SURPRISES
J’ai toujours ressenti de manière particulièrement vive à quel point le football, en amont de ses fastes et de sa déraison, offre à beaucoup de personnes une surface de projection pour exprimer leurs frustrations et leur sentiment d’injustice. En tout cas, il n’est pas fatal que, à la fin, les grands gagnent toujours (que ce soit l’Allemagne, selon le célèbre propos de Gary Lineker, ou les membres du club fermé des anciens vainqueurs). Cette Coupe du monde ne brille pas spécialement, jusqu’ici, par une pluie de buts – la victoire trop facile du Portugal contre la Corée du Nord exceptée –, ni par des matchs exceptionnels, mais elle distille d’agréables surprises, quand les outsiders font la nique aux favoris.
ANELKA
J’ai déjà eu l’occasion d’exprimer ce que je pense des joueurs à l’ego surdimensionné. L’épisode Anelka a tenu davantage de l’opéra bouffe que du bel canto et a donné l’occasion à L’Equipe d’étendre la palette de ses titres et de sa déontologie attentionnée. Chacun connaissait le caractère difficile du Martiniquais de Versailles et la déjà longue histoire de ses transferts juteux, mais il est difficile de ne pas voir en lui le bouc émissaire commode d’un gâchis collectif.
ARROGANCE
L’exclusion du grossier rebelle n’aura pas obtenu l’effet souhaité ni permis aux Bleus de passer in extremis entre les mailles du filet honteux de l’élimination prématurée, déjà vécue en 2002. L’Uruguay, soucieux d’éviter l’Argentine, a joué le jeu et l’Afrique du Sud a sauvé l’honneur. La détestation suscitée par l’arrogance française n’eût de toutes façons pas été apaisée par un coup de théâtre footeux. Le mal est plus profond, car Anelka n’est pas le premier notable hexagonal à proférer des «casse-toi pauvre con», à cette différence près que, lui, c’était dans un vestiaire en principe à l’abri de l’indiscrétion médiatique.
TERRE MAGNIFIQUE
La fierté de l’Afrique ne saurait se résumer en la réussite ou en l’échec de ses représentants footballistiques. Déjà, le déroulement de la Coupe du monde en Afrique du Sud est un événement en soi, révélateur des atouts, mais aussi des problèmes de ce grand pays et de tout un continent. Il faut saluer la manière dont les médias sont en train de relever le défi, en s’intéressant presque autant à ce qui se passe et se vit sur cette terre magnifique et tragique.
ANDRÉ BRINK
Mon voyage commence par Cape Town et se poursuivra par Hermanus et Knysna, au bord de l’océan Indien, avec, peut-être, un saut dans quelques autres cités. Le Cap, c’est notamment la ville d’André Brink, militant antiapartheid de toujours, mais qui, dans ses Mémoires intitulées Mes bifurcations (Actes Sud 2010), exprime son immense déception envers la nouvelle Afrique du Sud, gangrenée par la pourriture, l’arrogance et la stupidité (selon ses propres termes). Dans L’insecte missionnaire (Actes Sud 2006), il a mis en scène l’histoire «vraie» de Cupido Cancrelas, le premier missionnaire noir au XVIIIe siècle: histoire cruelle et hilarante. «Alors, je Te le demande sans rire, Dieu: n’envoie pas ton Fils. Vient en Personne», supplie Cupido dans une de ses prières souvent truffées de fautes d’orthographe. C’est sans doute ce que bien des sélectionneurs dépités ou des stars déchues auraient pu dire au moment de quitter le Mondial! Pour le moins, le signe de croix inédit d’Ottmar Hitzfeld à la fin de Suisse-Espagne aura relevé davantage du geste de reconnaissance que de l’invocation impie d’un dieu partisan et stupide. Mon collègue cathol ique Françoi s -Xavie r Amherdt tend à penser que l’arbitre occupe la place de Dieu; de manière plus protestante, je vois le referee comme une créature faillible, qui a le courage et la compétence – quand il en a! – de dire la règle sur le terrain glissant de la violence, de la tricherie et de la surenchère des caméras cachées.
La détestation suscitée par l’arrogance française ne saurait être apaisée par un coup de théâtre footeux.
Ethicien, théologien, professeur aux Universités de Genève et de Lausanne, Denis Müller est en Afrique du Sud pour suivre la Coupe du monde 2010. Chaque semaine, il livre ses réflexions à «L’Hebdo».
A suivre sur son blog «Le stade éthique»
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