1. L’enfance Quels souvenirs gardez-vous de votre enfance? J’ai passé mon enfance au bord de l’eau à Auvernier (NE), où mon grand-père maternel était pêcheur. Alors que j’avais une dizaine d’années, j’avais plaisir à l’accompagner sur le lac, même si je n’aimais pas pêcher. Je garde de lui un souvenir ému, car il a souffert sur la fin de sa vie.
Pourquoi? A cause de la construction de l’autoroute longeant le lac, qui l’a obligé à quitter sa cabane de pêcheur, sa maison aussi. Tenace comme le sont les pêcheurs, il s’y est toujours opposé. J’ai vécu de près ce conflit d’intérêts entre une Suisse moderne ayant besoin de nouvelles infrastructures et lui, l’amoureux de la nature. Il est mort peu après avoir emménagé dans sa nouvelle maison.
Comment étaient vos parents? Tous deux vivent encore. Ma mère, secrétaire de direction, a abandonné son emploi pour nous élever, ma sœur et moi. C’était notre référence à la maison. Mon père était ingénieur ETS. Il a longtemps travaillé chez Longines à Saint-Imier (BE) dans le chronométrage sportif. Autant dire qu’il voyageait cinq à six mois par année.
Vous avez pu l’accompagner? Oui, je l’ai plusieurs fois accompagné alors que j’étais âgé de 12 à 18 ans. Je me souviens surtout des Jeux olympiques (JO) d’Innsbruck en 1976. Je commençais le lycée et j’avais obtenu un congé spécial pour y aller. Un souvenir extraordinaire.
Les années 70, c’est la grande crise de l’horlogerie. Votre père en a-t-il souffert? C’est surtout la région qui a souffert, avant de réussir sa reconversion industrielle. Mon père a dû se perfectionner, puis il est devenu vice-directeur de Swiss Timing, qui décrochait quasiment tous les contrats des grandes joutes sportives. Il était toujours accaparé par les négociations avec les organisateurs des JO, que ce soit pour Moscou, Los Angeles ou Séoul.
Avez-vous dû travailler durant vos études? J’ai suivi le gymnase scientifique, puis passé une licence en économie politique à l’Université de Neuchâtel. Mais j’ai toujours effectué une série de petits boulots durant mes études. J’ai fait les vendanges, mis du vin mousseux en bouteilles, effectué des remplacements à l’Ecole de commerce de Saint-Imier où j’ai même donné des cours de dactylo alors que je n’ai jamais su taper des dix doigts... C’était dur? Parfois, oui. Par exemple lorsque j’ai travaillé sur des fours électrozones où l’on traitait des métaux précieux. Un tel boulot vous convainc très vite de terminer vos études!
Au moment de choisir votre voie professionnelle, vous avez failli opter pour le journalisme. Pourquoi y avoir renoncé? J’ai hésité entre l’action et l’écriture. Je lisais toute la nuit à cette époque. J’ai dévoré Malraux, Camus, Dostoïevski, Ramuz et bien d’autres écrivains. J’ai songé à devenir journaliste ou grand reporter, pour me sentir proche des événements. Mais, très vite, je me suis aperçu que je ne pourrais pas les influencer suffisamment. Vous vous souvenez du poster de la petite fille brûlée par le napalm des bombes américaines au Vietnam? Même si je pense que cette photo a changé le cours de l’histoire, je n’aurais jamais pu prendre une telle photo au lieu d’agir. Et puis, je suis trop indépendant. Je n’aurais pas pu me fondre dans le moule d’une rédaction.
2. Le rapport au monde Où partez-vous en vacances? Surtout en Europe. En hiver, plutôt dans les montagnes autrichiennes du Tyrol. En été, c’est plutôt la Bretagne ou la Normandie. J’aime l’océan dans ce qu’il a de plus sauvage: la marée, les vagues, les falaises.
Y a-t-il, lors de vos voyages, des destinations qui vous ont marqué? Oui. A l’âge de 21 ans, lorsque nous étions champions universitaires de football, nous sommes allés jouer en Israël. A cette occasion, nous avons disputé un match en plein désert dans le sud du pays contre une équipe de Bédouins. Le problème, que nous avons compris tardivement, c’est qu’il ne fallait pas les battre pour éviter qu’ils ne perdent la face. Nous avons finalement joué jusqu’à ce qu’ils égalisent. Il fallait respecter les règles tacites en vigueur chez nos hôtes.
