En dénonçant à la police les pédophiles rencontrés au cours de leur enquête (diffusée sur France 2, dans l’émission Les infiltrés du 4 avril), les journalistes de la société de production Capa ont déchaîné un débat qui, très vite, s’est mis à tourner en rond dans le bocal médiatique.
D’un côté, il y a eu de l’indignation et un rappel aux principes de la profession: de grands enquêteurs comme Denis Robert ou Pierre Péan ont ainsi signé une tribune publiée par le site d’information Rue89 qui dénonce «une dérive de ce métier» et souligne que «le journalisme doit rester une activité sans lien avec quelque pouvoir que ce soit: politique, policier, judiciaire, religieux. Au risque de disparaître.»
Principes supérieurs. D’un autre côté, certains ont eu le poil hérissé par cette argumentation et, non moins indignés, ont rappelé qu’il existe des principes moraux supérieurs au code déontologique des journalistes: comment donc, vous pourriez apprendre au cours d’une enquête que des terroristes s’apprêtent à faire sauter une station de métro et vous protégeriez vos sources au lieu de les en empêcher? Evidemment, présenté comme ça...
Le problème, dans ce débat, c’est qu’on peut être d’accord avec les uns et les autres. Les principes de la profession doivent être défendus avec d’autant plus de vigueur que les mutations du système médiatique les mettent à rude épreuve. Mais on peut aussi comprendre que, dans la situation qui était la leur, les journalistes infiltrés parmi les prédateurs pédophiles se soient posé la question de leur responsabilité à les laisser courir.
Intérêt du public. Pour sortir du dilemme, il vaudrait mieux se demander ce qui justifie que des journalistes aillent se fourrer dans une situation qui, en pratique, les amène à se conduire comme des auxiliaires de police. Autrement dit, l’intérêt du public à être informé sur les réseaux pédophiles nécessitait-il de recourir à la technique très délicate de l’infiltration? La vraie question se pose en amont du reportage proprement dit: c’est celle des raisons qui légitiment, selon les cas, le choix de dissimuler l’identité journalistique.
«La règle est claire, estime Eliane Baillif, qui dirige le Centre romand de formation des journalistes. La Déclaration des devoirs et des droits des journalistes suisses dit que nous devons avancer à visage découvert. Sauf s’il existe un intérêt public prépondérant à faire autrement pour se procurer des informations.» L’exception est donc admise, et il est vrai que la méthode de l’infiltration a pu donner lieu à quelques grands moments de l’histoire journalistique. En 1959, le journaliste américain John
Howard Griffin a provoqué un choc salutaire en se glissant dans la peau d’un Noir pour raconter de l’intérieur la ségrégation raciale qui s’exerçait au sud des Etats-Unis. On connaît aussi le cas de l’Allemand Günter Wallraff qui, en 1985, a vécu pendant quelques mois la vie d’un immigré turc. Et, plus récemment, Florence Aubenas a enfilé la blouse du travailleur précaire pour réaliser un très beau reportage en immersion dans une France invisible. Ces trois cas présentent toutefois un point commun: en choisissant l’infiltration, ces journalistes n’ont rien cédé de leur indépendance.
«Ce qui me dérange dans l’affaire des Infiltrés, note le médiateur de la Tribune de Genève Daniel Cornu, c’est que les méthodes de dissimulation ne sont pas imposées par le sujet: c’est au contraire le choix de recourir à l’infiltration qui impose le sujet.» A cet égard, le problème résiderait donc moins dans l’enquête de Capa elle-même que dans le concept de l’émission à laquelle elle était destinée. Les infiltrés de France 2 sont en effet tenus de produire leur lot d’enquêtes masquées. Et cette obligation ne va pas sans peser sur les préoccupations déontologiques.
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