Membre de l'Agence spatiale européenne (ESA, son sigle anglais) à qui elle verse 150 millions de francs par an, moins de 3% du budget total de l'organisation qui atteint 5,3 milliards, la Suisse n'a ni programme ni agence nationale comme ses grands voisins. Trop petit, le pays, qui devrait se contenter de sa participation à l'ESA? Cette dernière lui rétrocède les neuf dixièmes de sa contribution financière sous forme de contrats passés avec une kyrielle d'entreprises (voir infographie). Pourtant, à entendre tous les acteurs concernés par la recherche spatiale, il apparaît clairement qu'une telle agence aux couleurs helvétiques serait une nécessité. Et une occasion, en cette période de crise économique, de donner un sérieux coup de pouce à une industrie à la pointe de la technologie spatiale. Encore le monde politique devrait-il commencer par se convaincre de son existence et de son efficacité avant de s'interroger sur la meilleure manière de la développer.
Présence helvétique. Depuis l'alunissage d'Apollo XI, le 21 juillet 1969, le grand public n'ignore plus que la montre portée au poignet d'Edwin Buzz Aldrin et celle laissée par Neil Armstrong à l'intérieur du module, pour remplacer un compteur électronique défaillant, étaient des Speedmaster d'Omega. Le même garde-temps qui, un an plus tard, a permis à l'équipage d'Apollo XIII de redresser la trajectoire d'un vaisseau dont tous les instruments de bord étaient en panne. La marque phare de Swatch Group a su exploiter l'événement avec brio. Nettement plus discrètes sont en revanche la plupart des entreprises suisses orientées dans la conquête spatiale. C'est le cas par exemple d'APCO Technologies, dont les 160 collaborateurs sont, depuis le début de l'année, installés dans de tout nouveaux locaux, à Aigle (VD). Concernant spécialement la Lune, cette société dirigée par l'ingénieur André Pugin a notamment conçu et fabriqué la structure complète de Smart-1, une sonde spatiale propulsée par un module ionique alimenté par ses panneaux solaires. Répondant à la volonté de l'ESA de produire des appareils plus petits et moins onéreux que ceux de la Nasa, la sonde s'est finalement écrasée comme prévu sur la Lune le 3 septembre 2006, afin de pouvoir étudier, depuis la Terre, les poussières dégagées lors de l'impact. Aujourd'hui, APCO Technologies a quelque peu délaissé la Lune, à l'instar des autres sociétés suisses. Elle participe à tous les principaux programmes de l'ESA comme le Véhicule automatique de transfert européen (ATV), un engin destiné à ravitailler la Station spatiale internationale. L'entreprise est par ailleurs impliquée dans les moyens terrestres du programme Galileo de navigation par satellite, la majeure partie des programmes d'observation de la Terre ainsi que dans les systèmes de transport et d'intégration des lanceurs Ariane et Soyouz. Une très riche panoplie.
Réacteurs biologiques. La recherche spatiale ne concerne pas seulement les PME, mais aussi les grands groupes suisses, tels que Oerlikon Space ou RUAG Aerospace, qui fabriquent notamment la coiffe de la fusée Ariane ainsi que des mécanismes liés à la robotique. Oerlikon Space est fortement impliqué dans le design du châssis du premier véhicule européen qui devrait explorer Mars en 2016. A Nyon, une branche de RUAG Aerospace s'est quant à elle spécialisée dans la production de bioréacteurs destinés à être embarqués, au début de 2010, à bord de la Station spatiale internationale. Il s'agit d'étudier comment évoluent certaines cultures de cellules en microgravité. De tels bioréacteurs ont déjà été expérimentés à bord de la navette américaine. Cette recherche fondamentale pourrait aboutir à la réalisation de nouveaux médicaments. RUAG Aerospace est aussi un membre fondateur du Space Center de l'Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL). En collaboration avec les milieux académiques, dont la Haute Ecole spécialisée de Suisse occidentale (HES-SO) et l'Université de Neuchâtel, le Space Center a mis au point Swiss-Cube, un picosatellite de 1 kg chargé de mesurer un phénomène de luminescence de la Terre à une altitude de 100 km. Quelque 180 étudiants ont participé à cette opération dont plusieurs ont été engagés après leurs études par RUAG Aerospace et Oerlikon Space. Quant à SwissCube, il est prêt au décollage depuis mars dernier, mais attend la mise au point des autres satellites qui seront lancés par une fusée indienne durant l'été 2009.
Stimulation. Quels que soient le sérieux et la bienfacture de ce premier satellite made in Switzerland, il n'a évidemment pas l'allure et les capacités de ses grands frères qui se promènent dans l'espace. «La Suisse n'est pas en mesure de lancer un grand satellite national», constate Daniel Fürst, responsable des affaires spatiales au Secrétariat d'Etat à l'éducation et à la recherche (SER). Membre active de 1ESA la Suisse est concernée par les activités de l'agence, à l'instar de 17 autres pays. Ces dernières sont obligatoires, comme le programme scientifique Cosmic Vision de 2015 à 2025, ou facultatives, comme la mission ExoMars (envoi d'un véhicule automatisé sur la planète rouge) ou, encore, l'exploitation de la Station spatiale internationale. A chaque fois, une brochette d'entreprises en profitent. Mais, comme le souligne Maurice Borgeaud, directeur du Space Center EPFL, «les grands pays européens qui, contrairement à la Suisse, ont leur propre budget spatial peuvent se positionner au sein de l'ESA, faire du travail en amont, aider leurs propres industries à se montrer très compétitives quand il s'agit de répondre à un appel d'offres». Une agence spatiale suisse serait dès lors «essentielle», renchérit Marie-Thérèse Ivorra, CEO de RUAG Aerospace à Nyon. «Une telle agence nous offrirait la garantie d'une protection de notre savoir-faire.» Ouverte à tous ses adhérents, l'ESA suscite apparemment la crainte de certaines sociétés qui redoutent une dilution, voire une récupération de leurs innovations.
Financement. Si les industriels de l'espace plaident en faveur d'une telle agence suisse, ils s'opposent à ce que son financement se fasse au détriment de la contribution de la Suisse à l'ESA. Pas question de déshabiller Pierre pour habiller Paul. Et André Pugin de souligner que «les petits wagons de la Suisse sont accrochés à un grand train de sociétés dont les projets se mitonnent de plus en plus à une échelle mondiale». C'est donc clair. Si une agence nationale ou, comme le souhaite Daniel Fürst, un «programme national» devait voir le jour, ce serait sur la base d'un financement s'ajoutant aux 150 millions versés à l'ESA. Juste de quoi stimuler une industrie spatiale suisse déjà riche en multiples talents.
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