Le 29 décembre 1890, à Wounded Knee dans le Dakota du Sud, 500 soldats du 7e régiment de cavalerie des Etats-Unis et quatre mitrailleuses Hotchkiss encerclent une tribu de Sioux Miniconjous menée par leur chef Big Foot avec l’ordre de les convoyer dans le Nebraska. Le désarmement des Indiens se passe mal, un coup de fusil retentit et les Indiens sont mitraillés sous le blizzard. Le lendemain, 146 hommes, femmes et enfants sont enterrés dans une fosse commune; 150 autres cadavres ne seront jamais retrouvés. Une semaine après, Frank L. Baum, éditorialiste au Aberdeen Saturday Pioneer et futur auteur du Magicien d’Oz, écrit: «Le Pioneer avait déjà déclaré que notre sécurité dépendait de la totale extermination des Indiens. (...) Nous aurions mieux fait, afin de protéger notre civilisation, de rayer de la surface de la terre ces créatures indomptées et indomptables.» La phrase du général Sheridan, «Les seuls bons Indiens que j’ai vus étaient des Indiens morts», s’est avérée un slogan efficace, et Wounded Knee met un point final à quatre siècles de luttes entre les tribus indiennes et l’armée du jeune Etat. En 1927, le poète Stephen Vincent Benét publie American Names, qui se termine par ces vers: «Je ne serai pas là. Je me lèverai et m’en irai?/?Enterre mon cœur à Wounded Knee.» En 1970, un bibliothécaire et professeur de l’Arkansas, Dee Brown, s’en inspire pour titrer un essai qui devient instantanément un best-seller: Enterre mon cœur à Wounded Knee, largement fondé sur des documents inédits – archives militaires et gouvernementales, procès-verbaux des traités, récits de première main –, raconte la conquête de l’Ouest du point de vue de feu les tribus indiennes.
Livre culte et classique. Désormais un classique, livre de chevet de la renaissance indienne des années 70 et des débuts des études amérindiennes, vendu à plusieurs millions d’exemplaires, Enterre mon cœur à Wounded Knee paraît aujourd’hui dans une nouvelle édition remaniée. Dans sa préface inédite, le romancier Joseph Boyden, 43 ans, raconte comment il découvre ce livre culte, alors qu’il était un «jeune punk à problèmes» de Toronto. «Dix-sept ans après, ce livre continue à guider ma plume. (...) Nous sommes à la fois les conquérants et les conquis, dans un même corps. C’est cela que Dee Brown nous invite à reconnaître.» Tribu par tribu, des Cheyennes aux Navajos, en passant par les Sioux, les Utes, les Apaches, les Comanches, les Mohaves et des dizaines d’autres, Dee Brown retrace leur destin sur le demi-siècle qui les vit, pour la plupart, disparaître – jusqu’à Wounded Knee, «l’événement qui symbolise la fin des Indiens libres». Aussi urgent qu’à sa parution, sans une once de pathos naïf ou de faux romantisme, il est hanté par les figures de chefs indiens, les Cheyennes Black Kettel ou Tall Bull, les Sioux Red Cloud, Crazy Horse ou Sitting Bull, l’affable chef des Tetons des plaines, et leurs relations humiliantes et ambiguës avec les représentants du Gouvernement américain. Dee Brown revient sur le rôle et le destin des militaires Custer ou Sheridan, désireux de «nettoyer» l’Ouest pour faire place nette aux pionniers, loin des politiciens de Washington qui, tantôt soutiennent, tantôt freinent cet élan exterminateur.
