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Livre
«Internet nuit à notre pouvoir de concentration»

Par Luc Debraine - Mis en ligne le 26.10.2011 à 16:56

Pour l’auteur Nicholas Carr, l’internet réduit une capacité essentielle: le pouvoir de concentration. Interview de ce spécialiste reconnu de l’ère numérique à l’occasion de la parution, en français, d’un livre au titre explicite: «Internet rend-il bête?»

A l’été 2008, un article du magazine culturel américain The Atlantic déclenche un beau barouf. L’auteur, Nicholas Carr, y soutient que l’internet nous rend idiots à force de réduire notre pouvoir de concentration. Le réseau nous encourage à la lecture fragmentée, à la pensée dispersée, à la distraction perpétuelle de clic en clic, de site en site, de message en message. Nostalgique de la lecture longue, qui nous plonge en profondeur dans une pensée, et qui est au cœur de notre mode d’éducation, Nicholas Carr s’inquiète dans son article d’une révolution informationnelle qui est aussi mentale.

En 2010, encouragé par les innombrables débats pour ou contre qui ont suivi la parution de son article, Nicholas Carr publie dans les pays anglo-saxons The Shallows, un livre qui étaie son point de vue critique. En insistant sur un fait: grâce à ses inventions successives (l’écriture, la lecture, l’imprimerie, l’horloge, l’électronique, l’informatique…), l’être humain s’est constamment forgé de nouvelles façons de penser.

Reste aujourd’hui à évaluer l’influence du Net sur notre mental, voire notre comportement social. Pas forcément pour le meilleur, selon Nicholas Carr, dont l’essai vient de paraître en français sous le titre Internet rendil bête? (Robert Laffont).

Ex-responsable de la Harvard Business Review, membre du comité éditorial de l’Encyclopedia Britannica, observateur incisif de l’époque numérique sur son blog Roughtype.com, Nicholas Carr répond ici à nos questions. Par e-mail bien sûr.

Pensez-vous que la question «Internet nous rend-il bête», pour reprendre le titre français de votre livre, soit encore d’actualité en 2011?

Je pense que les effets intellectuels, cognitifs et culturels de l’internet sont aujourd’hui plus discutés que jamais. C’est une bonne chose. Pendant l’essentiel des 20 dernières années, nous nous sommes concentrés uniquement sur les aspects positifs de l’internet en tant que médium d’information. Nous n’avons pas assez pris en considération son influence sur notre façon de penser.

Vous avez écrit votre fameux article «Est-ce que Google nous rend stupides?» dans le magazine «The Atlantic» en 2008 et vous avez publié votre livre en 2010 dans sa version originale. A la fin de 2011, votre point de vue critique sur l’internet a-t-il évolué dans un sens négatif ou positif?

Mon point de vue fondamental n’a pas changé. En fait, les recherches qui ont été publiées depuis la rédaction de mon livre semblent de plus en plus soutenir mes vues sur l’internet. Je suis encouragé, même modestement, par le fait que des gens commencent aujourd’hui à questionner le rôle et l’influence du Net.

Leur regard sur cette technologie devient de plus en plus critique. Cela dit, je trouve encourageants les récents développements technologiques qui, grâce à des applications, peuvent par exemple isoler un texte en ligne des distractions multimédias. En d’autres termes, je suis légèrement plus optimiste que je ne l’étais, il y a un ou deux ans.

Depuis la publication l’an dernier de «The Shallows», des études, essais ou livres sur les vices ou les vertus de l’internet vous ont-ils paru pertinents?

J’ai été particulièrement impressionné par le livre de Sherry Turkle, Alone Together, qui examine comment l’internet influence nos relations sociales. Et par The Net Delusion d’Evgeny Morozov, qui détaille les conséquences politiques de cette technologie. Les deux ouvrages sont des essais équilibrés. Ils sont très clairs sur un fait: la pensée utopique, qui a longtemps enrobé le web, est superficielle et souvent trompeuse.

Selon vous, quelle capacité est la plus vulnérable aux effets néfastes de l’internet: le pouvoir de concentration, la mémoire, la pensée profonde, la créativité?

Mon principal souci est la manière dont l’internet diminue notre capacité à contrôler et à soutenir notre concentration. Le Net nous entraîne à constamment interrompre notre attention, jusqu’à la distraction. Les neurosciences ont montré que la faculté d’attention est cruciale pour toutes sortes de fonctions cérébrales sophistiquées, de la construction de la mémoire à la pensée conceptuelle, en passant par différentes catégories de créativité.

