L'Hebdo;
1998-05-20 Vestiaires dorés Industrie du sport, l'or noir de la Suisse
Flux financiers records, créations d'emplois hi-tech, noria de PMI basées en Suisse... Les compétitions génèrent un business planétaire. Parallèle, discret et largement helvétique. Plongée dans les arcanes.
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ous en connaissez, vous, des secteurs industriels d'importance planétaire qui génèrent des milliers de milliards de dollars et où la Suisse constitue un pôle d'excellence? Si vous avez répondu les montres, le chocolat, la gestion bancaire ou l'industrie chimique, vous avez perdu. Cette fois, c'est de l'industrie du sport qu'il s'agit. Un secteur dont on entendra bientôt les clameurs.
Le 8 juin, le Valaisan Sepp Blatter pourrait être élu à la présidence de la Fédération internationale de football (FIFA, qui pèse 60 emplois à Zurich, auxquels s'ajoutent les 80 emplois de l'Union européenne à Nyon). Le 18 juin, c'est au tour de l'assemblée générale de la FIA, la Fédération internationale de l'automobile, de se prononcer sur un projet de délocalisation de son siège de Paris (50 emplois) à Genève où se trouve déjà l'un de ses partenaires, l'Alliance internationale du tourisme (18 emplois dans la cité de Calvin). Cet été, enfin, vous n'échapperez pas au Mondial de football, un événement où les Suisses se montreront terriblement actifs... dans les coulisses.
Trois facettes de la planète sportive qui trahissent l'implantation helvétique de cette industrie au développement phénoménal. Selon une estimation interne citée par Marc Biver, directeur suisse d'IMG McCormack, le chiffre d'affaires annuel de ce secteur économique serait ainsi de 4000 milliards de dollars, tout compris. A la FIFA, on croit savoir que le sport serait la deuxième activité économique mondiale et que le football emploierait plus de personnes que n'importe quelle autre industrie.
Difficile, en revanche, de détailler ces estimations euphoriques. Si les professionnels du sport commentent volontiers les scores des matches à la buvette, ils sont plus réservés à propos de leurs propres résultats. «Jusqu'à récemment, parler d'"industrie du sport"revenait à dire un vilain mot. Nous devions presque nous cacher parce que nous travaillions dans les coulisses. Et pourtant, les membres de notre association font un chiffre d'affaires cumulé de 150 milliards de dollars, en progression de 5% par année», note André Gorgemans, secrétaire général de la WSFGI, la Fédération des industries d'équipements sportifs dont le siège est à Verbier. C'est lui qui a mis sur pied le «Forum mondial de Davos» du sport qui a eu lieu ce printemps à... Saint-Moritz. Des états généraux qui se reproduiront désormais chaque année dans la ville olympique suisse, pour le plus grand bien de l'hôtellerie locale.
Si les spécialistes de l'industrie du sport se plaisent en Suisse, c'est bien sûr parce qu'ils sont proches les uns des autres. Mais aussi - on n'en fait pas mystère - pour des raisons fiscales, même si tout le monde n'a pas le statut envié du CIO (qui ne paie pas d'impôts à Lausanne). On y trouve enfin la discrétion voulue par ces sociétés qui cultivent un sens certain du secret.
Au contraire des fabricants qui ont tout intérêt à se faire connaître, les sociétés financières qui quadrillent les vestiaires, s'occupant des négociations de contrats en tout genre comme de la gestion des problèmes qui en découlent, vivent (largement) dans l'ombre des clubs ou des athlètes qu'ils représentent.
Ces sociétés familiales, fondées dans les années 70 et installées en Suisse, restent en mains privées et ne publient pas de résultats. On les voit seulement apparaître ici et là, au gré des contrats signés à propos de l'attribution des droits de sponsoring de l'équipe du Brésil de football. Ou lorsque des difficultés financières menacent la retransmission télévisée d'une finale de tennis.
C'est notamment le cas d'IMG McCormack et de sa filiale spécialisée dans la retransmission télévisée TWI, dont l'antenne helvétique pèse 24 emplois à Hauterive, dans le canton de Neuchâtel. Mais encore de CWL (35 emplois à Kreuzlingen) qui détient les droits de rediffusion TV du championnat du monde de hockey sur glace qui vient de se terminer, comme de ISL (plus de 200 emplois à Lucerne et Sarnen) qui s'est octroyé les droits de retransmission TV des deux prochaines coupes du monde de football pour la somme record de 2,5 milliards de dollars.
