|
Par Michel Guillaume - Mis en ligne le 18.11.2009 à 17:42 |
«S’ il vous plaît, ne me citez pas.» Une fois, trois fois, dix fois, des cadres romands souvent haut placés au sein de l’administration fédérale ont accepté de témoigner de leur malaise, mais uniquement sous le couvert de l’anonymat. A Berne, plus on monte dans la hiérarchie, plus on s’approche du vrai pouvoir, et plus on ne travaille qu’en allemand. Cette peur de s’afficher à visage découvert est à elle seule un cinglant constat d’échec pour le plurilinguisme, officiellement proclamé. Le sujet de la représentation latine à Berne est sensible. Il avait défrayé la chronique lors de la succession de Pascal Couchepin au Conseil fédéral. Il ne concerne pas que le gouvernement, mais aussi son administration. De la manière la plussystématique possible, soit en recensant les grands commis de l’Etat directement soumis au chef de département, L’Hebdo parvient à ce constat alarmant: on ne dénombre que dix Romands (14,3%) et trois Tessinois (4,3%) sur un total de 70 postes clés. Cinq des sept départements affichent un quota de Latins inférieur aux 25% que représentent les francophones et les italophones dans la population suisse. On est ainsi confronté à un paradoxe frappant: alors que les Latins ont conquis leur place en détenant quatre postes de président des cinq plus grands partis suisses, leur présence aux postes clés de l’administration se réduit dangereusement. Même si aucune statistique précise ne vient le corroborer, nombreux sont ceux qui estiment que la situation des Latins à Berne s’estpéjorée ces deux dernières décennies. Les deux cancres du Conseil fédéral sont l’actuel président de la Confédération et mini s t r e de s Finances, Hans- Rudolf Merz, de même que le ministre de la Défense, Ueli Maurer. On a beau chercher: on ne trouve aucun Romand, ni de Tessinois dans les dix à douze personnes qui forment leur garde rapprochée. «C’est un peu comme si les Suisses allemands considéraient que les finances et la sécurité sont des thèmes trop importants pour qu’on les confie à des Romands», regrette le conseiller national Jean-Claude Rennwald (PS/JU). Les politiciens interrogés essaient de ne pas dramatiser la situation, car ce n’est que dans les hautes sphères de la fonction publique qu’elle s’est péjorée: «Plus vous montez dans la hiérarchie, plus les Latins sont prétérités. C’est inacceptable», déclare Dominique de Buman, le président d’Helvetia Latina, une association née en 1980 qui s’est donnée pour but de veiller à la pluralité des langues et des cultures au sein de l’administration. En fait, chez Hans-Rudolf Merz et Ueli Maurer, la situation est franchement scandaleuse. Le chef du Département fédéral des finances (DFF) est fidèle à luimême. De grandes déclarations en arrivant à son poste, suivies d’un bilan lamentable. Hans- Rudolf Merz avait fait mine d’empoigner le taureau par les cornes en entrant en fonction. Il n’hésita pas à dépenser 150 000 francs pour améliorer son image de marque en Suisse romande. De l’argent jeté par la fenêtre, comme on peut le constater aujourd’hui. De l’anglais avec Rome. Le Département fédéral des finances est si germanophone qu’il conduit les négociations pour conclure une nouvelle convention de double imposition avec l’Italie en anglais, comme si l’italien n’était pas une langue officielle de la Suisse… C’est peut-être un détail pour la Confédération, mais assurément un signal négatif vu du côté transalpin. Ce n’est pas tout. Le 4 novembre dernier, le DFF a créé une commission d’experts chargée de se pencher sur la question des banques trop grandes pour faire faillite. Un aréopage de 14 spécialistes dans lequel ne figure pas le moindre Latin. «La proportion de Latins aux plus hauts postes dans notre département n’est naturellement pas satisfaisante. Mais cela est dû à un manque de candidats, et non à une mauvaise volonté de notre