Et sur des continents plus lointains? En 1998, en tant que conseiller communal de Neuchâtel, j’ai eu l’occasion de participer à une visite au Japon, à Shinshiro, dont l’étymologie veut aussi dire «nouveau château». Cette plongée en Asie profonde m’a fasciné. Peut-être aurais-je pu devenir ethnologue... En tout cas, j’aime découvrir la manière dont les gens vivent, sans juger comme on le fait trop souvent en Suisse. J’ai aimé cet attachement aux traditions, ce respect des religions, cette recherche de la perfection qu’ont les moines qui mettent parfois une heure pour écrire une seule lettre. Le Japon est un pays de contrastes extrêmes. 3. Neuchâtel: les débuts en politiqueQuand avez-vous décidé de foncer dans la politique? Très jeune. J’ai toujours eu la politique dans le sang. Mon père a été président du Conseil général d’Auvernier. Il était aussi radical. Personnellement, j’étais plutôt libéral d’esprit, car je me méfie de tout ce qui limite la liberté. Le libéralisme, c’est justement la liberté associée à la responsabilité individuelle.
Mais alors pourquoi ne pas avoir choisi le Parti libéral à Neuchâtel? Parce que le Parti libéral était confiné à quelques cantons, alors que le Parti radical était ancré partout en Suisse.
En 1986, vous devenez secrétaire du Parti radical neuchâtelois avec déjà une âme de rassembleur. Effectivement. Nous avons fait la première campagne commune dans la course pour le Conseil des Etats avec le libéral Jean Cavadini – qui ne vou lait pas au départ – et le radical Thierry Béguin. Et tous deux ont été élus. Puis vous êtes élu au Conseil communal de Neuchâtel, à 30 ans seulement. L’apprentissage a-t-il été douloureux? J’ai été nommé responsable de la Police qui traversait une crise à l’époque. Les policiers étaient tout proches de la grève. Le premier jour à midi, j’ai réuni tout le corps et je leur ai dit: «Vous êtes le bras exécutant de l’autorité. Si le bras ne travaille plus, l’autorité est handicapée. Prenez vos responsabilités.» Les policiers ont compris le message et réagi avec le sens du devoir. J’ai beaucoup modifié les rôles et l’organisation du corps. Mais il a fallu un an pour surmonter la crise.
Ce Conseil communal va très vite basculer à gauche. Ça n’était pas trop dur de travailler avec elle? Non. Parce que dans un exécutif, les personnes sont plus importantes que les partis. Il est arrivé que, sur un sujet, nous ne parvenions pas à nous mettre d’accord après deux tours de table. Alors nous repoussions la question d’une semaine et, presque toujours, les gens quittaient leur position dogmatique pour trouver une solution pragmatique.
Comment avez-vous vécu l’éternelle rivalité entre le haut et le bas du canton? J’ai de la peine à l’accepter et à la supporter. Il faut en tout cas cesser de l’alimenter. C’est pourquoi je m’engage pour la construction de la liaison ferroviaire du Transrun Neuchâtel-La Chauxde-Fonds-Le Locle. Récemment, je lisais un commentaire se plaignant du fait que les Montagnes avaient dû «avaler pas mal de couleuvres», notamment la concentration de la Haute Ecole Arc à Neuchâtel.
Logique, non? Non, c’est grave de penser ainsi. Le plus important est d’avoir conservé cette école dans le canton. Les Neuchâtelois se croient dans un canton périphérique, alors que ce n’est pas le cas. Nous sommes à moins de deux heures de tous les aéroports en Suisse. Tous les étrangers qui viennent ici trouvent cela fantastique. Alors, arrêtons de nous lamenter!
Le conseiller d’Etat Jean Studer dit que le canton de Neuchâtel est trop petit et qu’il faut songer à un canton de l’arc jurassien. Je pense effectivement que la dimension des cantons est celle qui pose le plus de problèmes actuellement. Les cantons vivent une perte d’identité. Il est clair que Neuchâtel a un problème de taille critique. Un canton de l’arc jurassien pourrait être une solution, malheureusement lente à mettre en place. Il faudra en tout cas vingt ans.
