A minuit pile, le courant a été coupé. L’obscurité est tombée sur Lindenhof. Car non, «Occupy Paradeplatz» ne loge pas sur la case la plus chère du Monopoly. Les Indignés de Zurich se sont repliés sur l’esplanade en vieille ville, belvédère chéri des touristes et des amoureux.
Comme Cendrillon, ce 13 novembre, les Indignés sont sommés de rentrer chez eux. Après un mois de squat sous les tilleuls, l’ultimatum de la Ville a sonné. Ils ne partiront pas d’euxmêmes. Dans l’attente des forces spéciales, ils ont crayonné des messages sur le sol: «Chers policiers, soyez cléments, n’évacuez pas le camp.» Des cœurs ponctuent les phrases. Le ton est donné: les Indignés ne sont pas des casseurs bêlant «Fuck la police». Inoffensif rempart, le cochon tirelire «too pig to fail» garde l’entrée.
La police ne viendra pas cette nuit. La tension déclenchée par la coupure de courant se dissipe, les bras entrelacés pour résister se relâchent. Certains tiennent le guet toute la nuit. Au petit matin, entre tartines au beurre et spaghettis nature, le froid et la fatigue ont repris leurs droits sur l’adrénaline. L’attente fait place à l’ennui. Hier encore fière et provocatrice, la boîte des paris sur l’heure du débarquement attend tristement son heure.
Sanguin et impulsif par définition, le mouvement des Indignés se fait lentement ankyloser par le froid et la routine. Comment survivre, à Genève et à Zurich, porté par une centaine de militants aux revendications immenses et impalpables? Tombera- t-il dans la violence pour revivre, marchant sur les traces de la Fraction armée rouge? Doit-on craindre les Indignés?
La hantise de la violence. Une tournure violente, qui dénaturerait ce mouvement intrinsèquement pacifiste et donnerait la justification pour le réprimer, ne relève pas de la sciencefiction. A Genève, cette métamorphose a frappé en 2003 la manifestation anti-G8, transformée en foire aux casseurs ravageant les rues. Idem contre l’OMC de 2009.
Cette perspective hante les activistes d’aujourd’hui. Celle qu’on appelle la «maman des Indignés» à Genève, Danièle Rose Sudan, se souvient de 2009 avec rancœur. «Nous étions arrivés avec les meilleures intentions du monde et, lorsque j’ai vu que tout était ravagé, j’ai fondu en larmes», raconte l’activiste de 58 ans.
Conscients du danger, les «occupants» ont anticipé: les règlements, comme la charte du campement des Bastions, et les rappels à l’ordre des plus échauffés bannissent la violence. Les Indignés rejettent aussi l’anonymat, si cher à leurs cousins galeux les Black Blocks: chaque campeur doit se présenter en assemblée générale (AG) – cette discussion sans fin qui anime chaque soirée des Occupy.
Ce pointillisme porte ses fruits. Le pacifisme exemplaire ratisse une sympathie large dans la population. A Zurich, lorsqu’un type s’est mis à déraper, le groupe l’a exclu. «On travaille avec la police. On a décidé de dénoncer des cas pareils, cela marche comme une menace», explique Ramon, éducateur social de 22 ans.
Or, tous ne se sont pas convertis au gandhisme. «Des extrémistes nous disaient que nos méthodes ne mèneraient à rien», explique Arkan. Le groupe des Bastions a refusé de les intégrer, ils ont alors monté un campement alternatif sur les rives du Rhône. «La police nous a demandé s’ils étaient avec nous. Elle les a ensuite virés», raconte l’étudiant en relations internationales. L’épisode illustre les querelles intestines entre groupuscules, avec des activistes bouillonnants de jalousie face à l’attention accordée aux Indignés.
Les craintes de dérapage s’appliquent aussi à l’interne. A ciel ouvert, les campements se trouvent à la merci des fêtards désœuvrés du samedi soir, des voleurs et des racailles en quête d’adrénaline. «Nous avons dû interrompre l’une de nos AG à cause d’une agression au couteau à côté du camp, explique Arkan. La police fait des rondes, mais ce n’est pas suffisant.» Des cas d’attouchements sexuels auraient également été reportés, discutés longuement en plénière. «Régler ce genre de problèmes nous prend énormément d’énergie, mais nous faisons tout pour conserver cet espace sûr», lance Arkan.
Les campements bricolés font face à une autre menace: le froid. Malgré l’internationalisme affiché, être Indignados en mai à Madrid ou Indignés en novembre en Suisse n’implique pas la même chose. Et si les occupants s’autorisent des pauses à la maison, certains connaissent des ennuis de santé, comme Danièle Rose, immobilisée une semaine par une bronchite. Pour lutter contre les intempéries, les Genevois montent des tentes thermiques et récupèrent du matériel militaire.
