettre type de sortie d’Eglise sur notre site internet. Alors que l’an dernier, il y en a eu moins de 300.»
Débaptisation. Sortir de l’Eglise n’est pas un acte anodin. Ce que l’histoire nomme apostasie, ou que des associations françaises appellent débaptisation, est un geste de rupture avec l’Eglise, que les personnes renient leur foi ou pas. Cette démarche est apparue dans les années 60 avec la libéralisation des mœurs. En vérité, le droit canonique ne la valide pas, car le baptême est censé durer à vie. Mais les autorités ecclésiastiques ont fini par s’adapter aux demandes de sortie. En outre, la Constitution suisse comprend le droit à la désaffiliation. Pour ce faire, dès 16 ans révolus, il suffirait d’envoyer à sa paroisse une lettre précisant sa non-appartenance à l’Eglise. En réalité, le clergé complique parfois la procédure en n’accusant pas réception, en demandant au catholique d’écrire à son église de baptême ou de venir rencontrer son curé pour un entretien. «Mais en théorie, note Reta Caspar, une lettre recommandée suffit.» Cette lettre, Chantal Pugin l’a envoyée à la paroisse de Marsens (FR) il y a une année. A 39 ans, elle a décidé de quitter l’église catholique pour «être libre de choisir» sa religion. La foi, cette conseillère en personnel l’a toujours; mais elle ne comprend pas «le raisonnement du pape. Lui qui vit avec des limousines et des habits de luxe alors qu’il y a tant de pauvreté!» Si elle assume sa décision, ce n’est pas le cas de sa famille. En Suisse, la sortie de l’Eglise est encore taboue. «C’est contradictoire, ajoute-t-elle. Les gens ne vont plus à l’église sauf pour Noël ou les mariages. Mais pour eux, la religion catholique, c’est la tradition. Il ne faut surtout pas sortir du troupeau.» Alain-Jacques Tornare, historien, a fait son «coming out» religieux en 1990. «Ça m’a coûté ma charge de cours à l’Université de Fribourg», déclare-t-il. En ce début de siècle, les mentalités évoluent tout de même, a fortiori parce que la religion catholique n’a plus son pouvoir d’antan. Comme l’affirme le porte-parole de la Conférence des évêques suisses, Walter Müller, «les catholiques prennent de plus en plus de distance avec l’Eglise». Dans un contexte de déchristianisation, il suffit d’un petit événement pour leur faire sauter le pas de la rupture. Récemment, le discours de Benoît XVI sur le préservatif ou l’excommunication d’une mère brésilienne après l’avortement de sa fille de 9 ans ont choqué de nombreux croyants. Les affaires locales sont aussi déterminantes. La nomination à Coire de l’évêque conservateur Wolfgang Haas en 1990 avait par exemple décidé Denise, une Zurichoise de naissance, à sortir de l’Eglise. Depuis, elle dit «ne pas regretter» son geste.
Grosses factures. Une autre raison, plus pragmatique, peut pousser les Suisses à abandonner le catholicisme. «Beaucoup réagissent en recevant la facture des impôts», analyse Jörg Stolz, professeur et directeur de l’Observatoire des religions en Suisse. Dans la plupart des cantons, les catholiques paient un impôt ecclésiastique obligatoire, qui se monte en moyenne à 300 francs par an (lire encadré en page 36). En période de crise, il n’y a pas de petites économies... Certains conseillers fiscaux recommanderaient même à leurs clients de sortir de l’Eglise.Toutes les familles catholiques ne sont pas libertaires. Pour quitter l’Eglise en évitant le scandale, pas besoin d’écrire une lettre. «C’est ce qu’on appelle des sorties cachées, explique Jörg Stolz. Quand les gens changent de canton, ils peuvent simplement ne pas se réinscrire comme catholiques dans leur nouvelle commune.» Et là, les chiffres sont édifiants: en 1970, 1% des Suisses étaient sans «appartenance» religieuse. Aujourd’hui, ils sont 11%.
Le prix des sacrements. Cette révolution silencieuse pose des problèmes financiers aux Eglises. La paroisse de Sorens, en Gruyère, a ainsi décidé d’élever à 15 000 francs le prix de l’enterrement pour les ex-catholiques. Un moyen de dissuasion? «Nous sommes opposés à cette décision, affirme Hans Rahm, secrétaire général de la Corporation ecclésiastique catholique du canton de Fribourg. On ne vend pas les sacrements.» Confrontée à la baisse des impôts paroissiaux, l’Eglise fribourgeoise doit encore discuter de cette question. En attendant, pour attirer de nouveaux fidèles, les paroisses reviennent à leur mission d’évangélisation. La Fédération catholique neuchâteloise vient de lancer une nouvelle campagne décrivant l’Eglise comme «porteuse de sens». «On revient à notre core business», dit Cédric Pillonel, porte-parole. Cette publicité parviendra-t-elle à remplir les caisses? Nul ne le sait, les voies du Seigneur étant impénétrables.
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