Croyez-vous à une Suisse des régions? Oui, l’avenir appartient à une Suisse des régions, mais je ne pense pas que les gens y soient prêts. J’imagine une Suisse avec sept régions, un peu à l’image de celle qui s’esquisse pour les hautes écoles spécialisées (HES). Il faudrait travailler parallèlement à l’émergence de cette nouvelle Suisse. Mais c’est encore une vision de l’esprit, car le cantonalisme est encore extrêmement fort. Et ce n’est pas au Conseil fédéral d’imposer cela d’en haut: le mouvement doit venir des cantons eux-mêmes. 4. La réforme du gouvernementVous êtes le politicien qui avez le plus réfléchi à une réforme du gouvernement. Pourquoi? J’y réfléchis depuis 2006. Cette année-là, trois conseillers fédéraux s’étaient déplacés en Turquie, y tenant à chaque fois un discours différent. Cela n’est plus possible. Nous vivons dans un monde qui s’est globalisé, marqué qu’il est par l’avènement de la société de la communication. Les crises surviennent beaucoup plus vite que par le passé. Nous devons procéder à une grande réforme, car les simples retouches ont toutes échoué.
Et vous allez réussir, comme par miracle? J’espère. Le but de ma dernière motion est d’y parvenir pour la législature débutant en 2011. Jusqu’à présent, le Conseil fédéral et le Parlement ont travaillé chacun dans leur coin. Il faut les faire travailler ensemble.
Que proposez-vous? Il faut viser loin et fort, fixer une priorité phare par département. La motion que j’avais déposée parle, par exemple, d’un département de l’Equilibre (finances), de la Sécurité, de l’Ouverture (relations extérieures), de l’Intelligence (formation et recherche, culture), de la Croissance (économie), de la Solidarité (assurances sociales) et, enfin, de l’Ecologie.
Mais en quoi ces nouveaux noms vont-ils résoudre les problèmes? Créer un département de l’Ecologie permettrait de donner un signal clair. On y regrouperait tous les offices fédéraux qui traitent d’écologie pour éviter, dans la mesure du possible, une guerre des tranchées entre divers départements. Aujourd’hui, le Conseil fédéral passe une grande partie de son temps à arbitrer ce genre de conflits. C’est faux. Son rôle devrait être bien davantage de réfléchir aux choix stratégiques et de les opérer. Ensuite, l’administration exécute et trouve le moyen d’arriver au but fixé par le Conseil fédéral.
Vous proposez une présidence portée à deux, voire à quatre ans. Donner trop de pouvoir à un président n’est-il pas dangereux, ainsi que l’a montré l’épopée catastrophique du voyage de M. Merz en Libye? Non, au contraire. Je pense que l’exemple de la Libye montre qu’un tel dossier doit être géré sur la durée et sous la conduite du président, car c’est lui qui représente le pays. C’est important aux yeux de l’étranger. Une présidence forte nous donnera plus de chances de réussir dans la gestion des tensions internationales.
5. L’Europe
Lorsque la Suisse avait perdu l’organisation des JO pour Sion, Adolf Ogi avait déclaré en 1999 que la Suisse n’avait plus d’amis. D’accord avec lui? Non. Pas du tout. Il ne faut pas du tout surestimer l’isolement de la Suisse. Je pense que c’est exactement le contraire qui est vrai. A l’étranger, les gens nous aiment et souvent nous admirent. Cela dit je reconnais que, en Suisse, on cultive une forme de complexe qui grandit sans cesse. Nous avons l’impression que tout ce que nous faisons est mal. La Suisse n’a plus confiance en elle, mais ce n’est pas justifié. La Suisse vient de prendre la première place de la compétitivité mondiale en détrônant les Etats-Unis! L’économie et les entreprises innovantes vont sortir de la crise encore plus fortes qu’avant. En fait, cette crise est dramatisée par le monde politico-médiatique. Comme les Suisses sont volontiers pessimistes et naturellement peu fiers d’eux-mêmes, ils accusent le coup lorsque notre pays est critiqué. C’est doublement dangereux. Cela nous affaiblit et cela peut même contribuer à l’éclosion des mouvements nationalistes excessifs.
La politique d’aujourd’hui est un jeu d’alliances. Vous croyez vraiment que la Suisse peut se contenter d’être dans l’Association économique de libreéchange (AELE)? Non, cette association n’a guère d’avenir. Elle s’affaiblit sans cesse. Je crois que la Suisse doit vraiment se demander s’il ne serait pas plus opportun de négocier seule certains nouveaux accords de libre-échange. Toute seule, la Suisse peut aller plus vite, comme ce fut le cas pour le Japon. Alors qu’un accord mineur de libre-échange négocié sous l’égide de l’AELE avec le Canada a nécessité dix ans... Pourquoi plus personne ne prend la défense de la Suisse? C’est faux. Tout les pays qui ont eu maille à partir avec la Libye se sont retrouvés tout aussi seuls que la Suisse. Personnellement, je me demande si l’on n’aurait pas dû thématiser le problème des otages dans l’enceinte de l’ONU, où la Suisse a d’ailleurs une très bonne cote. Cela dit, c’est vrai que la Suisse n’a pas d’allié naturel. Longtemps, elle a bénéficié d’une position privilégiée, car le nombre de pays forts était plus réduit, tout comme était moins forte la concurrence financière. Cette situation a changé avec la montée en puissance des économies émergentes. L’Union européenne (UE) ne pourrait-elle pas être cet allié naturel? Oui, c’est vrai. Mais personne n’a jamais pensé le contraire à ce sujet. C’est pourquoi il faut toujours entamer un dialogue lorsque surviennent des points de friction comme la querelle fiscale.