part», assure Delphine Jaccard, porte-parole pour la Suisse romande du DFF. Pour repourvoir le poste de chef de l’Office fédéral du personnel (Ofper), il n’y a eu que 12% de candidatures latines. Chez Ueli Maurer, le problème est encore plus grave, car il se double d’un aspect idéologique. Après le départ du chef de l’armée neuchâtelois, Christophe Keckeis, l’homme qui voulait ouvrir l’armée sur l’extérieur, le Zurichois s’est mis en tête defaçonner l’armée selon les préceptes de l’UDC en la cantonnant à l’intérieur des frontières helvétiques. Son état-major est ainsi devenu idéologiquement monocolore et exclusivement germanophone. Résultat des courses: les rapports du DDPS, que ce soit sur les avions de combat ou sur la politique générale de sécurité, n’ont aucune chance de passer la rampe du Conseil fédéral, qui les fait retravailler. Interrogé sur l’absence totale de Latins à la tête du département, le chef de la communication Jean-Blaise Defago a préféré botter en touche. «Le DDPS renonce à prendre position à ce sujet. Veuillez s.v.p. vous adresser à l’Office fédéral du personnel.» Pauvre Jean-Blaise Defago! Cet UDC du canton de Fribourg, où la question des langues est si sensible, ne peut qu’avoir mauvaise conscience. Au Département de la défense, de la protection de la population et des sports (DDPS), un Romand haut placé, pour ne pas parler des Tessinois, doit forcément maîtriser l’allemand, mais aussi rédiger des rapports dans cette langue. Et nous voici parvenus au coeur du problème, ainsi que le résume la présidente du Conseil national Chiara Simoneschi- Cortesi: «Cette situation est très préoccupante, car elle est contraire à la Constitution, à la nouvelle loi sur les langues et à toutes nos traditions.» Au DFF comme au DDPS, on n’a pas encore réalisé que le Parlement a adopté en octobre 2007 une loi sur les langues. Or, celle-ci stipule à son article 9 que «les employés de l’administration travaillent, au choix, en allemand, en français ou en italien». C’est dire qu’il n’est pas tolérable de contraindre un cadre, qu’il soit francophone ou italophone, à rédiger un rapport en allemand. Le fossé se creuse. Entre les intentions du Conseil fédéral et la réalité, le fossé ne cesse de se creuser. En janvier 2003, le gouvernement émet des instructions concernant la promotion du plurilinguisme. «Les départements veillent à une représentation équitable des communautés linguistiques à tous les niveaux hiérarchiques », peut-on y lire. Le Conseil fédéral charge aussi l’Office fédéral du personnel de mettre en place des mesures de soutien. L’Ofper, qui dépend du ministre des Finances, se montre plutôt inefficace en la matière. En mai 2009, il a publié un guide du plurilinguisme préfacé par le chef en personne. «Le plurilinguisme est une richesse culturelle qui contribue à la cohésion nationale», y écrit Hans-Rudolf Merz, qui fait exactement le contraire dans les faits. A la même époque, l’Ofper sort un rapport d’évaluation portant sur des chiffres à la fin de 2008. Sur l’ensemble de ses 33 600 employés, les minorités linguistiques sont correctement représentées.L’Ofper, qui dépend du ministre des Finances, se montre plutôt inefficace en la matière. En mai 2009, il a publié un guide du plurilinguisme préfacé par le chef en personne. «Le plurilinguisme est une richesse culturelle qui contribue à la cohésion nationale», y écrit Hans-Rudolf Merz, qui fait exactement le contraire dans les faits. A la même époque, l’Ofper sort un rapport d’évaluation portant sur des chiffres à la fin de 2008. Sur l’ensemble de ses 33 600 employés, les minorités linguistiques sont correctement représentées. En revanche, ce n’est plus le cas là où se prennent les décisions: alors qu’ils représentent 72% de la population, les Alémaniques sont constamment surreprésentés: 76% des chefs de communication, 78% des chefs d’office, 82% des chefsdu personnel et même 95% des