A l’évidence, plus notre faculté à contrôler notre attention diminue, moins nous sommes enclins à la contemplation et à la réflexion. Nous perdons le don de nous engager dans ce que Heidegger appelait la pensée méditative.

Dans quel domaine l’internet est-il le plus efficace ou utile: la communication, le savoir, la démocratie ou le divertissement au sens donné par Pascal?

Le Net rend beaucoup plus efficace la recherche d’informations. Il est d’une grande aide dans beaucoup de formes de collaborations. Il réduit aussi énormément les coûts de communication, ce qui est l’une des principales raisons de son utilisation massive.

Vous ne vous attardez guère sur les enfants et adolescents dans votre livre. Pourtant, cette génération grandit avec, et presque dans, l’internet. Pour le meilleur ou le pire?

Je ne suis pas convaincu par l’idée d’une séparation entre des générations plus jeunes et plus âgées en ce qui regarde les effets cognitifs et intellectuels de l’internet. Les adultes aiment brocarder les habitudes de cette jeune génération numérique, sans réaliser que leur propre pouvoir de concentration s’est aussi réduit avec le Net. Jusque dans un passé encore récent, les adultes passaient plus de temps en ligne que les ados.

Toutefois, avec l’essor des téléphones multifonctions, l’explosion des SMS et la popularité croissante de réseaux sociaux comme Facebook, de très jeunes gens passent désormais beaucoup plus de temps à regarder des écrans. Etant donné que l’essentiel de la formation de nos circuits neuronaux intervient avant l’âge de 20 ans, nous devrions nous inquiéter d’une évidence: les jeunes générations n’ont plus beaucoup d’occasions de renforcer leur capacité d’attention.

En ce qui concerne l’éducation, je pense que les ordinateurs ont un rôle à jouer dans les écoles. J’estime aussi que les écoles doivent servir de remparts à des ordinateurs et des médias numériques par trop envahissants.

Croyez-vous dans le concept d’une intelligence collective de plus en plus favorisée par l’internet?

Non. Le Net favorise la collaboration et la communication et rend possibles des efforts de groupe qui étaient impossibles auparavant. Mais je ne vois pas le signe de l’émergence d’une intelligence collective qui serait plus grande que l’intelligence individuelle. Les ordinateurs sont plus stupides que jamais. Ils fonctionnent juste à des vitesses plus élevées qu’auparavant.

Comment vous souviendrez-vous de Steve Jobs? Comme d’un esprit brillant qui a encouragé l’hégémonie de l’intelligence artificielle?

Steve Jobs était une personnalité à la fois très privée et très publique, ce que je trouve admirable. Il croyait fortement dans la capacité de l’informatique à promouvoir la créativité individuelle. Il était vigilant à l’égard d’un internet comme médium de masse et trouvait, comme moi, repoussante la culture Facebook. Mais il était dans le même temps un businessman qui a entrepris ce qu’il fallait entreprendre pour augmenter les profits de la société qu’il dirigeait.


Profil

Nicholas Carr

Ecrivain et journaliste né en 1959 aux Etats-Unis, il a été responsable de la Harvard Business Review. Il est aujourd’hui membre du comité éditorial de l’Encyclopedia Britannica. Son blog (roughtype.com), ses livres et ses articles dans le New York Times, le Wall Street Journal, le Guardian ou le magazine Wired assument une position critique envers les nouvelles technologies, en particulier l’internet. Paru en 2010, son livre The Shallows a été traduit en 17 langues et a compté parmi les finalistes du prix Pulitzer dans la catégorie «non-fiction».





Tags: Internet, concentration, Nicholas Carr, "Internet rend-il bête?",

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Réaction de slimnature
le 20.11.2011 à 14:23
Evidemment, Internet est la meilleure manière de faire plusieurs choses...
 
Réaction de Turrettini-Mazuranic
le 20.11.2011 à 11:56
Admirable article! Questions cibles donc essentielles qui conduisent à l'esprit...
 
Réaction de Fafnir
le 31.10.2011 à 22:21
J'aurais espérer un examen des raisons par lesquelles les ténors...
 
Réaction de tiendonc
le 29.10.2011 à 12:51
le titre à lui seul révèle enfin ce que beaucoup...
 
Réaction de pascal
le 29.10.2011 à 11:57
Oui internet nuit à notre pouvoir de concentration s'il devient...
 



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