Ne serait-il pas plus facile de rouvrir le débat sur l’adhésion à l’UE? Je suis membre de la délégation parlementaire qui rencontre chaque année une délégation du Parlement de l’Union. Voici un an, nous nous sommes retrouvés à Bruxelles peu après le non de l’Irlande au Traité de Lisbonne. Croyez-moi, les Européens nous envient notre démocratie directe. L’UE a de la peine à concilier la proximité avec ses citoyens et la nécessité d’aller de l’avant dans les réformes. Mes collègues se demandaient s’il ne fallait pas un peu «suissiser» l’Union.
Mais on ne peut pas gouverner l’UE comme la Suisse! D’accord, mais peut-être pourrait- on lui inoculer davantage de démocratie directe.
L’Autriche, ce pays que vous aimez tant, a bien adhéré et s’en porte économiquement fort bien. Ma femme vient effectivement de la région du Vorarlberg. Elle et nos trois enfants ont la double nationalité, suisse et autrichienne, et tous en sont très fiers. Mais pas moi, car je ne vois pas vraiment le sens de la démarche. Pour en venir à votre question. Je reconnais que le bilan économique de l’adhésion à l’UE est positif. Mais les gens ont l’impression que le pouvoir s’est éloigné d’eux.
Pas question d’adhérer à l’UE, donc? S’il faut adhérer pour faire comme tous les autres pays, non merci. Ma tendance naturelle est de nager à contrecourant. Je tiens beaucoup aux droits populaires que nous avons en Suisse, et il faudrait les sacrifier en adhérant. Cela, le peuple ne le veut pas. Le Parlement et le Conseil fédéral non plus.
Mais cette attitude nous vaut d’avoir une réputation de «profiteurs» du côté de Bruxelles. Cela ne vous gênet- il pas? C’est surtout un gadget agité par quelques politiciens de l’UE pour des buts de politique nationale. Mais ce n’est pas vrai. La Suisse joue aussi la carte de la solidarité, par exemple en votant, en 2006, pour le fonds d’aide aux nouveaux pays membres de l’UE. Pour ma part, vous savez bien que je suis un fervent partisan de la participation de la Suisse à l’opération Atalante pour lutter contre les pirates au large de la Somalie. Il faut effectivement traiter l’UE comme un vrai partenaire.
Vous restez donc un inconditionnel de la voie bilatérale. Etes-vous certain qu’elle ne conduit pas la Suisse dans une impasse? Comme vous et comme le Conseil fédéral, j’ai été déçu de perdre la votation du 6 décembre 1992 sur l’Espace économique européen. Mais la voie bilatérale qui en a découlé est un succès. Elle concilie l’ouverture à l’UE et le maintien de notre autonomie. Bien sûr, je reconnais que la voie bilatérale devient plus ardue, mais il faut continuer à la suivre de manière conséquente. Et chercher avec Bruxelles les meilleurs accords possibles. Ne pas y croire, c’est fragiliser la position de la Suisse. Ce serait une grosse erreur que d’ouvrir un front d’opposition extrême sur le dossier européen en relançant l’adhésion.
Même si la Suisse ne perd pas en souveraineté avec la voie bilatérale, comme le prétend l’ancien secrétaire d’Etat Franz von Däniken? Oui, il arrive que la Suisse perde en souveraineté. Mais l’important est de pouvoir décider de cela nous-mêmes, comme dans le cadre de la reprise unilatérale du principe du Cassis de Dijon, car nous y gagnons aussi en pouvoir d’achat. Dans l’ensemble, nous profitons beaucoup des accords bilatéraux. PROFIL DIDIER BURCKHALTER1960 Naissance à Neuchâtel 1982 Licence en économie politique 1988 Secrétaire romand du Parti radical suisse 1991-2005 Conseiller communal à Neuchâtel 2003 Election au Conseil national 2007 Election au Conseil des Etats 2009 Election au Conseil fédéral
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