Colons et ruée vers l’or. Ainsi Andrew Jackson, ancien soldat en poste sur la frontière devenu président, décide en 1829 de repousser les tribus à l’ouest du Mississippi et de leur octroyer un territoire. Mais, avant même l’entrée en vigueur de l’Acte, une nouvelle vague de colons blancs déferle et prend d’assaut les Territoires du Wisconsin et de l’Iowa. La frontière indienne doit se déplacer à l’ouest. La ruée vers l’or la nie de plus belle, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus ni frontière ni territoires indiens, mais d’efficaces réserves prisons. La foudre de Nabokov. C’est le même processus d’exclusion de leur propre culture que décrit Là où frappe la foudre de Peter Nabokov, ethnologue, professeur d’études indiennes à l’Université de Californie à Los Angeles et neveu de Vladimir. Il a 6 ans lorsque sa mère lui explique que les Amérindiens «étaient là les premiers». Il passe, depuis, sa vie à comprendre ce que cela implique. En 1958, un ami de la réserve Sioux de Cheyenne River l’emmène sur une butte herbeuse parsemée de gros rochers où, depuis qu’un homme y avait eu une révélation, les Indiens viennent y invoquer les esprits. Dès lors, des rivages du Maine aux montagnes de Californie, des déserts de l’Arizona aux Black Hills du Dakota du Sud, il ne cesse de chercher les traces de la présence indienne sur le sol américain, de ces endroits que les yeux ne voient pas, sauf si, comme les Indiens, on peut «vivre simultanément dans deux mondes».
Géographie spirituelle. Fruit de plusieurs décennies de recherches, ce livre, au carrefour de l’anthropologie et de l’histoire, de l’écologie et de la spiritualité, reportage enquête passionnant sur les traces de la géographie sacrée des Navajos, Hopis, Miwoks, Yaquis, Lakotas et autres tribus indiennes, frappe par la permanence et l’éternité déroutante des querelles. Des Black Hills, haut lieu de la culture lakota, annexées par les Blancs en 1877 en violation du traité de Fort Laramie de 1868 et actuellement revendiquées par les nations sioux, à la vallée de Tellico, où un barrage a été construit malgré les oppositions des Cherokees, en passant par la destruction du Rainbow Canyon par un autre barrage chez les Navajos ou, en 1988, la construction d’une route forestière sur les terres sacrées des Yuroks, Peter Nabokov reconstitue l’histoire de seize lieux amérindiens et des principaux procès qui ont eu lieu aux Etats-Unis.
Une histoire immobilière. Croisant avec habileté deux thèmes majeurs du champ des recherches indiennes, à savoir la religion et la lutte pour la terre, il montre comment l’usurpation des terres des Indiens s’accompagne d’une attaque contre leurs liens «religieux et émotionnels» avec les sites. Dès 1776, un arsenal d’outils, armes à feu, traités, décisions judiciaires et ordres présidentiels, permit l’appropriation des terres natales des autochtones. Le premier Code pénal religieux de 1880 interdit les rituels dans les réserves, puis, dans les années 20, une seconde vague de sanctions gouvernementales tombe contre les cérémonies et les danses. De plus, les diverses branches chrétiennes qui s’installent en Amérique fondent, chacune, leur royaume de dieu. «Mais elles partageaient le même sens de la propriété, le même individualisme sauvage et n’élevèrent que de rares objections quand la nouvelle nation décida d’exploiter les ressources naturelles.» «Quelle est l’histoire de l’Ouest américain?», demanda-t-on un jour à l’auteur Wallace Stagner. «Pas une histoire de guerres ni de croisades entre croyances, mais un gros contrat immobilier», répondit-il. Des 400 millions d’hectares qu’occupaient les Indiens en 1776, il n’en reste que 55 en 1868, puis 20 en 1887. Au cours du XXe siècle, on leur retira ce qui restait. «Les Indiens ressemblent à la bonne poésie, écrit Jim Harrison dans Entre chien et loup. Tristement et banalement, nous mourons tous de ne plus entendre ce qu’ils ont à nous dire.»
LIVRES
-Là où frappe la foudre. Lieux sacrés de l’Amérique indienne. De Peter Nabokov. Albin Michel, 446 p.
-Enterre mon cœur à Wounded Knee. Une histoire américaine (1860-1890). De Dee Brown.
Préface de Joseph Boyden. Albin Michel, 476 p.
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