On s’indigne de l’impuissance des autorités à lutter contre le trafic de drogue: les centres-villes transformés en supermarchés de la coke. Les dealers embarqués par la police puis relâchés après quelques heures en cellule. Bref, l’impunité généralisée sous prétexte qu’il s’agit de petits poissons. De toute façon, les prisons sont surpeuplées. Le plus choquant, c’est que les gros bonnets, eux aussi, passent entre les mailles de la justice. Par exemple ce gérant de fortune genevois soupçonné d’avoir trempé dans l’un des plus spectaculaires trafics de cocaïne démantelés en Espagne. Deux tonnes de poudre acheminées par bateau vers les côtes ibériques. Plusieurs millions de francs recyclés en Suisse. Et un acte d’accusation qui donne le tournis: soutien à une organisation criminelle, infraction grave à la loi sur les stupéfiants, blanchiment d’argent aggravé. Verdict final, le 25 octobre dernier? L’acquittement, si ce n’est 45 jours-amende avec sursis pour faux dans les titres. On se pince. «Les condamnations en matière de blanchiment d’argent ne sont pas aussi nombreuses qu’on le voudrait et les criminels semblent le savoir», résume le procureur fédéral Brent Holtkamp. Cette mansuétude est comme une invitation aux trafiquants et à leurs hommes de paille à choisir la Suisse. D’immenses progrès ont été réalisés avec l’introduction en 1997 d’une loi pionnière sur le blanchiment. Les banques l’appliquent avec rigueur et il est impensable aujourd’hui de débarquer au guichet avec une valise de petites coupures sans s’expliquer sur leur provenance. Mais les malfrats ont, depuis, imaginé des moyens plus subtils et variés de recycler l’argent sale (lire l’article de Linda Bourget en page 14). L’immobilier, par exemple, n’est pas soumis aux mesures antiblanchiment. On sait que les mafias italiennes ont investi des milliards au Tessin et aux Grisons. Et certaines acquisitions de maisons de maître ou de villas dans la région genevoise pour des millions, voire des dizaines de millions puent la magouille à plein nez. Les banques sont soumises, nous l’avons dit, à une surveillance sévère. Les autres intermédiaires financiers, les gérants indépendants, sans oublier les agences de transfert comme Western Union, conservent, eux, une grande marge de manœuvre. Et ce sont précisément ces acteurs parabancaires que l’on voit apparaître dans la plupart des affaires récentes. Avec l’affaiblissement du secret bancaire, une bonne partie d’entre eux se trouvent, plus encore que les banques, privés de leur argument de séduction principal. Pour éviter la faillite, les moins scrupuleux pourraient être tentés, encore plus que par le passé, de fricoter avec le crime organisé. Est-ce le manque de moyens à disposition du Ministère public? Ou les compétences parfois discutables des enquêteurs? Faudrait-il revoir la loi? En Suisse, le principal obstacle à la lutte contre le blanchiment, c’est d’abord le peu d’attention qu’on lui accorde. On peut même parler de déni. Le premier pas consiste donc à reconnaître la gravité du phénomène: les mécanismes ont peut-être évolué, mais la machine à blanchir continue à tourner. |