chefs des finances sont de langue allemande. C’est d’autant plus inquiétant que, souvent, le niveau de ces chefs en français est franchement médiocre. Les personnalités de la carrure d’un Jean-Daniel Gerber, directeur du Seco, excellent en français, existent toujours, mais elles se raréfient. Comme les parlementaires romands en commission, les fonctionnaires ne sont jamais sûrs d’être bien compris lorsqu’ils s’expriment en français. Passivité. A la tête de l’Ofper, Barbara Schaerer reste étonnamment passive devant ces chiffres, qui démontrent que les Latins sont loin d’atteindre les valeurs cibles souhaitées. «Je n’ai pas le pouvoir d’intervenir dans le choix des conseillers fédéraux. Chaque département a son histoire et ses priorités à l’heure des nominations: les compétences, la représentation des femmes, celle des langues. Je ne crois pas que la situation se dégrade pour les Latins. D’ailleurs, la Commission de gestion du Conseil national s’est déclarée plutôt satisfaite de notre travail. » Quant aux cadres romands de l’administration qui expriment leur malaise «off the record», Barbara Schaerer refuse de se prononcer. «Je ne veux pas répondre à ces accusations anonymes. La situation qu’ils dépeignent ne correspond pas du tout à la réalité telle que je la vis tous les jours à la tête de cet office.» Au sein de l’administration, seul le Département fédéral de l’intérieur (DFI) de Didier Burkhalter – anciennement celui de Pascal Couchepin qui avait fait de la défense des Latins une priorité – sauve l’honneur. Le Valaisan n’a jamais hésité à placer des Latins à des postesclés: Mauro Dell’Ambrogio au Secrétariat d’Etat à la recherche, Yves Rossier à la tête des assurances sociales, Jean-Frédéric Jauslin à la culture. Il n’y a pas de miracle: dès qu’un chef d’office est Latin, la sensibilité au plurilinguisme augmente vite, ainsi qu’en témoigne Yves Rossier. «On m’avait dit qu’il était impossible de trouver des Romands pour des postes de cadres moyens à Berne. Mais, dès que j’ai nommé un chef des ressources humaines romand, c’est devenu possible », raconte-t-il. Cela dit, Yves Rossier avoue qu’il n’échappe pas au microcosme ambiant qui l’oblige à souvent parler le bon allemand. «L’administration n’est pas vraiment plurilingue. Il y a clairement une langue majoritaire, l’allemand, et l’autre, minoritaire, le français. Quant à l’italien, je ne l’ai jamais entendu parler en séance de travail.» Bonjour le mythe de la cohésion nationale, qui repose sur l’expression de la diversité de la Suisse! Car c’est bien là que se situe l’enjeu du débat. «Derrière la langue, il y a une culture, une façon de travailler, un rapport à l’Etat. L’uniformité qu’il y a à penser dans une seule langue dans certains départements est un danger pour la Suisse, car contraire à la réalité plurielle de ce pays», souligne Martine Brunschwig Graf, vice-présidente d’Helvetia Latina. Pas de quotas. A l’heure des remèdes, personne ne songe à introduire des quotas de Latins dans l’administration. Tout deClaude Hêche (PS/JU) n’en est pas très loin, lorsqu’il prône «un signal politique fort. Il faut une démarche contraignante en faveur des minorités linguistiques avec un organe de promotion du plurilinguisme actif dans tous les départements, de même qu’un calendrier pour atteindre les valeurs cibles du Conseil fédéral.» De son côté, l’un des cadres romands propose l’introduction de tests linguistiques à l’engagement, ou alors peu après la nomination, comme le fait l’administration canadienne pour tous ses «postes bilingues». «Beaucoup de chefs alémaniques qui maîtrisent mal le français prendraient conscience des efforts immenses que font les Romands en évoluant dans un milieu largement germanophone.» «C’est un peu comme si les Suisses allemands considéraient que les finances et la sécurité sont des thèmes trop importants pour qu’on les confie à des Romands.»
|









