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Interview. Les coulisses du reportage à Patras par Jean Revillard.

Par David Spring - Mis en ligne le 26.02.2009 à 06:00

PROFIL
Jean Revillard,
Né en 1967 à Genève. Reportages en Europe de l’Est dès 1989. Président de la Galerie Focale à Nyon (VD) en 1996. Chef du service photo de l’hebdomadaire dimanche.ch en 2000. A fondé l’agence Rezo l’année suivante. En 2008, premier prix au World Press Photo pour un reportage sur les migrants dans le nord de la France.
 
Pourquoi as-tu choisi le thème des immigrés afghans ?
 
Il se situe dans la continuité de mon travail sur les migrants de Calais. Je travaille sur ce thème depuis 4 ans, et j’essaie d’aller faire des photos dans ces points chauds de l’immigration, sur ce no man’s land, des bidonvilles qui naissent. Je m’intéresse de manière plus large à cette Europe des clandestins, aux travailleurs au noir.
 

Mais pourquoi Patras ?
 
Quand tu travailles sur les migrants, c’est un point très connu. A côté des autres comme Ceuta, la cote marocaine, Almeria, Gibraltar, Sangatte en France, Lampedusa, Brindisi ou Bari.
 

D’où viennent ces migrants ?
 
Ils partent du Pakistan, de l’Afghanistan ou de l’Irak, par des moyens simples, avec des faux papiers ou même des visas. Ils arrivent en Turquie, et de là passent en Grèce : c’est l’entrée de Schengen. Là, ils ont deux solutions : soit passer par les îles grecques, soit par la terre, à pied. La première solution est dangereuse, il y a eu des morts. Par contre, les migrants sont accueillis dans des centres sur les îles, ce qui est plus favorable pour leurs demandes d’asile. L’autre solution n’est pas dangereuse, il n’y a qu’une rivière à traverser. Par contre, ils doivent arriver à deux cent kilomètres à l’intérieur du territoire grec pour être enregistrés. Sinon, ils sont renvoyés en Turquie.
 

Et ensuite ?
 
Ils travaillent en Grèce. Il faut bien se refaire pour payer le passeur. Ou ils vont directement à Patras, qui ouvre la route pour l’Italie. Là-bas, ils essaient de monter dans les camions qui sont embarqués sur les ferrys. Il existe un autre port, Igoumeniza. Mais ce lieu est surveillé électroniquement, et partiellement contrôlé par les mafias albanaise et kurde. A Patras, pas besoin de passeur, on se débrouille.
 

Et en Italie ?
 
Ils bossent ! Mais ils se rendent compte qu’ils n’arrivent pas à vivre. Donc les migrants poursuivent leur route vers la France, pour aller ensuite en Angleterre ou les pays scandinaves. L’ensemble du parcours, en continu, prend 10 à 11 mois.
 

Comment approche-t-on ces gens ?
 
J’ai une certaine habitude de ces populations, depuis mon travail à Calais. Là-bas, c’est beaucoup plus difficile : les passeurs disent aux migrants de ne pas parler aux journalistes sous peine de ne pas pouvoir passer. A Patras, je leur ai parlé seul : je n’emploie pas de fixer. Je repère les gens qui parlent bien l’anglais, ce qui est le cas de la majorité des Afghans qui arrivent. Je les aborde, leur explique ma démarche et je montre des images. En général, ça se passe bien : ce sont des gens assez sympathiques et relativement ouverts. Après avoir pris la photo, je vais faire un tirage chez le photographe du coin, et je le leur donne. Cela permet de se parler à nouveau, au calme.
 

A quoi ressemble le camp où vivent les migrants?
 
C’est un vrai village, avec trois restaurants et une épicerie. L’endroit est très organisé, même si, en janvier, une partie a brûlé. Ils ont de l’eau et l’électricité, mais ce n’est pas salubre. Deux mille personnes peuvent y vivre, mais les migrants sont quatre mille ! Donc une partie d’entre eux vit à côté, dans des chantiers d’immeubles en construction ou dans la ville, en tous petits groupes. J’ai constaté beaucoup de solidarité entre les migrants…
 

… qui sont tous Afghans ?
 

Dans le camp, oui. Ailleurs en ville, on trouve des Somaliens et des Algériens.
 

Que font les autorités ?
 
Elles parlent de créer un camp salubre… à 10 kilomètres de là. Les migrants n’en veulent pas, car ils doivent rester tout près des bateaux. J’ai obtenu des autorisations pour aller faire des photos sur le port : en fait, les autorités en ont marre, et souhaitent montrer ce qui se passe à Patras, afin d’obtenir les mêmes équipements de sécurité qu’à Igoumeniza.
 

Comment cela se passe-t-il sur le port ?
 
C’est un jeu du chat et de la souris permanent. Les policiers, qui peuvent être 200, courent toute la journée après les migrants, qui peuvent être jusqu’à 1500 ! Dans ce « bordel généralisé », on peut se glisser pour prendre des photos. Tout le monde voit ce qui se passe, aussi bien les touristes que les habitants de Patras.
 

Ce qui frappe, c’est le jeune âge des Afghans…
 
Ils sont issus de la mondialisation. Ils utilisent internet, MSN, Facebook, les téléphones portables. Par mon travail, je souhaite montrer les conditions terribles dans lesquelles ils vivent. Mais aussi leurs espoirs. Ils veulent réussir leur vie, et ne fuient pas tous les persécutions des talibans ou la guerre. Ils sont en quête de liberté : et à leur âge, on a envie de partir.
 

Comment améliorer la situation ?
 

Il faudrait ouvrir un peu les frontières en Europe. Le problème, c’est qu’ils sont piégés. Une fois que tu as posé tes empreintes quelque part, tu es systématiquement renvoyé vers le pays d’entrée, donc souvent la Grèce. Du coup, tu ne peux pas travailler, tu ne peux pas rembourser les passeurs ou la famille qui a payé le voyage. Donc tu ne peux pas rentrer chez toi. C’est un piège auquel tout est lié.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 





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