Les deux camps vivent aussi sur le soutien populaire: des passants déposent des légumes, un voisin a proposé son wifi à Zurich, et le bar genevois 10-bis a offert deux semaines de recettes. Grâce aux dons, les Alémaniques détiendraient autour de 7000 francs, alors que la caisse des Genevois resterait creuse. En comparaison, Occupy Wall Street a récolté un demi-million de dollars.
Quoi qu’il en soit, l’exercice d’endurance use. Dimanche soir à Zurich, alors que l’arrivée de la police semble imminente, la grâce retombe soudain sur la troupe: l’AG est plus passionnée que jamais, la cohésion palpable, soulignée par les arpèges d’un guitariste solitaire. L’ambiance est-elle toujours si bonne? «Non, souffle un buveur de tisane. J’ai presque envie de dire “merci la police”…»
«DES POLICIERS NOUS ONT DIT DISCRÈTEMENT QU’ILS NOUS SOUTENAIENT.»
Danièle Rose Sudan, 58 ans, Indignée genevoise
Entre véganisme et révolution arabe. Difficile de garder une foi qui repose sur un credo vacillant. Derrière la haine de la finance affichée à la proue, des causes de toute sorte se cumulent sans s’unir: l’environnement, le véganisme, la révolution égyptienne ou l’obsolescence programmée des appareils électroniques. Pour englober le tout, Arkan définit les Indignés comme «un groupe de pression populaire qui cherche à influencer les décisions politiques et économiques».
L’indignation se révèle surtout une surface vierge sur laquelle projeter ses récriminations. Des slogans creux alternent avec une dénonciation précise des produits dérivés financiers, qu’articule un jeune branché. Il finit par avouer venir d’une famille de banquiers. Ovni élégant dans la foule d’altermondialistes, il est loin d’être un cas isolé. Beaucoup ont gardé un emploi et se joignent au camp le week-end. Inclassables sous l’étiquette de marginaux.
En somme, qu’attendent les Indignés? «Que toute la population descende dans la rue», essaie Ramon. Et alors? «Alors il y aura de la pression sur la politique.» Et alors? Ses doux yeux bleus cherchent, trouvent une alternative. «2012 sera sans doute la pire année que je connaîtrai, économiquement parlant. Il pourrait y avoir un krach financier.» C’est ce que vous espérez? «Non! C’est la population qui souffrira, alors que les élites se seront mises à l’abri en achetant des terrains et de l’or.» 2012 donnerait raison aux Indignés, dans leur vision du monde où 1% suce le sang des 99%.
Ils ne savent pas quoi, mais ils attendent. Aux Bastions ou sur Lindenhof, dans un esprit qu’on aurait autrefois incarné d’un Peace & Love, les Indignés frappent par leur candeur bienveillante posée sur une vraie discipline. A Genève, aucune menace ne pèse pour l’heure sur les tentes des Bastions, même si leur aménagement reste en négociation avec le Conseil administratif. Et les relations avec la police sont excellentes. «On est étonnés, des agents nous ont dit discrètement qu’ils nous soutenaient», lance Danièle Rose.
A Zurich, au matin du 15, la police débarque. Les Indignés serrent les rangs et récitent en chœur des slogans d’un monde meilleur. La rengaine perd de sa vigueur à mesure que les policiers extraient les militants. Ils ne luttent pas, ne crient pas. Ils se font «lourds comme des sacs de patates», selon le mot d’ordre, et se laissent porter. Les agents les embarquent, certes, menottés, mais sans brusquerie. La tristesse plus que l’indignation se répand sur Lindenhof. Demain, que feront les activistes? «Le mouvement ne mourra pas», a juré Ramon.
Les Indignés pourraient se réfugier dans l’église Sankt-Jakob, qui leur a offert l’asile. «En attendant qu’ils trouvent un lieu fixe, ils pourraient planter quelques tentes autour de l’église et utiliser notre salle de paroisse pour les AG, explique le pasteur, Verena Mühlethaler. Ce serait un soutien symbolique. A mon avis, leurs revendications de justice sont celles du royaume du Christ.»
Avant leur arrestation, les Indignés hésitaient. Les bouffeurs de curé parmi eux ne goûtaient guère. Pourtant, peut-être qu’un redémarrage ailleurs leur offrirait un second souffle? Cela, avant que l’hiver n’ait eu raison des occupants des rues du monde entier.
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