Ces affaires spectaculaires engendrent de nombreuses activités dérivées. La complexité des contrats signés avec les chaînes TV comme l'application de ceux qui protègent les athlètes de toute utilisation abusive de leur image provoquent le développement rapide du droit du sport, une nouvelle spécialité helvétique: «Avec la présence du CIO et de 19 fédérations internationales en Suisse, et à Lausanne en particulier, beaucoup de contrats sont signés en application du droit suisse», explique Me Jean-Philippe Morand, avocat spécialisé dans le droit du sport et secrétaire de l'Association des fabricants de skis, chaussures et fixations de skis.
Le nouveau Tribunal arbitral du sport (TAS) est d'ailleurs basé à Lausanne. S'il ne traite pour l'instant qu'une cinquantaine d'affaires par année, il provoque lui aussi d'importantes retombées économiques indirectes (frais d'imprimerie et de graphisme liés à la publication de la jurisprudence, fréquentation assidue des hôtels due aux fréquentes séances organisées avec des juges qui travaillent sur mandat et qu'il faut donc loger sur place, etc.).
Un exemple parmi d'autres de ces spécialisations nées du développement du sport et qui fleurissent en Suisse. Impossible d'oublier dans cette liste l'usine de formule1 Sauber, à Hinwil, qui emploie 160 personnes, majoritairement des ingénieurs et des mécaniciens très spécialisés. Et qui génère une sous-traitance dans le domaine mécanique ou dans celui du merchandising.
On pourrait ajouter à la liste le LAD, Laboratoire d'analyses du dopage de Lausanne (7,5 emplois), qui est ainsi devenu une PMI, «pratiquement autofinancée, appelée à croître lentement et dont un tiers du marché est international», selon les propos du Dr Martial Saugy. Une institution qui se pose lentement mais sûrement en concurrente des prestigieux laboratoires de Cologne ou de Montréal, et qui offre des postes de recherche post-universitaires en biologie. Histoire de former les spécialistes dont elle aura besoin ces prochaines années.
La formation des futurs cadres du sport est à la fois un problème et une chance pour la Suisse. Si l'industrie a formé ses employés elle-même, sur le terrain pendant des années, les diverses fédérations et entreprises commencent à éprouver le besoin de s'appuyer sur des filières professionnelles. D'où les rapprochements que l'on enregistre entre la FIFA et l'université de Neuchâtel, par exemple. D'où la naissance de cours destinés aux futurs managers du sport à l'Institut des hautes études en administration publique de Lausanne. Sans oublier les nombreuses recherches financées tant par les fédérations internationales que par le CIO dans des domaines aussi divers que l'histoire du sport, les retombées économiques des compétitions, la psychologie des athlètes, l'entrée en Bourse des clubs sportifs ou la muséologie.
Et ce n'est qu'un début. Car les sources de profit liées aux activités sportives ne cessent de se développer. Voir à ce sujet la création récente d'un fonds de placement destiné à investir dans les activités sportives, et bénéficiant des savoirs conjugués d'IMG McCormack et de la banque américaine Chase Capital Partners. Une idée anglo-saxonne dont les banques suisses pourraient s'inspirer. Si la spécialisation est largement suisse, la concurrence est bel et bien mondiale. Et dans ces affaires comme dans le stade, c'est le meilleur, le plus rapide ou le plus clairvoyant qui gagne.
Jocelyn Rochat et Christophe Passer
Marc Biver 47 ans, agent, directeur d'IMG McCormack Suisse
Luxembourgeois d'origine, c'est en 1992 que le plus fameux des agents pour sportifs travaillant en Suisse a vendu sa société créée dix ans plus tôt, Marc Biver Development, au groupe international IMG McCormack. Depuis, il assure la direction de la succursale suisse, fonctions auxquelles s'ajoutent des responsabilités à l'échelon mondial de l'entreprise pour les domaines du ski, du cyclisme et de l'aviron.
Marié et père de deux enfants, ancien basketteur (une demi-saison en LNA), Marc Biver (à gauche sur la photo, accompagnant Pascal Richard) a commencé après sa matu à travailler pour Omega, en particulier sur les problèmes de chronométrage et d'affichage. D'où un plongeon immédiat dans les milieux du sport. Premier gros coup en 1984, lorsqu'il devient l'agent responsable des affaires de Pirmin Zurbriggen. D'autres champions fameux lui feront rapidement confiance: Maria Walliser, Vreni Schneider, le tennisman Michael Stich, le footballeur Jean-Pierre Papin, des cyclistes comme Rominger ou Zülle. Il avoue que l'amitié qui le lie à ses «clients» est souvent très forte et n'oublie jamais de rappeler, lorsqu'on le félicite pour l'exploit de l'un d'eux, que «tout le mérite revient au sportif».
Matthieu Reeb 29 ans, avocat, conseiller auprès du Tribunal arbitral du sport
Après des études de droit et un brevet d'avocat décrochés à Neuchâtel, c'est à Lausanne, auprès du Tribunal arbitral du sport (TAS), que Matthieu Reeb a poursuivi sa carrière dès 1995: il en est désormais le seul avocat permanent, secondant le sécrétaire général Jean-Philippe Rochat. Le sport, il l'a pratiqué à un bon niveau: beaucoup d'athlétisme, avec à la clé deux titres nationaux cadet et des participations au championnat suisse sur 800 et 400 mètres.
Si le TAS existe depuis 1984, c'est à partir de 1993 qu'il a trouvé sa vraie légitimité. Jusque-là, il demeurait proche du CIO. Mais un arrêt du Tribunal fédéral admit alors son indépendance, en y ajoutant une réserve pour les cas où le CIO serait en cause. D'où une réforme et la création d'un Conseil international de l'arbitrage en matière de sport (CIAS) qui coupa les liens antérieurs.
Matthieu Reeb assure ainsi le suivi des dossiers présentés devant le TAS: affaires de dopage, problèmes commerciaux, etc. Il est le lien entre les parties et les «arbitres» chargés de trancher les litiges. Ces derniers sont choisis parmi environ 150 juristes dans le monde. Son métier lui a aussi permis de se rendre aux derniers JO, à Atlanta et Nagano. Il est marié et père d'une petite fille.
Cédric Boss 35 ans, courtier en assurances
Ce Neuchâtelois, marié, s'est d'abord consacré à des études qui en ont fait un spécialiste de géophysique et d'hydrogéologie. Il y a quatre ans, il décide pourtant de rejoindre son père et l'entreprise de courtage GFP à La Neuveville. Spécialisée notamment dans les assurances destinées aux médecins, la société commence à assurer de nombreux sportifs contre le risque de «perte de profession». Un métier qui monte: aux carrières courtes des athlètes s'ajoute en effet l'épée de Damoclès d'une possible blessure.
Membres de l'équipe suisse de football, médaillés olympiques de ski alpin, ces sportifs payent des primes qui augmentent évidemment avec l'âge et qui peuvent être utiles à trois niveaux: celui du champion, de son agent (en cas d'arrêt définitif, il perd ses commissions futures) et de son club (la perte d'un joueur signifie aussi celle de l'argent d'un éventuel transfert). Cédric Boss assure aussi les organisateurs d'événements sportifs contre les «risques d'annulation»: le brouillard ou le manque de neige qui arrête un slalom, on peut prévoir cela sur contrat.
Christoph Malms 42 ans, managing director d'ISL Worldwide
Cet Allemand de 42 ans né à Bonn a connu une trajectoire brillante qui l'a mené jusqu'au géant ISL, qui gère notamment tous les problèmes liés aux droits payés par les télévisions pour retransmettre les manifestations sportives. Etudes entre Rome, l'Allemagne et Philadelphie, plusieurs MBA d'économie, passages ensuite par l'UBS et la succursale zurichoise de McKinsey.
C'est en 1989 qu'il rejoint ISL et devient président des conseils d'administration de Sporis Holding et ISMM Investments (des compagnies auxquelles appartient ISL). Il fait aussi partie du management d'ISL et insiste beaucoup sur le travail d'équipe nécessaire au sein de l'entreprise. Enfin, Christoph P. Malms est le propriétaire de Trimedia Communication, groupe actif dans le domaine du marketing et des relations publiques.
L'homme est enfin un sportif qui a pratiqué le handball à un bon niveau et son arrivée chez ISL fut facilitée par sa vie familiale: marié, père de trois enfants, Malms a un beau-père qui s'appelle Dassler, le fondateur d'Adidas et d'ISL. Et malgré les millions que brasse sa société, il considère que l'avenir d'une société comme ISL ne peut se conduire qu'en n'omettant jamais de mettre le sport à la première place.
OLYMPIQUE
Le Musée du CIO, c'est aussi 160 emplois à Lausanne.
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